COMPOSÉS EMPRUNTÉS AU LATIN ET AU GREC
Ces composés présentent les mêmes caractères de formation que les autres mots d'origine savante ^ On sait le rôle important que joue en français la formation savante , le développement puissant et ininterrompu qu'elle a reçu depuis le jour où la langue a commencé d'être écrite 2. Chaque époque a vu le fonds populaire , reçu par tradition orale du latin vulgaire , s'enrichir d'emprunts successifs faits au latin écrit , si bien que les
» Nous n'étudions ici que les composés savants d'origine grecque ou latine. Quant à ceux qui sont formés d'éléments français et dont la composition rentre dans les cadres de la composition populaire, ils se trouvent cités à titre de composés français, chacun en son lieu.
« Dans les poëmes de Clermont déjà , on voit paraître ces mots sa-
quelques milliers de mots primitifs se trouvent maintenant comme noyés dans l'immense flot de vocables dus aux clercs et aux littérateurs. Ce renouvellement a eu, on ne peut le nier, une action considérable sur la forme extérieure de notre langue ; il Ta rapprochée de la langue mère , lui en a rendu la physionomie , a ajouté aux richesses qu elle possédait de son propre fonds, qu'elle devait à son développement spontané , toutes celles que pouvait lui livrer le latin. Mais, d'un autre côté, cette invasion de mots savants a arrêté jusqu'à un certain point le progrès du français. Cette facilité à recourir aux ressources d'un autre idiome l'a amené à négliger ses propres ressources ; la composition avec génitif, par exemple, qu'il possédait au moins en germe, a dis^ paru au profit de la composition latine ou grecque ; il s'est , en outre , embarrassé d'une foule de termes non compris du vulgaire , parce qu'ils n'ont pas leur raison explicative dans les radicaux de la langue, tandis que, s'il avait poursuivi son développement naturel et organique, il serait arrivé à se sufl5re à luimême, comme le latin, le grec, l'allemand, l'anglais, sans avoir besoin de revenir sans cesse au latin pour enrichir et augmenter son trésor. Mais, quoi qu'on puisse dire contre ce développement de la langue savante ou en sa faveur, il faut l'accepter comme un fait curieux et intéressant à étudier en lui-même. En somme, la linguistique présente peu d'idiomes qui aient eu ainsi le pouvoir de remonter à leur source première et d'y reprendre une vie nouvelle ^
vants, par ex., dans le Saint-Léger, str. 6 (je cite d'après le texte reconstitué par M. Paris^ Romania, I, 305) :
Perfiz esteit en cariiet, Feit out il grant et veriiet Et en raisons bels aut sermons ; Humilitet aut par trestot...
De même, dans l'Alexis, str. 3 : Riches hom fut de grant nobililet; — et plus loin, str. 6:
Tant 11 prièrent par grant humililei Que la muilier donat ftcondilet; Un fil lor donet, si Ton sovrent bon gret; Ue saint batesme Font fait régénérer.
Dès lors, les emprunts se continuent sans interruption, en petit nombre jusqu'au xiv» siècle, plus abondants au xiv® et au xv«, et sans mesure à partir de la Renaissance; c'est une véritable invasion de mots savants que subit alors la langue.
» Ce fait est commun à toutes les langues romanes : l'italien, l'espagnol, le portugais et l'ancien provençal, comme le français, connaissent la formation savante. C'est à celle-ci qu'il faut faire remonter la cause du préjugé qui voit dans les langues romanes des langues filles et non
Une conséquence inimédiate de ce jEeûI, c'est Texistence, dans la langue générale , de deux langues , l'une lettrée, l'autre vul* gaire, qui semblent devoir vivre séparées sans point de contact Tune avec l'autre. Une semblable opposition est toujours un fait £icbeux, et l'on sait que c'est là même la cause qui a amené la mort du latin littéraire, cette langue savante, toute d'art, qui succomba pour avoir dédaigneusement vécu à l'écart du latin populaire. Le français, heureusement, présente des conditions différentes, n existe bien chez nous une langue littéraire et une langue vulgaire ; mais, grâce au développement de l'instruction, à l'extension que prend la lecture , il se fait une fusion plus ou moins rapide , plus ou moins complète entre les deux langues , qui se mêlent , se pénètrent et donnent naissance à une langue com* mune. Le progrès de la civilisation a donc pour effet de modifier les évolutions mêmes de la langue; il la soustrait aux lois organiques et inconscientes qui en réglaient jusqu'ici la marche, et la soumet à de nouvelles conditions de vie dont on ne peut encore déterminer les effets. De là vient qu'on voit la langue commime s'enrichir de formes et de procédés de formation qui n'appartenaient qu'à la langue savante. La terminaison latine atio s'était changée en aison dans la langue populaire, en ation dans les mots d'origine savante : ceux-ci deviennent assez nombreux pour que ation arrive à l'existence en tant que suffixe , et le peuple tout naturellement de centraliser fait centralisation. La terminaison iser de centraliser est elle-même, ainsi que la terminaison iste, un suffixe d'un usage journalier ; cependant iser
des langues mères. M. Scholl * a consacré un volume entier, fort intéressant d^ailleurs, à démontrer qu'elles ne sont pas plus des langues filles que Tallemand, le grec et le latin. Cela va de soi. 11 n'y a pas de langues filles , pas plus qu'il n'y a de langues mères. Ces expressions reposent sur une conception, aujourd'hui reconnue fausse, de la science du lan* gage. D'où vient donc que l'on considère généralement les langues romanes comme des langues dérivées ? C'est que, grâce au riche développement de la formation savante , elles possèdent nombre de mots qui ne trouvent plus leur explication dans les radicaux romans, et que, renouvelant leurs rapports de parenté avec le latin, elles semblent se rattacher plus étroitement à lui. Supposez la littérature latine détruite lors de Tinvasion des barbares, les langues romanes se trouvaient dans la même situation que les langues germaniques. Cest donc l'importation de la langue littéraire, — évc^'nement considérable dans leur vie, mais qui en somme est secondaire et no tient pas aux lois nécessaires de leur développement, — c'est cotte importation qui a imprimé aux langues romanes ce caractère spécial et a fait croire à une dérivation d'une nature particulière qui cependant n'a rien de réel.
• Fnns SchoU : Uebw dtn Begiiff Tockteripraeh$^ BerUn, 1869, iiil2.
et iste sont grecs par l'étymologie : (Çetv, Kjnfjç. Les verbes en éfier nous présentent un suffixe savant d'origine, populaire par l'emploi. Cida, deparricida^ est devenu un suffixe français (inseoticide, etc.). Le grec içr/ity appartient à la langue la plus vulgaire sous la forme archi dans archibête, archifou, etc. On pourrait multiplier ces exemples ; ils suffisent à montrer combien les mots savants pénètrent dans la langue commune et en trans^ forment l'aspect général >.
Mais ces mots, comment sont-ils introduits dans la langue î Le hasard ou le caprice président-ils seuls à leur formation ? Ce serait une erreur de le croire. En fait, l'arbitraire n'a pas de prise sur les choses du langage ; et quand la formation savante prend l'extension qu'elle a en français , on peut assurer tout d'abord qu'elle est soumise, non à des règles factices, mais à des lois naturelles et inconscientes. En somme, le mot grec ou le mot latin que l'on emprunte doit être francisé; entrant dans sa nouvelle famille, il doit en prendre la physionomie et les airs de ressemblance ; c'est précisément par ce côté qu'il se soumet aux lois générales qui régissent la langue. La formation savante est donc étroitement liée à la formation populaire, et doit subir les fluctuations et les vicissitudes auxquelles celle-ci est soumise. Que deviendra secularis en français ? La terminaison aris , au moyen âge , où le suffixe ier (quoique venant de arius) est dans toute la force de son développement , donnera ier : séculier. De nos jours, où ier tend à disparaître au profit de aire, elle donnera aire : séculaire. Les verbes en ère, alors que la première conjugaison française n'avait pas encore, par le nombre de ses verbes, annulé l'importance de la deuxième conjugaison, devenaient des verbes en ir : currere, courir (forme populaire courre); gemere, gémir {tv.^o^vl. geindre); agere , agir; applaudere , applaudir, etc. Plus tard, la terminaison er de
* L*action est surtout visible dans la dérivation. Les suffixes latins se substituent décidément , avec les lois de phonétique qui leur sont propres, aux vieux suffixes de la langue d'oil. Par exemple, dans ces dernières années, ou a tiré de Tadjectif volontaire, avec le suffixe désormais vulgaire at (de aius), un dérivé d'un usage maintenant commun : vohnlariat; cette dérivation s'est faite instinctivement, d'une manière générale, preuve qu'elle est réellement populaire. Cependant elle n'a pas été formée sur le français volontaire, qui eût donné la forme monstrueuse volontairat ; mais, d'après les dérivés savants commissaire, commissariat, surnuméraire , swnumérarial , etc., sur le latin volunlarius^ qui donnait régulièrement voluntariatus. Cet exemple montre bien, je crois, comment le français s'est assimilé au latin et, jusqu'à un certain point, en a repris les caractères propres et les traits originaux.
are devient si abondante que rien n'en peut contrebalancer l'action, et cette même terminaison ère se transforme en er : affliger, imprimer, résumer, etc. Les noms en ia , créés par les naturalistes, tels que dahlia, fuchsia, camellia, devraient être féminins, de par l'étymologie. Mais la langue ne connaît pas de substantifs féminins en a, et elle impose à ces mots savants le genre de paria, falbala, fatras, matelas, etc. *. Nous avons vu plus haut 2 l'exemple remarquable des verbes en fier^ dans lesquels le premier terme composant est une forme savante, et où le deuxième terme a dû se plier aux lois de la formation vulgaire. Les vocables introduits en français par voie d'emprunt n'ont donc chance de durée et d'existence qu'autant qu'une transformation déterminée par la langue vulgaire leur assure une physionomie française, leur donne la tournure des mots indigènes.
Ces vocables, d'origine grecque ou latine, sont de deux sortes : ou ils sont empruntés tels quels, alors il suffit de les franciser d'après les principes que nous venons d'exposer ; ou les éléments seuls en sont fournis , alors il faut disposer ces éléments d'après un type conforme aux procédés de formation qui régissent l'une et l'autre langue classique. Par exemple , les supins latins donnaient des verbes dérivés en are : dictum, dictare; captum, captare, etc. Exsecutum aurait pu donner exsecvtare. Donc exécuiey^ est de formation régulière. Mécanique vient directement de [XY;xavtx6ç; mais mécanisme suppose un type jxTîxavtaiii;, et c'est un mot bien fait, parce que ixtjx^ aurait pu donner le verbe jxrîxavQJetv , et, par son intermédiaire, le substantif [XTQ^OVtqiiç.
Ces règles s'appliquent et aux mots simples et aux mots composés. Que ceux-ci soient empruntés tout entiers aux langues anciennes, comme abrogation, géographie, ou qu'ils soient faits d'après des types, comme abducteur, photographie , les principes sont les mêmes ; pour abrogation , géographie , la terminaison latine io de abrogatio ou la finale grecque (a de Yeo)Ypa^a ne peut devenir que ion ou que ie; pour abducteur ^ il faut créer abductor de abducere, d'après seductor de seducere , conductor de conducere ; et de même, pour photographie , il faut avec çC^ et yp*?^ créer le composé grec (payrorfpa^Ca.
* On va jusqu'à dire le phylloxéra vaslalrix. Il est une espèce de champignon nommée vulgairement la chanterelle; dans la langue scientl*
fiquc, c'est le canlarella.
'* P. tWetsuiv.
Composés d'origine latine.
Les composés d'origine latine se divisent en deux classes : les composés de mots, ce sont les moins nombreux ; les composés par particules, ce sont les plus importants. Parmi les premiers, l'on remarque : des juxtaposés comme septentrion, aqueduc (d'où, par analogie viaduc y caliduc), république, romarin, législation, jurisprudence, plébiscite, sénatus^onsiUte, majordome, — des composés possessife : magnanime , longipède; d'où, par analogie, les composés comme : mvlti flore, multiforme , longipenne, curviligne, rectiligne, solipède, vélocipède, tardigrade; — omniscient , omnipotent i, d'où par analogie ventripotent; sacrosaint; — chèvrepied, capricorne, anguimane, d'où aéri forme et les autres composés avec forme ; conirostre , oncirostre , fémini flore , pédimane, etc.; — parricide, fratricide, homicide; d'où, par analogie : infanticide, régicide, suicide, insecticide, etc.; Itccifuge, d'où, par analogie, fébrifuge, vermifuge, centrifuge qui amène à son tour centripète; funambule, d'où, par ^x\alog\e : somnambule , noctambule ; léthif ère , lanifère, somnifère , soporifère , et par analogie sudorifère , et tous les composés scientifiques en fère , et de même les composés en gère{à'diÇTh^aliger, armiger, etc.); ventriloque, soliloque; florilège; vivipare, ovipare, d'où floripare, foliipare; Carnivore, d'où omnivore, herbivore, etc.; agricole, d'où vinicole, etc.; dentifrice, et, sans analogues latins qui servent de modèles : pédiluve , pédicure , prestidigitateur (praesto , digitus) et l'étrange composé pendeloque (pour pendiloque , mot semi-latin et semi-français).
Les composés par particules méritent d'être examinés avec plus de détails. On trouvera ici le complément de l'étude donnée précédemment pages 86 et suivantes ; nous suivons le même ordre alphabétique.
■ Omnipotent est très-ancien. On le trouve déjà dans Roland, v. 3599 : « Mais serf et ore le rei omnipotente, » — La variante suivante de Huon de Bordeaux est plus conforme à la phonétique populaire : « Sire, dist Heus, por Deu onipolant » (v. 2974).
1 . Ab, rare dans la composition populaire, donne dans la composition savante : abdiquer y aberration , abhorrer y abject , abluery abolition, abscisse, absent, absolu y absorber, abs^ tergery abstinence y abstraction y abstrus y absurde, etc. — Composés de formation nouvelle : abducteur y ablégat, — Nous avons déjà remarqué que plusieurs verbes de formation populaire ont vu reparaître le b qu'ignorait la vieille langue : aJsoudre , abstenir. Nous retrouverons cette particularité pour d'autres prépositions ; nous la signalons une fois pour toutes.
2. Ad. — Emprunts : adapter, addition , adéquat , adhérent, aditiony adjacent y adjectif y adjonction y adjudicor tiony adjurer, administrer y admirer, admissiony adopter y adorer y adventify adverbe, affabviationy affectationy affirmotion y affliger y agglomérer y allégation y apparent y ap^ pelery applaudir y appliquery appréciery assimiler, assister, etc.
Imitations : adducteur y assoupir (date du xv* siècle , qui disait assopir; assopir est devenu ensuite assoupir), etc.