‹ Traite de la formation des mots dans la langue grecque avec des notions comparatives sur la derivation et la composition en sanscrit, en latin et dans les idiomes germaniquesChapitre 3 sur 120 · FORMATION DES MOTS OD SYNTAXE INTÉRIEURE · texte numérisé non relu

FORMATION DES MOTS OD SYNTAXE INTÉRIEURE

Nous avons vu que, pour être des instruments conformes à leur destination , il fallait que les langues fussent à la fois synthétiques et analytiques. Nous avons ajouté quelles l’étaient toutes eu effet, ce qui au fond était inutile à dire ; car ce que Dieu lait, ce que la nature enseigne, est toujours approprié au but. Nous avons dit aussi que la variété était grande, que la synthèse et l’analyse n’avaient pas partout le même rôle, qu’elles s’exerçaient plus ou moins et de diverses façons dans les diverses familles de langues, et même dans les diverses brandies d’une même famille. Je ne parlerai ici que de la grande souche indo-européenne, de celle qui, à tous égards, nous intéresse le plus, non-seulement parce que c’est la nôtre et que toutes les langues que Marient aujourd’hui l’Europe et l’Amérique civilisée en sont des rameaux, mais encore parce qu’elle a été, par excellence, l’instrument le plus parfait, le plus noble, le plus facile de l’intelligence humaine, qu’elle a exercé la plus puissante influence sur la civilisation , sur les idées et les sentiments des hommes, que nulle n’a porté de plus beaux fruits, de ces fruits de science et de vie qui réjouissent le cœur de l'homme et ennoblissent son âme. Même ainsi limité,

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le sujet serait immense, si j’essayais , je ne dis pas de l’épuiser, mais seulement d’en effleurer toutes les parties. Aussi, entre les idiomes de la famille que je viens de nommer, m’occuperai-je exclusivement, sans prétendre approfondir sur aucun point mon sujet , du sanscrit , du grec, du latin, de l’allemand, et, parmi les langues néo-latines, du français. C’est, dans le vaste champ de la Grammaire comparative, un terrain aussi fécond qu’intéressant, un de ceux „ aussi , je le pense , où un plus grand nombre de lecteurs pourront et voudront me suivre. J’ai nommé le grec en tête des autres idiomes, non-seulement parce que, tout bien compensé , c’est, à mon gré, le plus parfait interprète de la pensée de l’homme, mais encore parce qu’il est naturel, si l’on songe au sujet du Traité qui suit cette introduction, que le grec soit ici mon objet principal. Les autres langues me serviront, à des degrés divers, de termes de comparaison.

Entre les langues que j’ai énumérées, ce sont les deux idiomes classiques qui ont le mieux pondéré et tenu en équilibre la synthèse et l’analyse. Prenez à leur plus belle phase, à leur point culminant, le grec et le latin; lisez d’une part Sophocle, Platon, Démosthène, et de l’autre Cicéron, Horace et Virgile; étudiez, dans ces glorieux représentants de deux des plus belles époques de l’histoire des lettres, les procédés de l’expression et surtout de la combinaison des idées , et vous serez frappé de l’exacte mesure où se

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maintiennent, dans leur langue et dans leur style, c’est-à-dire, dans l’usage qu’ils- font de leur langue (le style n’est pas autre chose), les deux grands agents de l’intelligence, la faculté de composer et celle de décomposer les idées, et d’imiter, par le jeu soit combiné soit isolé de ces deux puissances, la nature même, de manière à satisfaire à tous les besoins, à toutes les tendances, à toutes les fantaisies même de l’esprit. Que la pensée s’élance d’un seul jet, ou qu’elle coule lentement, qu’elle sorte et naisse en quelque sorte goutte à goutte, le riche trésor de la langue seconde merveilleusement ces opérations ou diverses ou contraires. Elle offre tous les canaux , toutes les pentes, tous les tours et détours que l’esprit peut désirer. On sent, à voir les ressources infinies de l’un et l’autre idiome, que ce sont deux instruments façonnés par les races les mieux douées, les plus aptes aux choses de l’intelligence, par des génies aussi vifs que forts , à la fois grands et simples , étendus et pénétrants, solides, aimables et délicats. La synthèse y tempère harmonieusement l’analyse, et l’analyse , la synthèse : elles se servent mutuellement de barrière, et préviennent les excès l’une de l’autre, aussi bien la confusion que le décousu , les inextricables ambages que la dissection microscopique.

Nous avons parlé sommairement plus haut des principaux procédés de la combinaison des idées. Le grec et le latin les emploient tous librement et naturellement. C’est surtout dans l’expression des rap-

Digiti

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ports qu’ont les idées entre elles, île leurs réeipro- ^ ques influences, de leurs modifications en quelque sorte sympathiques, <{ue la synthèse et l’analyse exercent leur pouvoir, et qu’on peut étudier leur action plus Ou moins importante, plus ou moins efficace. Nous avons nommé la syntaxe intérieure et la syntaxe extérieure, jdoot la première est plus particulièrement un moyen synthétique et la seconde un moyen analytique. Voyez avec quelle heureuse facilité le latin, et mieux encore Je grec, les manie l’une et l’autre; Et pour parler d’abord de la syntaxe intérieure, de celle qui agit par des changements intérieurs ou des accessions de parties, ou des réunions de mots entiers, qui nuance ou combine les idées, sans qu’il y ait solution de continuité : il n’y a aucun de ces procédés qui soit étranger aux deux langues classiques. Le seul qu’elles aient en partie désappris est cette modification des lettres ■ radicales que nos voisins ont très-bien nommée 1 ' Ablaut (c’est-à-dire, la déviation, l'altération du son). Pour cette opération tout intime, l’allemand, je veux dire les idiomes germaniques en général, leur est supérieur; mais il en subsiste toutefois dans la langue de Démosthène et de Cicéron des traces assez nombreuses, pour qu’on ne puisse pas dire que cètte ressource leur manque entièrement : ce n’est plus un moyen constant , universel (au reste , il ne l’est demeuré dans aucun idiome), Ce n’est plus une action bien vivante; cependant il est encore resté, je le répète, des ves-

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tiges assez, marqués de cette sorte de flexion intérieure, pour . que nous puissions la compter parmi les pouvoirs et les beautés de la grammaire. \J Ablatif primitivement avait pour objet de rendre les nuances des modes et des temps, c’est-à-dire, celles de toutes qui paraissent, après l’essence même et la signification absolue du mot, les plus inhérentes à la pensée : le phénomène grammatical était aussi intime que le phénomène intellectuel qu’il servait à peindre : un changement souvent très-délicat de couleur et de son suffisait à rendre la nuance voulue, avec la délicatesse, mais en même temps la sûreté et la clarté la plus grande. C’est surtout au verbe, au mot de l’action, dont les rapports avec le sujet d’une part, et de l’autre avec le temps, sont si nécessaires, si essentiels, que ce procédé de l 'Ablatif convient le plus naturellement. Je n’ai pas besoin d’en citer des exemples : tous les verbes forts de la langue allemande nous en offrent dans leurs deux imparfaits ou prétérits, et en général aussi dans leurs participes passés'. Quant au grec et au latin, ils ont

.1. Un assez grand nombre de verbes forts allemands éprouvent aussi une modification de la voyelle radicale , à deux personnes du singulier du présent de l’indicatif, et à la 2' pers. du sing. de l'impératif ; mais cette modification est différente de P Ablaut. La différence est même assez notable pour que les grammairiens donnent à l’altération un nom différent, celui d'Umlaut. VUmlaut est mécanique, ctl 'Ablaut organique. Ce n’est pas ici le lieu «l’insister sur la diversité des deux procédés, quelque impor-

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gardé partiellement, je l’ai dit, une manière de flexion, sinon identique, au moins analogue, l’un dans ses aoristes et parfaite seconds, l’autre dans quelques parfaite.

L’altération de son qui est propre au sanscrit , et qui est à la fois un moyen de flexion et de dérivation, joue un très-grand rôle dans la grammaire indienne. Elle a deux degrés, dont le premier s’appelle le guna i< vertu , qualité, >> le second le vridilhi « croissance , augmentation.» Celte altération affecte surtout la quantité ; mais dans certains cas la nature du son en même temps. On la considère, moins comme un changement de nuance de la voyelle ou une sorte de révolution intime qui n’en modifie pas le poids, que comme le résultat d’une fusion , de l’intercalation d’un a bref, au premier degré; d’un a long, au second. En vertu des règles euphoniques, la combinaison de Va bref ou long avec une voyelle suivante produit toujours une quantité différente de la quantité pçimitive, le plus souvent aussi un son nouveau'. C’est surtout comme procédés de dérivation que ces

tante qu’elle soit, en elle-même, et historiquement. Cela nous mènerait trop loin, et n’est pour nous iri que chose fort accessoire.

I . Par le guna, / bref ou long se change en é; u bref ou long en 6; ri bref ou long en ar; Iri bref ou long en al. Va n’étant susceptible que d’une seule augmentation, n’a pas de guna, non plus que les diphthongues é et à. Le vriddhi des deux quantités d’/' est di ; celui d’« est du ; celui de ri, âr ; celui de Irï, al. Va, par le vriddhi, devient d long; IV devient di, et Vd devient du.

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évolutions phoniques de la langue sacrée de l’Inde sont intéressantes. Leguna est comme le comparatif, et le vriddhi le superlatif de la gradation des voyelles, et quelquefois de la dérivation1. Aucune langue ne nous offre une échelle de voyelles plus méthodiquement graduée que la langue sanscrite, et les transformations de quantité et de son dont nous venons de parler s’y produisent avec la plus parfaite régularité. Cette régularité et cette méthode même leur donnent peut-être une apparence plus, artificielle, moins organique, que ne l’est celle des altérations grecques, latines, allemandes surtout. Par la délicatesse vitale et l’action intime, d’où l’on peut souvent conclure l’antiquité des fonctions du langage , il semblerait que ces trois derniers idiomes l’emportent ici sur le sanscrit.

Les nuances exprimées par Wdblaut , dans la flexion , sont moins des rapports d’un objet à un autre que d’une action au moi, au sujet et au temps. Ce sont, si je puis ainsi parler, des modifications qui pénètrent l’idée, plutôt qu’elles ne s’y ajoutent. Aussi,

t . De la racine nf, « conduire, » on forme, par l’addition du suftixe tra, et au moyen du gu/ut , le substantif nétra , « œil » ( proprement « conducteur » ). De Dhûma , nom propre , on tire le patronymique Dhdumya, « fils ou descendant de Dhûma. » La diphthongue du est le vriddhi de la voyelle u, comme \'é, dans nétra, est le guna d’t. Dans la seconde formation {Dhdumya), il y a, comme on le voit sans peine, un sens de dérivation plus marqué que dans la première {nétra).

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SS

à côté de la légère altération du son qui sert à les figurer le plus iroîtativement , trouvons-nous dans les langues d’autres moyens de les rendre, qui vont moins chercher la pensée au cœur même du mot, mais qui cependant, quoique moins profonds, moins radicaux, sont aussi tout intérieurs. Je veux parler des lettres et des syllabes introduites dans le thème ou dans la racine pour caractériser certaines catégories de temps : il me suffira de citer en grec, lavOâv-w, fXaô-ov; en latin, fingo, finxi, ficturn, frango, fregi, fractum; en sanscrit , yunak-ti , yunk-lé , « il joint, » yuk-ta, «joint, » de la racine yuj ( yudj ); en allemand, bring-en , ge-brach-t , pour faire comprendre cette espèce de flexion déjà moins organique et plus mécanique, mais, je le répète, intérieure encore.

Viennent ensuite les accessions non introduites dans le thème, mais initiales ou finales, qui se groupent et rayonnent autour. Ces accessions-là sont de deux espèces : les unes servent à marquer la filiation des idées, les relations d’origine, d’appartenance, de subordination, de convenance, une infinité d’autres , toutes celles , en un mot , qu’exprime la dérivation. Ce sont plus que dès additions de rapports, ce sont des additions d’idées accessoires ou du moins des modifications importantes, qui, sans dénaturer la signification radicale du mot, l’affectent cependant assez, pour que, dans un grand nombre de cas, X Abluut , le nuancement intérieur, doive venir en aide aux agglutinations de lettres et de syllabes, pour re-

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produire plus fidèlement l’opération de l’esprit. Cette sorte de syntaxe, moins intérieure déjà, niais pourtant intérieure encore, puisqu’il y a unité de mot, sinon unité d’éléments, déploie une grande fécondité dans les deux langues classiques et dans la langue allemande. Elles le cèdent pourtant au sanscrit en ce point : l’idiome sacré de l’Inde a plus qu elles gardé conscience de l’opération, de la manière dont elle se fait, et par suite, l’accomplit avec encore plus de facilité, et avec plus de régularité et de méthode.

Après cela, il serait à la rigueur possible, et la langue des Védas, rapprochée de celle des âges postérieurs, justifierait peut-être, jusqu’à un certain point, cette conjecture, il serait possible, dis-je, que cette transparence, plus grande, que les mots ont en sanscrit, fut moins naturelle qu’artificielle, moins conservée et transmise par l’usage, qu’apprise et retrouvée : je m’explique. L’esprit indien est doué d’une subtilité pénétrante, d’une faculté d’analyse à laquelle rien n’échappe et pour qui rien n’est indivisible. Dès les temps les plus anciens, cette subtilité s’est appliquée à la grammaire , aux opérations et aux phénomènes du langage, avec autant de puissance que de patience. Elle a noté minutieusement, étiqueté, catalogué le fruit de ses analyses, et comme, jusqu’à une certaine limite du moins, elles étaient aussi vraies qu’ingénieuses, il en est résulté un sentiment exact des lois du langage et de la manière dont elles s’appliquent à la formation des mots. Ce

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sentiment exact et vrai , secondé en outre par cette vénération pieuse qui s’attache à toute science dans l’Inde , et fait de tout enseignement antique une révélation divine, a protégé la langue écrite , et préservé de toute innovation corruptrice le mécanisme de la formation et de la dérivation des mots. Ayant su de bonne heure le secret de la nature, le pourquoi et le comment de ses procédés, ayant porté la lumière de la science dans les voies mêmes les plus cachées de l’instinct , ne faisant rien à l’aveugle, les Indiens ont empêché la lângue classique, la langue des livres et des hautes régions sociales, de se rouiller et de s’user, tandis que de bonne heure le peuple, les esprits sans culture , que la science et les règles n’empêchent jamais de suivre leur pente, se faisaient leur prdcrit, ce qui veut dire leur langue naturelle , gracieuse dégénérescence, que nous trouvons dans les drames à côté du sanscrit pur et solennel des Kchatryas et des Brahmanes.

Mais, quoi qu’il en soit des causes qui ont conservé au sanscrit cette transparence et celte régularité dont j’ai parlé et qui font que nous y suivons mieux qu’ailleurs les opérations, instinctives ou artificielles, de la dérivation , ce qu’il y a de certain , c’est que cette transparence nous est d’un grand secours pour étudier, non pas seulement le sanscrit même, mais toutes les autres langues de même race, qui obéissent aux mêmes lois. Après le sanscrit, c’est, parmi les idiomes qui nous occupent ici, la langue grecque qui,

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à tout prendre, par la pureté des formes, nous livre le mieux ses secrets, et nous facilite le plus l’analyse. En latin, en allemand (souvent beaucoup moins dans les anciens dialectes que dans les modernes), le voile est déjà, ce semble, plus épais, bien que çà et là il y ait des jours qui nous font pénétrer plus profondément dans la nature intime du langage, que les formations soit grecques, soit sanscrites.

Je reprends la suite plus directe des idées : la dérivation, qui a, pour moyens d’expression, les suffixes, les affixes de tout genre, et parfois les modifications tout intimes de la racine ou du thème, joint, à des degrés divers, en grec, en sanscrit, en latin, et dans le rameau germanique, la richesse à l’aisance, sans habitude de superfétation ni de subtilité.

Ce caractère tempéré et ce juste milieu entre la surabondance et la gêne, nous le retrouvons partout dans l’idiome de Virgile et de Sophocle. Il y a un autre mode de combinaison intérieure, agissant le plus souvent aussi par adhésion et suture : c’est la flexion proprement dite, c’est-à-dire, l’expression, au moyen de désinences , de la dépendance , de l’accord et du nombre dans la déclinaison ; des rapports au sujet et au temps, et également du nombre , parfois aussi de la dépendance , dans la conjugaison. Dans les formations dont nous avons parlé jusqu’ici, et particulièrement dans la dérivation, il s’agit surtout de mettre en relation les diverses parties d’un même mot, de donner à des

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éléments distincts une unité concrète. Ici le but n’est plus le même : ce que la flexion se propose le plus généralement , c’est de mettre en rapport , sans fusion, des termes séparés, des parties de la proposition, qui agissent les unes sur les autres et se coordonnent sans s’unir. C’est une influence exercée au dehors, ce sont des liens, des moyens de synthèse, mais entre des éléments qui ont chacun leur jiie propre et séparée. Ce sera , par exemple , le rapport du sujet à l’action, la subordination d’un objet à un agent, à une action, la relation entre deux actions, entre deux temps, la convenance d’une qualité et d’une substance, une communauté -de qualité ou d’action entre divers objets, un accord de genre, de nombre, de personnes , enfin toutes ces influences réciproques des idées et des termes que rend si simplement et si aisément la flexion. En réfléchissant à la valeur et à la nature de ces sortes d’exposants de rapports1, qui sont les désinences et les terminaisons

t . Je n’ignore pas que l’idée exprimée par le radical peut aussi, par elle-même se mettre en rapport avec une autre idée, un autre mot. C’est ce qui a lieu, par exemple, toutes les lois qu’il y a dans la phrase un pronom conjonctif. Quand je dis : patcr qucm amo, le pronom quern est en rapport, non avec le cas de patcr, mais avec son radical. De là quelquefois, dans les langues qui ont une grande puissance synthétique, une dualité de rapports , assez intéressante au point de vue de l’analyse grammaticale. Quand Homère dit : aùïtüv oçnépr.eiv »Tao6a- Xlïjatv (CW. I, 7), le possessif <x^sx*pyj«rtv, par son radical, qui a

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de cas , de nombres , de personnes , de temps et de modes , on comprend pourquoi ils sont les plus extérieurs de tous. Le rapport est toujours parfait entre la destination et la nature des choses, et là, comme partout, la langue est l’interprète fidèle de l’esprit. Elle n’introduit pas au dedans ce qui doit agir au dehors, ce qui est moyen de transmission, de connexion extérieure, et pour ainsi dire de préhension, ce qui va chercher, ou au loin ou tout auprès, pour les grouper autour du terme d’où ils dépendent par accord ou subordination, tous les termes accessoires, toutes les idées que ces termes représentent.

C’est particulièrement par la flexion que les langues diffèrent les unes des autres, au point de vue de la synthèse et de l’analyse. Il est naturel que ces désinences, ces agglutinations extrêmes, qui, en réalité , appartiennent aux deux termes qu’elles

la valeur d’un génitif, s’accorde avec le génitif aÙTÜv; par sa désinence de cas, de genre et de nombre, avec le substantif dTacrSotMrieiv. Dans la phrase latine suivante : 1s cuja res est, cujtun periculum, il y a de même double rapport : les possessifs relatifs cuja , cujum, sont, par leur radical, les régimes de l’antécédent /r; par leurs désinences, ils s’acordent l’un avec res , l’autre avec periculum. Il y a aussi des suffixes de dérivation qui établissent des rapports et des dépendances de ce genre (voyea particulièrement les deux suffixes sanscrits tvam et td, qui sont si fréquents dans la langue philosophique). Mais cela n’&fi'aiblit pas la théorie que nous avons exposée. Ce sont toujours les désinences de la déclinaison et de la conjugaison qui demeurent, par excellence, les exposants des rapports.

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mettent en rapport et sont leur lien commun , soient les premières à se détacher, pour se mettre à égale distance des deux mots qu’elles joignent. Aussi , voyons-nous partout , quand les langues se décomposent, quand elles s’usent, la partie la moins extérieure, et logiquement et par la forme, et par conséquent la moins préservée, tomber la première, laisser d’abord bien souvent un vide qui nuit à la clarté puis le remplir, ou par une création nouvelle, ou, plus ordinairement, par un usage nouveau et chaque jour plus fréquent d’une espèce de mots déjà employée. Mais il ne faut pas croire qu’ici la synthèse soit abso-

i. Quand Joinville dit à Robert de Sorbon : « Vous estes né de vilain et de vilainne et avez iessié (laissé) labit (l’habit) vostre pere et vostre mere , et estes vestu de plus riche camelin que le roy nest ; » et qu’il ajoute ensuite : » Et lors je pri* le pan de son seurcot et du seurcot te roy {pour faire la comparaison,)» (Hitt. des Gaules et de la Fr., t. XX, p. 196, A); il emploie comme des génitifs les mots vostre pere et vostre mere, et, à la fin de la phrase , le roy. Ces mots cependant n’ont plus rien qui marque la dépendance : la terminaison de cas est tombée, la préposition ne la remplace pas ; fl y a un vide, un défaut de lien. La clarté ne pouvait s’accommoder longteni|>s de la simple juxtaposition : aussi, dans Joinville même, les mots ainsi employés sont déjà des exceptions , et, tout à côté de la phrase que nous venons de citer, nous lisons la suivante : « Ly roys appella mon seigneur Phelippe son filz, le pere au roy qui ore (maintenant) est. » Remarquons toutefois que quelques-unes de ces exceptions sont demeurées très-longtemps dans notre langue, qu’il y a même encore aujourd'hui des locutions qui les rappellent.

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1 unicnt la perfection , et l’analyse une décadence et une corruption. C’est ici surtout que la mesure et l’équilibre sont nécessaires pour la clarté du langage unie à la beauté. L’excès des moyens synthétiques de flexion est plutôt pauvreté que richesse, plutôt source de confusion que de netteté dans les rapports. Je n’en veux pour exemple que telle ou telle langue finnoise qui nous offre jusqu’à quinze ou vingt cas, pour distinguer les diverses natures de relations grammaticales : bivitias miseras , complication inutile ; il ne faut pas tant de couleurs au peiulre pour faire et achever ses tableaux, et rendre toutes les nuances de la nature.

On aurait tort aussi de se figurer que la surabondance des moyens de flexion soit nécessairement une preuve d’antiquité. La phase la plus ancienne de la langue sanscrite est, comme nous l’avons dit en commençant, plus analytique, à beaucoup d’égards, que celles qui lui succèdent ; Homère combine moins qu’Eschyle , Hérodote que Démosthèue. Je n’examine pas, pour le moment, si c’est à la langue ou seulement au style qu’il fatit attribuer celte différence ; je ne veux dire qu’une chose : le degré d’analyse ou de synthèse n’est pas toujours un moyen de dater tel ou tel idiome, telle ou telle période d’un idiome. A voir le polysynthétisme des sauvages de l’Amérique, on dirait, si l’on pouvait croire que c’est là l'enfance, et non une sorte de décrépitude du langage, que certains idiomes commencent par la confusion , que

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c’est comme un écheveau auquel il faut le temps desek débrouiller, qu’il vient un temps, qui tarde plus ou moins, selon la nature des races, et les circonstances qui favorisent ou retardent la civilisation, où, l’analyse ayant suffisamment dégagélesparties du discours, sans les avoir hachées et dispersées, produit cet heureux équilibre, qui est comme l’idéal de la parole humaine.

C’esl à ce point culminant qu’est arrivée la langue grecque, qu’elle est restée longtemps, qu’elle restera toujours pour nous dans les admirables monuments qui lui assurent l’immortalité. Pour remplir les fonctions de la flexion , elle a d’une part un trésor bien garni et parfaitement suffisant pour la clarté , la précision , la variété et l’harmonie , de formes et de désinences qui attachent le rapport à l’idée même, et peuvent , sans auxiliaires , établir entre les idées, entre les mots, toutes les relations fondamentales; puis, l'analyse, venant en aide à la synthèse, lui fournit soit pour rendre ces mêmes rapports , soit pour en compléter l’expression et y ajouter plus de rigueur, un très-grand nombre de mots à part , de pronoms, de particules de toute espèce , qui articulent la pensée, lui donnent la souplesse, le mouvement, qui de plus (voyez les nombreuses particules d’Homère et, parmi les prosateurs, ‘de Platon et de Xénophon) accentuent le discours , et sans y ajouter aucune idée, ni même aucun rapport entre les idées, fortifient ou tempèrent simplement l'affirmation et nuancent admirablement les modes des verbes.

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Le sanscrit a trop de phases diverses pour qlie nous puissions, quant à la syntaxe, à la formation de la phrase, l’apprécier d’une manière générale. C’est la langue des épopées et de leurs plus beaux épisodes qui se rapproche le plus de la manière grecque. Pour la flexion, les ressources des deux langues sont , à peu de chose près , les mêmes : le sanscrit a simplement deux cas de plus; mais il ne suffît pas de voir quelles sont les richesses, il faut voir aussi quel est l'usage qu’on en fait, quelles sont les habitudes de ceux qui les possèdent, et c’est à cet égard principalement que la différence nous paraîtra grande, et tout à l’avantage des Grecs. Les Indiens, surtout à certaines époques de leur idiome, laissent dormir inutile une partie de leurs ressources, en prodiguent d’autres, au delà des limites de la clarté et du bon goût , tandis que les Grecs usent de toutes à propos , concilient la force de cohésion et la souplesse, la rigueur et la vivacité, avec ce sentiment parfait du beau et de la mesure qu’ils ont su appliquer à toutes choses. Le latin est voisin du grec à cet égard; la force y est aussi grande, mais peut-être moins accompagnée de souplesse et d’aisance , et de variété d’harmonie. Quant à l’allemand , il faut l'apprécier , pour ce qui concerne la flexion, aux diverses époques et dans les divers dialectes: il nous montre par les modifications que subissent peu à peu , d’un âge à un autre , les désinences des verbes et des noms , comment les langues

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passent de la synthèse à l’analyse , comment les formes qui ne sont plus indispensables pour la clarté, s’allèrent, s'affaiblissent, se confondent, puis s’effacent et tombent insensiblement. Les idiomes germaniques ont conservé la faculté de dérivation et une grande aptitude, comme nous le verrons, à combiner des idées nouvelles au moyen de la composition des mots; mars leurs terminaisons nominales et verbales se sont considérablement appauvries. Dans l’allemand , au point où il est arrivé aujourd’hui, il y a une sorte de lutte entre sa nature première, ses traditions historiques, et d’autre part le cours moderne des idées , les tendances européennes de la pensée et du langage, les influences puissantes auxquelles l’idiome est soumis par le contact continuel avec les langues néolatines, avec la nôtre surtout, qui, d’une manière tantôt ouverte et tantôt latente, exerce partout, et sur les instruments du langage chez les divers peuples, et sur les facultés mêmes de l’esprit et l’instinct de la parole, une si sympathique et si puissante action.

Il reste un dernier procédé de synthèse , celui de la composition des mots. Jusqu’ici nous n’avons parlé que d’associations d’idées et de rapports , d’idées principales et de modifications accessoires, ou bien de la réunion , en un seul mot. d’une idée et du lien qui la rattache à une autre idée. C’est la nature et l’objet de la dérivation et de la flexion : les éléments qu’elles combinent ne sont pas des mots,

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mais des parties qui, détachées, au moins dans l’état où s’offrent à nous même les langues les plus anciennes, ne peuvent pas figurer à part dans le discours, c’est-à-dire des racines d’une part, et de l’autre des suffixes, des affixes, qui transforment les racines en thèmes ou radicaux; puis, au degré suivant de formation , d’un côté des radicaux et de l’autre des désinences ou terminaisons. La composition des mots, comme le dit le terme même , joint ensemble des mots tout faits, des mots qui pourraient, chacun à part, jouer leur rôle daus la proposition. Dans les mots variables, lorsqu'une langue est capable de flexion , c’est la désinence qui fait 1 individualité du mot, et en constate l’unité indépendante. La composition retranche les marques sensibles des relations que les mots ont entre eux, les exposants de rapports, pour ne laisser subsister que le lien logique. Par la suppression des désinences, elle imite les langues dites analytiques; mais après la mutilation, elle réunit, elle greffe, si je puis ainsi parler; elle refait un seul tout , et marque l’individualité complexe du terme , quand la composition est rigoureuse et bien réelle, par l’unité du signe de fonction grammaticale et logique, par l’unité de désinence; car c’est la désinence, c’est la flexion qui constitue et indique, sinon la vie du mot, au moins son activité. Je parlais de greffe : la comparaison est très-juste. Pour composer les mots, il faut commencer par couper et tronquer, mais ensuite on reforme une seule tige : E duobus

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fjunsi corporibus voces cnalescunt, comme dit Quintilien (l, 5); tandis que dans les langues que nous nommons analytiques, ce qui est une fois détaché ne reprend pas, minus non coalescit, et, pour réunir, il ne reste plus d’autre ressource que de faire des faisceaux.

La composition est entre toutes les combinaisons, on le comprend sans peine, celle dont l’abus porte dans le style le plus de pesanteur et d’obscurité. Quand les rapports dont on supprime les exposants, sont des rapports simples et bien naturels et en quel*que sorte nécessaires, rien de mieux : l’esprit les supplée sans effort; mais quand le rapport peut être équivoque, quand il est arbitraire et plutôt dans l’esprit de celui qui parle et qui écrit, que dans l’essence même des choses , le composé devient bien vite une énigme. Ainsi la clarté d’abord condamne et proscrit un bon nombre de compositions. Mais, quand bien même elles seraient bonnes et légitimes à ce point de vue , une autre raison encore commande beaucoup de réserve et de sobriété dans l’emploi de ce procédé. Les désinences d’une part, et de l’autre les particules, qui expriment aussi les relations, sont comme ' les articulations et les jointures du discours, et lu donnent la souplesse, l’aisance, l’harmonie. Bien articuler le discours, de manière à éviter à la fois la roideur et le décousu , est , dans toutes les langues littéraires, une des premières conditions du bon style. Toutes les théories de construction , de périodes oratoires et poétiques aboutissent à cela en grande par-

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tie. Plus la synthèse est puissante dans une langue, plus la beauté et la clarté exigent que h pensée s’y développe articule'ment, pour me servir d’une expression de Bossuet, c’est-à-dire, d’une façon qui tienne le milieu entre la concrétion et la rupture. Et ici encore, en lisant une belle page soit de prose soit de vers , nous aurons lieu d’admirer les Grecs et les Romains, aussi bien dans la constitution que dans le maniement de leurs idiomes; car il faut toujours distinguer la faculté et l’usage. La faculté de composer des mots est fort étendue, dans les deux langues classiques, en grec surtout; mais l’usage qu’elles en font est aussi modéré que le pouvoir est grand. C’est toujours cette dispensation sage et sobre, cette retenue de la force qui est partout leur caractère. Ceux de leurs composés qui font vraiment partie de la langue et sont le bien commun de tous, et non pas une fantaisie ou un artifice individuel, ou un terme scientifique et technique, sont courts et relativement rares, et d’une clarté parfaite, ne combinant en général que des idées qui vraiment s’appellent et se conviennent, et ont de ces liens d’accord et de subordination qui vont sans dire. Ou bien, si ce sont des relations fines, ingénieuses, subtiles même, antithétiques, le mot est fait de telle sorte que toute hésitation est généralement impossible, et que le génie de la langue, à défaut de la nature des choses , produit nécessairement la clarté. La langue allemande, où l’analyse,

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nous l’avons dit , a fait à d’autres égards de grands progrès, semble au contraire, je ne dirai pas dans l’usage quotidien, populaire ou familier, naais dans le discours écrit et littéraire, avoir étendu et fortifié, sinon sa faculté, au moins son habitude de composition. Les beaux génies, les écrivains habiles imitent, pour la plupart, la tempérance grecque et latine, et il n’y a rien de plus gracieux et de plus expressif que les composés de telle ou telle ballade de Gœthe , de tel ou tel petit poème de Schiller : comme pensée et comme musique, ce sont parfois de charmantes créations. Chez les auteurs moins bien doués, la facilité de l’usage a amené l’abus, et l’abus, en ce genre, nous l’avons dit, devient un principe d’obscurité, de . pesanteur, de roideur. Eu sanscrit, nous distinguerons aussi le pouvoir et le vouloir, la faculté et l’usage. Pour la facullé de composer des mots, aucune langue de la famille n’est supérieure, ni, à beaucoup d’égards, comparable au sanscrit. Pour le nombre des relations que peut rendre la combinaison des mots, elle est la plus riche de toutes, sans tomber cependant dans l ’excès. INulie non plus n’a de règles plus sûres et plus invariables pour marquer, parla position des ternies dans le composé, leurs mutuels rapports. Mais, de cette régularité même, qui était un principe de sécui ité, est né l’abus. Parce que l’obscurité paraissait impossible, on s’est donné libre carrière, et l’on a fini par passer toutes les bornes. Chose remarquable : l’allemand est avec le sanscrit la langue qui marque

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le mieux , par la place des termes, quel est leur rôle dans les composés, s’ils sont déterminants ou déterminés, quelle est l’échelle de la subordination: aussi, après le sanscrit, est-ce peut-être l’allemand qui a le plus abusé ; la même confiance a engendré , bien que dans des limites infiniment plus étroites, un excès du même genre. Trop pouvoir n’est pas un bien : qui peut trop, veut trop, et les pentes glissantes ne sont pas de bons chemins. Au reste, en ce qui touche le sanscrit, nous trouverons, sous ce rapport comme sous beaucoup d’autres, une grande diversité entre les phases diverses que l’idiome a traversées, et les différents genres de style. Dans aucune autre langue, l’histoire des transformations que peut subir un idiome , sans changer ses mots ni leurs règles de formation, n’est plus curieuse. Nulle part on ne voit mieux à quel point la syntaxe seule, la syntaxe proprement dite, la syntaxe extérieure peut changer la physionomie du discours.

COMBINAISON DES MOTS ET STRUCTURE DES PROPOSITIONS ET DES PHRASES, OU SYNTAXE EXTERIEURE.

La syntaxe extérieure, comme nous l’avons dit, est la combinaison des mots pour former des propo-

INTRODUCTION

sitions, des propositions pour former des phrases. Nous avons vil qu’il y avait deux moyens principaux de combiner les mots, deux sortes de liens : d’une part, les désinences que nous avons souvent appelées exposants de rapports; de l’autre, les particules de nature diverse qui réunissent aussi les idées et les termes, soit par elles-mêmes, soit en aidant et précisant les désinences. Un troisième moyen est la simple juxtaposition : quand le voisinage seul, le rapprochement, exprime soit la subordination soit l’accord. Enfin il pourrait arriver auSsi qu’on laissâttout à faire à l’esprit, que, sans aucun signe extérieur de relation ou de convenance, on s’en reposât sur la force de l’idée, sur la nécessité même des rapports, et qu’on n’offrît d’autre fil à l'intelligence, pour se retrouver dans le labyrinthe, que le sens même des mots, la connaissance toute de mémoire de la catégorie grammaticale à laquelle ils appartiendraient, et ce qu’on pourrait nommer leur affinité de choix.

Qui dit syntaxe dit synthèse; mais c’est ou bien une synthèse toute faite, une synthèse grammaticale, pour le moins indiquée et préparée , ou bien une synthèse qui est toute à faire, une synthèse purement logique. Nous aurons donc à distinguer encore ici les procèdes synthétiques et les procédés analytiques, et ce que nous avons eu à dire de la formation des mots s’appliquera, à beaucoup d’égards, à la formation des propositions et des phrases. La beauté et la clarté parfaite consisteront encore , à mon gré, dans

INTRODUCTION

l’emploi tempéré des deux procédés, dans une juste mesure, dans un équilibre, propre à imiter la double action des facultés de l’esprit, qui , dans l’opération, de la pensée , tantôt compose et tantôt décompose.

On a dit , si je ne me trompe , que certaines nébuleuses pourraient bien être des mondes en voie de formation. On en pourrait dire autant des langues polysynlhétiques, que nous avons déjà désignées plus liant par ce nom, et pour lesquelles on eu a proposé un autre plus juste encore, celui d 'ultrasynthétiques. L’appellation de nébuleuses leur conviendrait parfaitement. C’est un chaos et le fiat hue n’a pas été prononcé sur elles1. Aussi n’en parlé-je ici que pour marquer l’extrême limite et le dernier excès de la synthèse. Dans une langue qui appliquerait rigoureusement le polysynthétisme, il n’y aurait pas d’unité plus simple que la phrase même. Ce serait, comme

1 . Il est bien loin de ma pensée (voy. plus haut, p. 32) de prétendre ici que les langues des sauvages soient des idiomes à peine commencés, que ce ne soient pas « des débris de langues antiques, ruinées et dégradées comme les hommes qui les parlent » (Voyez les Soirées de Saint-Pétersbourg). Tout ce que je veux dire par ma comparaison , c’est que telle de ces langues , si ce que l’on nous en raconte est tout à fait exact, est un véritable chaos. Maintenant il me paraît certain que ce chaos est non antérieur , mais postérieur à un état meilleur ; qu’elles ne sont pas dans la nuit primitive qui a précédé toute création, mais retombées dans la nuit. 11 n’est pas besoin des arguments bibliques pour établir ce fait. L’étude et la comparaison des langues suffiraient déjà, je crois , pour le reudre au moins trèstproblable.

INTRODUCTION

toute exagération, un principe de faiblesse et de pauvreté. Comme il est impossible de démêler nettement les parties, pour peu qu’elles soient nombreuses, quand la connexion va jusqu’à la fusion, ces langues, en apparence si puissantes pour unir, sont condamnées à ne combiner jamais ensemble que les idées et les rapports les plus simples et les plus élémentaires. Elles sont à mes yeux ce que seraient, par exemple, ces énormes marteaux de nos grandes usines, si nous les voyions réduits à consacrer toujours toute leur force à casser des noix ou des noisettes. Aussi ceux qui parlent ces langues n’ont-ils guère autre chose à casser. ÏÆurs pensées ne sont ni bien étendues ni bien complexes, et l’uhrasynthétisme n’a guère de danger pour qui n’a rien ou peu à combiner*

L’autre excès est celui des idiomes qui ont réduit tous leurs matériaux comme en poussière :

Multa minuta niodis multis per inane videbis Corpora misceri

(Lucr. II, 115),

en autant d’atomes de même figure,

Pari filo similique affecta figura (341).

Lorsque Epicure a créé ses atomes, pour en composer le monde, au moins les a-t-il fait crochus,

Flexis mucronibus unca

propres à se saisir, à se pénétrer,

Indupedita suis perplexis ipsa figuris (101).

44 » INTRODUCTION

Tous également lisses et arrondis, jamais , le poète

nous le dit, ils n’auraient pu s’associer pour rien

construire. Ce que ne peut la matière , la pensée le

peut à la rigueur, parce que les idées ont leurs

pointes et leurs hameçons’, lors même que les mots

n’en ont pas et ne constatent point la convenance et

l’union; mais, quand nous disons « à la rigueur, »

nous avons déjà condamné ce second excès, car dire

« à la rigueur, » c’est dire sans aisance, avec effort et

peine. Il va de soi-même qu’ici encore la vertu est

entre les deux extrêmes. Mais entre ces extrêmes ,

entre ces colonnes d’Hercule de la svnthèse d’une

part, de l’analyse de l’autre, l’espace est bien grand ; àussi voyons-nous les langues dont nous voulons surtout nous occuper ici , les langues les plus dignes d’être appréciées au point de vue du beau et de l’art , choisir leur place à des intervalles divers , et , bien que s’accordant pour toutes les conditions essentielles de la clarté et de la beauté d’exposition, se faire à peu près chacune sa méthode de combinaison, et comme son ordre d’architecture.

Il y a dans la syntaxe extérieure deux choses à considérer , deux choses qui sont dans une étroite corrélation : les liens des idées et des [tiots, nous en avons parlé en détail, et leur arrangement, la position relative, dans la phrase et dans la suite du dis-

1 Hamatis { démentis ) inter se nexa teneri , comme dit en-

core Lucrèce, ibid., v. 405.

INTRODUCTION

cours, de chaque idée, de chaque mot. Cet arrangement peut être de trois espèces : ou tout à fait libre et en apparence arbitraire, chacun des mots, à quelque catégorie qu’il appartienne, et quel que soit son rôle, pouvant se mettre à toute place ; ou bien soumis à des règles constantes qui assignent à chaque terme son rang et l’y fixent à demeure ; ou, en troisième lieu, ni tout à fait libre ni tyranniquement réglé, mais assujetti à quelques grandes lois, renfermé dans certains cadres qui varient selon la tournure de la pensée et desquels les mots ne peuvent pas sortir, tout en conservant, en dedans de ces cadres, une suffisante liberté de mouvement et de position.

Les deux langues classiques et le sanscrit appar- ' ' J tiennent à la première classe: le français, à la se- “ conde; l’allemand, à la troisième. On comprend • ' ^ sans peine que de ces trois espèces de construction et de gouvernement des idées et des mots, le plus., libre doit être en même temps le plus périlleux. Mais,' si la liberté a ses périls, elle a aussi , grâce à Dieu, de brillants avantages, pour qui sait suppléer aux lois qui ne sput pas écrites par les lois innées, non scrijjla, sed nata lex, par ces lois qui sont la condition même et la manière d’être de l’intelligence humaine, par les principes de la raison, par le goût et le sentiment du beau. C’est ce qu’ont su faire admirablement, en fait de langage, les Grecs et les Latins, et comme j’ai à le dire presque toujours, les premiers surtout. Prenez dans l’une ou l’autre langue

46 INTRODUCTION

an auteur quelconque du premier ordre, c’est-à-dire, un île ces génies qui trouvent en eux-mêmes et leur force et leur frein : malgré les hardiesses d’expression et de tournure, l’originalité des idées, l’élan, l’énergie, voyez comme tout est d’abord clair et transparent pour qui sait bien la langue ; puis comme autour de cette qualité , sans laquelle aucune autre ne saurait exister, autour de ce foyer de lumière, rayonnent toutes les perfections du style. La pensée peut toujours, et de tous les avantages de cette liberté c’est le plus grand, se produire telle qu’elle naît et se présente au dedans de nous. Ce n est point toujours l’idée logiquement centrale ou fondamentale qui apparaît la première à- l’esprit, ni surtout qui nous frappe le plus. La substance n’est bien souvent qu’un canevas insignifiant caché par la qualité et seulement destiné à la porter. Le sujet, tout roi qu’il est dans l’ordre logique de la proposition, est édipsé à chaque instant par l’action, et n'est là en quelque sorte que pour l’accomplir machinalement. Il n’y a, pour ainsi dire, pas un seul petit mot qui ne puisse, à un moment donué, jouer le premier rôle ; et quand la liberté de la construction donne le moyen de mettre toujours en relief l’idée ou les idées dominantes, il en résulte, ou le sent, non-seulement une fidèle épreuve, une empreinte de la pensée prise sur la nature même, mais à cette exactitude, qui peut être déjà une grande beauté, puisque c’est le naturel et la vérité de tournure, il se joint une infinité d’autre qualités qui ont

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toutes cette liberté pour principe, et sont la conséquence directe de cette identité qui s’établit entre le mouvement de la pensée et celui du langage : la vivacité, la grâce de l’aisance, la facilité des contrastes, des moyens infinis de subordonner les idées, les sentiments, de faire ressortir les couleurs par leur rapprochement, de combiner les sons et de joindre à tous les effets de sens tous les effets d’harmonie.

Outre la variété qui résulte, pour la langue en général , de cette latitude laissée à la construction , variété qu’on remarque dans un même écrit, dans la suite d’un même discours, il en est encore une autre qui est également le fruit de la liberté et qui nous frappe en passant d’un genre à un autre, d’un auteur à un autre. Le tour d’idées propre à chaque espèce d’ouvrages , la forme particulière du raisonnement , la nature de l’inspiration , l’originalité enfin et l’individualité de chacun ne rencontrent aucun obstacle et se manifestent hardiment avec toutes leurs différences caractéristiques. Le philosophe et le poète, l’historien et l’orateur , l’auteur comique et l’auteur tragique , l’écrivain le plus familier comme le plus solennel , marquent leur pensée de leur empreinte avec la plus merveilleuse aisance , car cette empreinte est plus encore dans la tournure que dans le choix des mots , dans le cadre que dans les termes qu’on y fait entrer. Sans doute cette variété même , si elle n’avait aucune sorte de limites , deviendrait anarchie et confusion; mais ce que ne font pas les

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entraves grammaticales ou la tyrannie de l’usage , la raison et l’instinct y suppléent sans effort. Leurs lois générales, nous l’avons déjà dit, préviennent les écarts de la liberté individuelle. Il règne, dans ces libres idiomes des races intelligentes et cultivées, un sentiment délicat des conditions de la clarté , du naturel , de la filiation et de la convenance des idées, qui empêche le désordre et prouve que dans les langues du moins l’ordre et la liberté ne sont pas inconciliables, et que le libre exercice de la volonté et des tendances individuelles s’y allie parfaitement avec le respect de l’intelligence d'autrui. Car, s’il est bon que chacun puisse parler et écrire à sa façon , il est bon aussi , ou plutôt, il est nécessaire que tous comprennent. Les privilèges ne deviennent légitimes que lorsqu’ils ne font pas tort aux autres, et c’est ce difficile problème de laisser libre carrière à chacun, mais de manière que tous puissent le suivre du regard partout où il va , que les deux langues classiques ont très-heureusement résolu. De ces lois toujours vivantes de la raison et de l’instinct, il s’est formé peu à peu, à défaut d’un code de règles écrites, des traditions constantes, des coutumes, un certain nombre de types convenus , dont il demeure permis de sortir, mais dont on ne sort que pour de bonnes raisons et lorsque la pensée ou la passion justifient cette hardiesse. Le bon usage , sans devenir despotique , retient au moins et modère , et qui ne peut pas se

fraver sa route à soi , en trouve ainsi une toute fravée

INTRODUCTION

qui lui est aussi sûre que commode. Je me propose de montrer ailleurs1 en quoi et à quelle époque la langue sanscrite ressemble , dans l’usage qu’elle fait de sa liberté de construction , aux deux langues classiques ; en quoi et quand elle diffère d’elles. Un simple coup d’œil jeté sur le caractère des Iudous et leur état social suffit pour nous faire soupçonner de notables diversités, et l’histoire de la langue et l’étude'de ses monuments confirmeront cette présomption.

Il me serait facile de faire voir ici par des exemples , avec quelle facilité dans les langues grecque et latine, chaque auteur, sans cesser d’être intelligible et correct , peut s’ouvrir sa voie propre et se faire une manière à lui , en inclinant de préférence vers les procédés soit analytiques, soit synthétiques. Comparez, en latin, ce sable sans chaux, arenam sine calce , comme l’appelait Caligula, ce style haché de Sénèque, où les fines relations des idées sont si nombreuses, tandis que les propositions qui expriment ces idées sont bien souvent entièrement détachées les unes des autres ; comparez cette manière

1 . Dans un essai que je me propose de publier très-prochainement sur les principales phases par lesquelles a passé la langue sanscrite , et sur les transformations que l’idiome a subies , en adoptant des habitudes nouvelles de syntaxe, et sans rien changer en quelque sorte, surtout depuis la transition de la langue des védas à celle des épopées, ni au fond de son lexique ni à ses règles de formation.

INTRODUCTION

analytique et légère , avec la belle et large synthèse de la période cicéronienne : cette opposition ne suflfira-t-elle pas pour montrer quelle est la souplesse de la langue et combien elle se prête â la composition comme à la décomposition de la pensée ? Mais prenons plutôt un écrivain qui tienne en quelque sorte le milieu entre ce que nous pourrions appeler les deux extrêmes. César, de l’aveu de tous, n’est pas seulement un des esprits les plus distingués qui aient jamais parlé la langue latine; il est aussi (pour nie servir d’une expression très-usitée dans nos collèges et qui rend bien ma pensée) un des auteurs les plus latins qui nous restent, gravis auctor lingiue latirue , comme l’appelle A.ulu-Gelle , ce qui ne veut pas dire un des auteurs , mais plutôt une des autorités graves et imposantes de la langue latine. Je ne parle pas ici de cette correction ordinaire et simplement grammaticale , qui ne manque pas non plus à Sénèque : je parle de cette pureté d’un ordre plus élevé , de cette fidélité au génie de l’idiome et à ses habitudes fondamentales , de son respect pour les procédés logiques de la langue et pour toutes les tendances qui lui sont propres. Nous venons de rappeler que Caligula, qui était fou , mais qui avait parfois des étincelles d'esprit, appelait le style de Sénèque du sable sans chaux. C’était lui dire qu’il dénaturait la langue latine, et que, se laissant aller à la pente de sou esprit, bien plus encore qu’à celle de son temps , il ôtait à ses pensées, en les hachant, en se contentant de les juxta-

INTRODUCTION

poser, ce ciment logique, cette connexion intime qui était un des caractères les plus essentiels de l’idiome que parlaient les Romains, caractère qu’on retrouve, non pas seulement dans l’ampleur de la période oratoire, dans l’argumentation suivie des philosophes', mais encore dans les récits historiques, souvent dans le style épistolaire même , où l’union des propositions est ordinairement , sans doute , moins étroite , mais qù les phrases n’en sont pas moins , presque toutes , liées entre elles par des liens logiques, par des mots relatifs ou conjonctifs. Souvent tout un chapitre, toute une partie d’ouvrage, tout un ouvrage parfois, forme comme un tissu suivi et sans interruption, dont l’enchaînement ne consiste pas uniquement dans ces rapports implicites et non exprimés de la pensée , qui sont nécessaires , dans quelque langue qu’on écrive, mais est marqué par les mots , et par les relations grammaticales , comme si tout le discours n’était qu’une succession de phrases jointes et subordonnées les unes aux autres , à l’aide des termes de rapports, c’est-à-dire, comme s’il ne faisait, pour ainsi parler , qu’une seule phrase.

César se rapproche beaucoup, par la netteté de la pensée , l’exaçtitude , la précision , le bon sens positif, le goût tempéré, des habitudes de la pensée française. Si nous ne savions que, de tout temps , et avam d’avoir vu la Gaule, il s’était distingué par ces qualités, on dirait vraiment qu’il a subi l’heureuse influence

INTRODUCTION

de notre sol , de l’air que nous respirons, du contact avec nos ancêtres, et que les Commentaires ont gardé une certaine empreinte du pays où ils ont été composés. Mais, pour donner à sa langue ces belles qualités qui caractérisent l’esprit français, il ne la dénature point; il reste scrupuleusement fidèle au génie de l’idiome qu’il connaît si bien, et d’instinct, et par l’élude. Pour être lui, pour être original, pour garder toutes ces qualités où il semble qu’on voit poindre l’esprit moderne, il n’a pas besoin de se singulariser. Qu’on me permette une comparaison, qui rendra clairement ma pensée. Il ne change pas le moule , mais il y verse son métal à lui, son cristal transparent. Ainsi , par une sorte de conciliation , qui eût été bien difficile à un géuie moins bien doué , il laisse à la phrase latine ses procédés compréhensifs, sa forme synthétique, y réunit les circonstances diverses qui modifient l’idée ou le fait principal, les raisons, les causes, les effets, mais tout cela sans confusion, sans embarras, avec une clarté parfaite. Ce sont les vues d’ensemble du génie de Rome, combinées sans effort avec la précision si nette, si analytique de la pensée moderne : il y a telle page où l’on dirait qu’il a trouvé le moyen de penser en français, tout en parlant latin. Cet exemple, sur lequel je crains d’avoir insisté plus longuement qu’il ne l’eût fallu peut-être, prouve à quel point la langue latine, et ce que je dis du latin s’applique également et plus encore au grec , s’accommode à toute nature d’esprit , et peut , ne sa-

INTRODUCTION

crifiant rien de son génie propre, ne demandant non plus aucun sacrifice à la pensée de l’écrivain , garder son caractère et lui laisser le sien.

Avant de quitter ce sujet , qu’on me permette de dire encore deux mots sur la beauté de ces libres habitudes de la syntaxe extérieure. Les trois langues indo-européennes où nous les trouvons par excellence, sont celles qui, pour la syntaxe intérieure, suivent les règles les plus sévères à la fois et les plus délicates. Les matériaux avec lesquels on bâtit si librement sont d’excellente nature ; toutes les pièces de l’ensemble sont composées avec autant d’art que de rigueur. Outre cette solide beauté de la formation intime, elles ont, nous l’avons dit, pour marquer les rapports extérieurs , pour s’attacher les unes aux autres , soit de près , soit à distance, des signes et des moyens de connexion infaillibles. On comprend, d’une part , combien cette constitution parfaite des éléments de la pensée contribue à la clarté de l’ensemble, combien elle rend facile un mélange sans confusion, et de l’autre, quel heureux effet doit produire cette rigueur des détails jointe à cette aisance de la combinaison ; avec combien d’art on peut tempérer , par la précision des termes et la certitude de leurs relations, les hardiesses et les licences même de l’assemblage. Montesquieu a dit que le ressort de l’état populaire était la vertu, que, pour fonder et faire vivre une république, il fallait avant tout des citoyens vertueux. Nous pouvons dire, de même, que,

INTRODUCTION

dans les langues, la première condition des syntaxes libres et des constructions hardies, ce sont les mots bien faits et propres à bien remplir chacun sa mission. Quand ils cessent d’être bien caractérisés et deviennent comme une sorte de monnaie usée et effacée, il faut bien que les lois de la construction deviennent despotiques pour corriger l’excès de l’analyse , et rendre aux mots, par la place qu’elles leur assignent, la valeur et le rôle qu’ils n’ont plus par eux-mêmes.

11 nous reste à parler de la construction française et allemande , c’est-à-dire des deux autres espèces d’arrangement des mots. La langue française est très-différente sans doute des trois langues dont nous venons de parler , mais elle est loin .d’avoir poussé l’analyse aussi loin qu’on se le figure quelquefois. Pour la syntaxe intérieure et la formation des mots, elle diffère surtout en deux points du grec , du latin et du sanscrit : les cas lui manquent presque1 entièrement ; et elle n’a plus guère la faculté vivante et actuellement pratique de dériver et de composer des mots ; mais sa conjugaison est encore assez riche , plus riche même, à certains égards, que celle de l’al-

i. Je dis « presque », parce que nous avons conservé quelques formes de pronoms, comme me, te, nous, lui', etc., qui sont de véritables cas et expriment des rapports que les noms ne peuvent rendre qu’à l’aide des prépositions. Mais ce sont là de bien faibles vestiges du point de départ de l’idiome .

INTRODUCTION

SS

lemand. Toutefois, comme ce sont surtout les noms et les mots déclinables, en général, qui portent les marques de la dépendance et par là facilitent la combinaison des idées , le défaut de déclinaison a singulièrement diminué la liberté de la construction. L’ordre que nous appelons logique, et qui mérite ce nom, quand on l’examine au point de vue, non de la naissance des idées, mais de leur essence (car une qualité présuppose une substance, une action présuppose un agent; et quand on apprécie les idées et les mots absolument et selon leur catégorie logique, plutôt que parleur valeur relative, actuelle, et de circonstance, il est naturel que la substance et l’agent soient là avant toute autre chose , celle-là , comme support des qualités, et celui-ci, comme auteur des actions): l’ordre logique, dis-je, est devenu dans notre langue l’ordre dominant et presque unique. Il n’est point arbitraire , nous venons de le voir : il a sa raison d’être dans la nature absolue des choses ; et comme il fallait que l’instinct qui règle l’usage prévînt, par l’adoption d’un type commun et préféré, les incertitudes de signification et l’obscurité qui pouvaient résulter de l’appauvrissement grammatical de la langue, de la ressemblance des formes, de l’absence des signes de subordination et d’accord , le meilleur choix à faire était celui qui a été fait : pour tout ce qui devient loi générale et habitude constante, l’absolu doit l’emporter sur le relatif.

Cette uniformité du type de la proposition pouvait

INTRODUCTION

aisément devenir un principe de monotonie et en même temps une gêne pour la pensée. I>e méthodique, le compassé , une symétrie toujours la même, répugnent, non pas seulement à la passion , à la libre expression du sentiment, mais à toute spontanéité de pensée et de discours. Tout n’estpas raisonnement, grâce à Dieu : le cœur a sa grande et large place dans le langage, et l’esprit , même quand il raisonne, ne procède pas toujours par syllogismes ou enthymèmes , et le plus souvent n’a guère conscience des catégories logiques. Aussi, tout en acceptant, il le fallait bien, ce cadre régulier, le caractère gaulois, qui s'est distingué de tout temps par la vivacité et la mobilité de l’esprit (César va même un peu plus loin : mobilitate et levitate uni mi), la verve française , si amie , si esclave parfois du premier mouvement , a-t-elle réussi à garder dans cette tyrannie de la syntaxe une bonne mesure de liberté. Le peuple, d’une part, et de l’autre, les hommes de génie ont trouvé moyen d’élargir la prison, d’y respirer à l’aise. Pour plus d’un même, les entraves sont devenues comme un ressort et un principe nouveau de vigueur et d’élan : ils ont lutté avec les difficultés, ils ont fini par se jouer d’elles, et les ressources combinées de l’intelligence et de l’instinct pnt suppléé à l’insuffisance de l’instrument et corrigé ses défauts. Il n’est pas besoin de citer ici ni preuves, ni exemples. Ouvrez presque au hasard Bossuet ou Racine, et voyez tout ce qu’ils ont su ajouter à cette

INTRODUCTION

clarté, qui est inhérente à notre langue, de liberté, d’aisance et d’harmonie. Fidèles à son génie propre, ils l’ont enrichie sans violence d’un grand nombre de beautés qui semblaient l’apanage exclusif des idiomes à la fois plus libres et plus synthétiques.

La langue allemande tient le milieu , pour la construction , entre les trois langues anciennes dont nous avons parlé, et la langue française. La liberté d’arrangement est bien loin d’y être illimitée; mais, d’une part, au lieu d’un seul type dominant, dont se contente, comme nous venons de le voir, notre idiome, elle en a deux , qui servent à marquer la dépendance ou l’indépendance de l’idée', c’est-à-dire à distinguer les propositions principales et directes des propositions subordonnées. C’est chose vraiment surprenante de voir avec quelle facilité l’instinct le moins aidé par la réflexion , le moins formé par la culture, sait reconnaître ou plutôt sentir ces différences, s’y conformer à coup sûr, et marquer parla place du verbe la nature de la pensée. Il faudrait bien du temps , bien des notions préliminaires, pour faire comprendre au paysan ou à l’enfant qu’il y a des conjonctions qui coordonnent et d’autres qui

t . On pourrait en ajouter un troisième, le tour de l’interrogation, que nous employons aussi en français, quand le sujet est un pronom. En allemand, dans la proposition directe, indépendante, l’ordre des termes principaux est le suivant : Sujet, verbe, attribut : c’est notre ordre logique ; dans la subordonnée : Sujet, attribut, verbe ; dans l’interrogative : P'erbe, sujet, attribut.

INTRODUCTION

subordonnent, que celles-ci doivent avoir de l’influence sur la construction, tandis que celles-là sont sans action sur elle et laissent subsister l’ordre direct. Mais ce qu’ils ne comprennent pas, ce que plus d’un ne saura ni ne comprendra jamais, ils le sentent instinctivement. L’instrument, j’ai déjà eu l’occasion de faire une remarque semblable , accomplit comme à leur insu , j’allais dire sans leur participation , si cet instrument même n’était pas une des facultés de leur esprit, les plus délicates opérations du langage. C’est le chemin du discours qui les mène et devient leur auxiliaire , comme dit le poète ,

’ETtîxoupov eîiptexouatv ôôov Wyiov ,

et la muse, l’instinct qui les guide, nourrit en eux par sa propre force ces traits sûrs qui ne manquent jamais le but ,

Moïca xapTspuiTatTOv pÉXo; iXx3 TpÉçei *.

Une autre propriété de la langue allemande, qui devient aisément un principe de force et de beauté , c’est de traiter toujours la proposition comme un tout, de la clore et d’en marquer les limites par la place des termes principaux, c’est-à-dire de la terminer, quand elje est directe et principale, par l’attribut , par le mot sur lequel porte l’affirmation ! ,

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