COMPOSÉS EMPRUNTÉS AUX LANGUES ÉTRANGÈRES
Les mots composés, de même que les mots simples , qui nous viennent des langues étrangères , sont soumis à une loi générale. Du moment qu'ils pénètrent dans le français , ils se dépouillent des formes spéciales qu'ils revêtaient dans leur langue originelle, et, se pliant aux exigences d'une phonétique nouvelle, s'accommodent au milieu dans lequel ils sont appelés à vivre. Ce fait est surtout frappant lorsque l'on considère les mots de l'ancien haut-allemand qu'a importés chez nous la conquête franque. Comme alors le français n'était encore que du latin populaire , les mots germaniques se sont latinisés, et passant, comme les
mots romans, par toute une série de transformations régulières , ils se sont fondus avec eux dans la langue commune. Tels sont :
fauteuil
faldestolium
a. h.-a. faltstuol
maréchal
mariscalcus
marahskalk
sénéchal
senescalcus
sîniskalk
mainbour
mundiburdus
muntboro
garou
ganilfas
anglo-sax, : verewolf
etc.
etc.
etc.
Les mêmes différences qui séparent le latin populaire mérovingien du français moderne se trouvent donc entre les formes primitives des composés de l'ancien haulrallemand et les formes qu'ils possèdent actuellement dans notre langue. Mais de ce que l'on assiste, pour ces composés, à la série complète des évolutions qui de leur forme latinisée en ont fait des mots français, il n'en faut pas conclure que les autres , d'importation plus récente , gardent leur physionomie propre et refusent de se franciser. M. Brachet distingue des mots d'origine germanique ^ les mots d'origine allemande. « Ces deux couches de mots, dit-il, sont trèsndistinctes l'ime de l'autre ; les mots d'origine ger^nanique transmis en français par le latin ont perdu leur physionomie originaire et subi, pour arriver à notre langue, des transformations r^ulières; — les mots d'origine allemande, empruntés directement à l'allemand moderne et introduits dans leur crudité naturelle, tranchent sur le fonds général de la langue ; les premiers forment avec notre langue une union intime et pénétrante ; les seconds ne sont guère qu'ime immixtion superficielle. » Cette affirmation est trop tranchée. Ces derniers, tout comme les autres , se soumettent aux lois de la langue , et , s'ils n'ont pas derrière eux un passé aussi long que leurs frères aînés, la naturalisation n'en est pas moins réelle, ni moins complète. Assurément ils n'ont pas besoin d'avoir connu tous les changements phoniques qui constituent l'histoire de notre langue au moyen âge ; ils sont cependant , tout autant que les autres , forcés de se dépouifler de leur crudité naturelle et de s'assimiler au reste de la langue , de se fondre avec elle. Bàboyxl est-il plus rapproché de backbord que maréchal ne l'est de maHskalk? Potasse (pottasche) a-t-il la physionomie moins française que
' C'est-à-dire ceux .'qui ont été « introduits dans la langue latine du iii« siècle, et que le latin a transmis au français. » Dici, élym,, Introduction, II, 4.
0rwasse, filasse, cuirasse, etc.? Qui songerait kr^tsou^sê rallemand dans couperose, brandevitty flèche, graver^ chou^ croûte 9 sabre y obusf L'anglais, de même, nous fournit des exemples curieux. Shavol^ ridingcoat deviennent chcUe, redingote; check (= tscheck) se change en chèque; beef steak perd r^, qui cependant appartient au radical de steak ; on en fait bifteck (biftèke); wagon (ouagon) se prononce vagon. En fait, à l'exception de quelques termes scientifiques qui restent confinés dans la langue spéciale , tous les termes d'origine étrangère entrés dans la langue populaire transforment leur prononciation, et souvent leur orthographe, pour s'assimiler à la prononciation générale du français. D'ailleurs, il est contre les lois de toute langue qu'un mot appartenant à un idiome quelconque pénètre et vive dans un idiome différent en gardant les traces de sa nationalité. La force du langage, qui est toujours en activité, finit , un jour ou l'autre, par l'absorber.
La tendance à assimiler les mots étrangers aux mots de la langue commune amène des transformations singulières. Une ressemblance fortuite de son et une analogie lointaine d'idée entre le mot exotique et un mot quelconque de la langue suffisent quelquefois à faire remplacer le premier par le second. Le latin favus (rayon de miel) devient l'italien fiavo par suite d'une confusion avec flavus (blond, couleur du miel). Les noms composés étrangers présentent des faits semblables. De sauerkraut, proprement chou aigre, sauer (aigre) est remplacé par son quasi-homonyme chou y et kraut est traduit librement par croûte, Kupferasche devient couperose, qui rappelle de loin le mot allemand et présente à l'esprit je ne sais quelle image de cristaux taillés à teinte rosée. Le bulldog (chien-taureau) se transforme en dogue à boule ^ à grosse tête ronde : bouledogue. Le jeu de Vaunt Sally (de la tante Sarah), franchissant le détroit, devient chez nous le jeu de Y âne salé^ et Vasper se italien se défigure en as percé i . Ces faits prouvent une fois de plus encore que l'asshnilation des mots étrangers dans une langue est fatale, et que, quelle que soit la date de leur introduction, ils sont condamnés à subir certames modifications pour prendre la physionomie et le caractère que possède la langue à l'époque de leur entrée. Ainsi les termes exotiques s'assimilent dès Tabord à
» Cf. M. Mûller, Nouv, Leçons sur la se. du long., I, p. 338 et II, p. 284 et 8qq. de la traduction fk>ançaise. Voyez également, Bulletin de la Sociélé de Linguistique, n* 9 (1874), p. xcvi et xcvii.
la langue, et, selon qu'ils y ont pénétré depuis un temps plus ou moins long, suivent, comme les autres mots , les évolutions plus ou moins nombreuses de la langue jusqu'il nos jours.
Voici la liste des mots composés d'origine étrangère qu'on retrouve en finançais.