‹ Traité de la formation des mots composés dans la langue française comparée aux autres langues romanes et au latinChapitre 57 sur 113 · Doubles impératifis · texte numérisé non relu

Doubles impératifis

cache-cache la dorveille *

la clignemuce » la passe-vogue

Les composés précédents sont essentiellement adjectifis. Ronsard dit : le sommeil chasse-ennui y l'aube journipporte^ etc.; Estienne : Hercule porte-peines , Vavaricieuœ serrenie^ niers, etc.; Du Bartas : le somyneil abrège-nuits j la guerre aime-pleurs , etc. ; Guy-Patin : maître passe-fins ; La Fontaine : la gent trotte-menu , etc.; Regnard : l'animal portejupes y etc.; Diderot : l'oiseau porte-foudre ^ etc. Richelet donne pince-maille comme adjectif. Mais ces adjectifs peuvent s'employer absolument, et alors, comme les composés avec prépositions , ils deviennent neutres quand ils s'appliquent à des choses : un attrape-mouches , un chasse-pierres , un briselames , etc., c'est-à-dire ce gui (quod) attrape les mouches, etc. Cependant cette règle ne s'applique qu'à une classe de composés, et, dans cette classe même, souffre un certain nombre d'exceptions.

Seuls les composés formés d'un verbe accompagné d'un complément direct ou indirect ou d'un adverbe sont essentiellement neutres. Les composés formés d'un impératif et d'un vocatif ou de deux impératifs échappent à cette règle. Pour les premiers, le genre est déterminé par le vocatif. Que l'on considère d'un côté les masculins : cauchemar, chassez-huit, claquebois, grippeminaud , morpion, pêche-bernard , pêche-martin , tocsin, va-tout, virelai, — brûle-bout^ gobe-mouion, et de l'autre les féminins bêche-lisette , bouie-hacJie , chauchebranche, chausse-trape, gratte-boèsse, passe- fleur, passe-

nombre de localités dont les noms sont formés comme les précédents, entre autres : Chanle-grelot (grelet = grillon) , Chaniegrue, Chanteloche^ Chante^uanl {ouant= huant, chouette), Chante-pucelle, Chante-renard, Ce dernier montre bien que Chanldoup et son féminin Cliantelouve (alias ChanUloubt) ne sont pas, comme on serait tenté de le croire, des corruptions de Chanlaloue, Ces noms sont très-anciens et se retrouvent dans les cartulaires du moyen âge. Voir des exemples plus haut, p. 148, 180 et 181. Voir également la notice que M. Hcuzey a consacrée à ces noms dans ses Études sur les significations des noms de tieux, p. 17-21.

* Radical de clignemusetle,

* Renard, III, 66; dormeveilte dans les Cent Nouv. nouv.,LXllI. Cf. plus haut, p. 185.

garde, passe^omme, passe-rose, perce- feuille, troussebarre, volte-face^ — coupe- faucille, morgeline, piquepoule , passerage ; que Ton remarque les deux genres de chauc?ie-branche y masculin quand il signifie l'oiseau qui chauche (presse) la branche ^ et féminin quand il veut dire : la branche qui chauche, la maîtresse branche ^ et Ton se persuadera aisément de la réalité de cette règle que les composés avec vocatif ont le genre du vocatif. D'ailleurs , à y bien réfléchir, il serait difficile qu'il en fut autrement ; car l'objet est , en somme , désigné par le nom qui est au vocatif ; l'impératif ne joue que le rôle d'une épithète qui vient déterminer ce dernier ; la gratte-boëssCy par exemple, est la boè'sse à laquelle on ordonne de gratter, la bêche-lisette est la lisette que Ton engage ironiquement à bêcher ; le composé ne peut donc avoir que le genre du nom i. L'allemand dit de même : « die Giebhand hat vier, die Nimmhand sechs Finger » 2.

Pour les seconds, la raison qui détermine le genre est psycho- Ic^que. En eflfet , les composés avec deux impératifs ne différent des précédents que parce que l'épithète y est double et parce que le nom de l'objet auquel s'applique la double épithète est sous-entendu. L'objet étant simplement conçu, le genre du composé dépend donc de la nature de cette conception, de l'aspect sous lequel le nom se présente à l'esprit. De là les masculins chassez-croisez , chassez-décroisez , chante- fable , cachecache, passe^asse, tire-arrache, va-et-^ient, et les féminins chante^leure, clignemuce , dorveille , passe^ogue , tireveille, toumevire, vire-xdre.

Quant aux composés avec complément , et ce sont les plus nombreux, nous avons vu qu'ils sont neutres, c'est-à-dire masculins. Cependant, si nous en croyons le dictionnaire de M. Littré , sur les deux cents et quelques composés dont le second terme est un féminin, il 7 a plus d'un sixième qui, contre la règle, a ce genre. Ce sont les noms suivants :

Balle-queue, batte-lessive, -mare, -queue , bouteroue , branlequeue, brise-lunettes, chasse-bosse, -fleurée , -marée » -poignée , -pointe, -punaises, -rage, -roue, couvre-face, croque-abeilles, frappe-

' Ces observations s'appliquent moins bien aux composés de la troisième personne : gobe-mouton , morgeUne, piquô-povU , etc. Ils rentrent, pour ce qui concerne le genre , dans la catégorie des composés avec deux impératifs.

* Schulze, dans Herrig*s Archiv., 186S, p. 13.

plaque, garderobe, garde-platine, gratte-paille, happelourde, mouillebouche, passe-pierre, -rosée, -soie, perce-muraille, -neige, -pieire, -roche, -ronde, perd-sa-queue, pince-balle, pique-mouche, ratisse-caisse, sauve-vie, tire-barbe, -cendres, -lisses, -pointe, trique-balle.

n s'en faut de beaucoup que tous ces mots fiassent réellement exception. Dans un certain nombre , le genre est donné à tort soit par faute d'impression, soit que M. Littré ait copié des dictionnaires qui se sont trompés.

J'ai vérifié le genre de ces noms dans les dictionnaires de l'Académie (A) , de Trévoux (r), de Boiste {B) de Laveaux (Lv) , de Landais (Ld) , de Bescherelle {Bé) et de Poitevin (P), et voici les résultats auxquels je suis arrivé :

Chasse-^marée est masculin dans A^T^ B, Lv, Ld, Be, P ^ Cf. d'ailleurs cache-marée y masculin d'après Littré, et qui est une forme picarde ou normande de chasse-marée.

Chaise-roue , masc. dans Ld , Be et P. — D'ailleurs , à chasse-rondelle, Littré fait chasse-roue masc.

Frappe-plaque, masc. dans B, Lv, Ld, Be, P.

Tire-cendres, masc. dans Lv, Ld, Be. — L'exemple de Buffon cité par Littré ne prouve pas que tire-cendres soit féminin.

Branle-queue , fém. également dans P, masc. dans Ld et Be. — Littré a reproduit Poitevin, chez qui le féminin est sans doute une faute d'impression.

Chasse-bosse, fém. également dansjB, Ld, masc. dans T, Be et B. — La seule autorité de Trévoux est suffisante.

Chasse-fleurée , fém. dans T, B, Be et P, masc. dans Lv, Ld. — T et B font autorité, mais Lv est toujours très-exact dans les choses techniques , et son affirmation est d'un grand poids. Aussi peut-on hésiter.

Chasse-pointe, fém. dans B, Be, P, masc. dans Lv, Ld. L'autorité de Laveaux est suffisante. — On dit dans le même sens chasse-goupille ei pousse-goupille, qui sont masculins.

Chasse^oignée , fém. dans Ld, Be, P, masc. dans T, B, Lv. — Le témoignage de Trévoux, de Laveaux et de Boiste l'emporte sur les autres.

Couvre-face, fém. dans Be, P, masc. dans fi, Ld. — L'au-

* Quand, dans les citations suivantes, une quelconque des sept initiales manque, c'est que le mot est omis dans le dictionnaire désigné par cette initiale.

torité de Boiste l'emporte sur celle de Bescherelle. Landais et Poitevin suivent ici, l'un Boiste , l'autre Bescherelle.

Passe^oiey fém. dans Be^ masc. dans -B et Ld. — L'autorité de Boiste l'emporte sur ceUe de Bescherelle.

Ratisse^aisse y fém. dans Be et P, masc. dans B. — Poitevin copie Bescherelle , dont l'autorité est infirmée par celle de Boiste.

Pince^alley fém. dans Be^ P, masc. dans Ld. — Poitevin copie Bescherelle , où il y a peut-être une faute d'impression. Cependant on peut hésiter.

Trique^alle, fém. dans A, Lv^ Ld, Be, P, masc. dans T et B. — L'autorité de Trévoux et de Boiste l'emporte. En effet, les gens du métier font triqueballe masculin. Voir Legoarant, Dict. crit. s. v.

Enfin garde^latine est féminin dans B , Lo, Be^et masculin dans Ld, P. Je ne sais si l'on peut se fier à ces deux derniers dictionnaires , surtout quand Boiste et Laveaux sont d'une opinion contraire.

Brise^unettes , que Littré est seul à donner, a pour synonyme plus usité casse-lunettes , qui est masculin. Il est difficile de ne pas voir dans brise4unettes aussi un nom masculin.

Ainsi, sur seize noms donnés comme féminins par Littré, deux ou trois seulement sont douteux, les autres jsont masculins.

Quant aux composés qui restent et auxquels les dictionnaires qui les citent donnent unanimement le genre féminin S les uns sont féminins parce que les éléments qui les composent se sont soudés , et que , n'étant plus composés , ils prennent le genre de leur terminaison; tels sont bouteroue, chasserage, garderobe ^, mouillebouche et peut-être tire-lisse. Nous retrouvons

* Cependant Bescherelle fait chasse-ptmaises masc, contre Boiste suivi par Poitevin et Littré. Landais fait croque-abeilles masc., contre Bescherelle et Littré. Bescherelle fait perce-pierre masc, contre Boiste. Laveaux, Landais, suivis par Poitevin et Littré, et contre l'Encyclopédie et les traités scientifiques du xviir siècle. Les trois mots sont réellement féminins.

' Garderobe est masc. au sens de tablier qui se met sur la robe pour la préserver. Ici garde ayant toute sa valeur verbale, le mot est régulièrement masculin. Dans la garderobe, la soudure est évidente. Joinville fait ce mot féminin. La soudure aurait-elle déjà eu lieu au xiii* siècle? II faut le croire, à moins d'admettre, ce qui est bien invraisemblable, que, dans Torigine, l'attraction de la terminaison était plus forte que maintenant, et qu'elle agissait même avant la fusion des deux termes en un. Cependant rappelons que Froissard dit la tranche-teàte (II, m, 8) en mèn^e temps que le coupe-leste {}, i, S^t).

là cette espèce d'attraction que nous avons déjà signalée plus haut ^ Dans les autres, le genre ne peut s'expliquer que si on les considère comme des adjectife pris substantivement , et par suite s'accordant avec les noms sous-entendus auxquels ils se rapportent. En effet, ce sont ou des noms d'oiseaux (fauvettes, mésanges et bergeronnettes) : balle^queue , battequeue^ batte-lessive , batte-mare 2, croque-abeilles , grattepaille^ perd-sa-queue , pique-mouche; ou des noms de plantes : chasse-punaises, passe^ierre, passe-rosée , percemuraille, perce-neige , perce^ierre, perce-roche, sauvevie, tire-barbe; et il est vraisemblable qu'ils ont été employés pour la première fois par les naturalistes en qualité d'adjectifs r^ la mésange perd-sa-queue , la fauvette croque-abeilles, et que les auteurs de dictionnaires en auront fait à tort des substantifs féminins. C'est la manière la plus simple d'expliquer le genre de ces noms ; peut-être la trouvera-t-on trop simple ^. En tout cas, il est difficile d'y voir une influence de la terminaison, excepté peut-être dans tire-barbe 4. Rappelons que perceneige, donné comme féminin par tous les dictionnaires, est masculin dans le peuple (je n'ai jamais entendu dire que h^E perce-neige), et que perce^ier7*e , perce-roche , réellement féminins, ont pour synonyme rompt-pierre, qui est masculin.

n reste , comme exceptions sérieuses , les deux mots perceronde (féminin d'après L, B, Lv, Ld, Be; manque dans les autres) et tire-pointe (donné par Littré seulement). Il est diflScile de rendre compte du genre de perce-ronde, parce que le mot est obscur. Comment perce-ronde peut-il vouloir dire compas à l'usage des cribliers ? Ronde est-il ici substantif ou adjectif? et même perce est-il bien un impératif? Il faudraitrésoudre ces questions avant de chercher à expliquer les féminins. Quant à tire-pointe, Littré dit : « tire-point ou tirepointe, singulier féminin. On dit aussi tiers-point. »lies autres dictionnaires ne connaissent que tire^oint, singulier masculin. Le féminin, d'après Littré, s'applique aux deux mots. Or,

* P. 126 , n. 2. — Happelourde est un dérivé du composé happelourd =: attrape-nigaud,

* Ce batte est bien étrange. Il semble venir d'un verbe balter, dérivé irrégulièrement de àaltrct et qu'il faudrait peut-être retrouver dans les substantifs participiaux battée et abatiée.

3 II faudrait examiner les ouvrages d'histoire naturelle et de botanique. Mes recherches jusqu'ici n'ont pas abouti.

* La tire^oil et la tire-barbe sont doux noms d'une môme plante.

comme tire^oint est évidemment masculin , qu'il est donné d'ailleurs comme tel par Littré S et que tire-pointe devrait être à priori masculin , il est légitime d'admettre ici une erreur et de lire s, m.

En somme, l'on voit à quoi se réduisent les exceptions. Sur 40 composés donnés comme féminins , 14 sont réellement masculins ; 3 sont douteux ; 6 ont cessé d'être composés ; 16 sont vraisemblablement des adjectifs féminins pris substantivement, 1 est obscur. On peut donc dire qu'il n'y a pas d'exception, et que les composés avec impératif et complément sont masculins, c'està-dire neutres.

Pour achever l'examen des composés avec l'impératif, il nous reste à signaler les curieuses locutions adverbiales où on les rencontre : d'arrache^ied, à brûle^ourpoint, à belles baisemains, à cloche-^ied , à dépêche^ompagnon , à écorchecul, à l'emporte^iêce, à lèche-doigts, à tire-larigot , à tue4ête , à la croque^iusel , à la venvole, à la va-te-fairefiche, dont on peut rapprocher cette autre locution : à bouche que veiujo4u?

Dans ces adverbes qui, comme les noms composés, présentent divers compléments, substantif à l'accusatif, infinitif, vocatif, etc., il est à remarquer que baise-^main et emporte^ièce seuls existent isolément comme noms ; dans les autres locutions, l'impératif ne peut se séparer de la préposition.

Quel est le genre des noms que régit la particule à ovl dei Nous croyons que partout c'est le féminin, et que si l'usage avait permis l'introduction de l'article , on aurait dit : de V (la) arrache-pied, à la brûle-pourpoint, à la cloche-pied , etc. Ce qui nous porte à le croire, ce sont les féminins : à la venvole, à la croque-au-sel, à la va-te- faire- fiche, et les locutions (travail fait) à la diable, écrire à la Chateaubriand ^ , etc. £dbg xpliquo l'àtraago ohangomont d o g ^t ^ro d ^ b^ia e' i f min, ûi^ v h ï ï Mki fémi n in danc à bell e s b a iêo m a ins 'K

* A l'article spécial tire^oinl, qui précède Tarticle tire-pointe,

* Dans cette tournure, ta régit sans doute le génitif. Ecrire à la Chateaubriand, c'est écrire à la (façon de) Chateaubriand, Comparez les locutions adverbiales à la légère , à la dérobée, à ^anglaise, etc. Cf. à la Saint- Martin, c'est-à-dire à la fête de saint Martin, Voir plus haut, p. 26.

* Baise-main, en dehors de cette expression, a toujours été masculin ;

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