CHAPITRE XXI
Lorsqu'on fait le pronostic de la goutte, on doit envisager naturellement tous les facteurs qui entrent dans sa production, ainsi que l'énergie vitale et le pouvoir de résistance des sujets affectés. En somme le pronostic doit être individuel et non concerner une catégorie donnée de goutteux.
On doit se poser les questions suivantes : Quelle est la signification spéciale de la maladie chez l'individu et quel degré de résistance possède-t-il à son égard?
Pour la goutte, il y a à envisager la question spéciale concernant le genre de vie du malade au point de vue du régime, de l'exercice et de sa force de volonté.
Les antécédents de famille aident beaucoup à fixer le pronostic.
Ainsi étant donnés des ancêtres goutteux, s'ils ont eu une existence longue, c'est là un élément très favorable pour le pronostic. Un individu issu d'une famille robuste a des chances bien meilleures que ceux qui proviennent d'une souche frêle et sans résistance. Il faut également envisager les diathèses qui sont venues s'ajouter à la goutte, telles que la scrofule et l'alcoolisme.
Quand une diathèse se manifeste d'une façon très remarquée, ses conséquences fâcheuses peuvent être assez éloignées tant qu'elle n'arrive pas à la phase cachectique.
Quand les attaques de goutte sont franches et qu'elles sont espacées par de longs intervalles, le pronostic est favorable, ce qui s'explique par l'absence habituelle de complications viscérales et de dégénérescences de tissu. La goutte est régulière, ce qui est toujours un bon signe.
Quand les manifestations viscérales dominent, le pronostic est détavorable.
Il faudra tenir compte aussi du rang social des malades, de la possibilité qu'ils ont de conjurer les mauvais effets des attaques, des modifications qu'ils apportent à leur régime et de la force de caractère dont ils sont doués.
Si la goutte est associée à la scrofule et que le malade vive au delà de quarante ans, le pronostic n'est pas mauvais, à moins que la tendance scrofuleuse ne domine, surtout si le malade se soigne et s'observe.
Chez les sujets prédisposés à la dégénérescence vasculaire, il est probable que la vie ne sera pas longue, surtout si leur constitution est faible.
Quand les symptômes nerveux dominent, comme cela se voit surtout chez les femmes, le pronostic ne sera pas défavorable, à condition que l'élément nerveux ne sera pas prédominant.
Lorsque la goutte est associée à l'obésité, à moins que celle-ci ne soit excessive, le pronostic n'est pas non plus défavorable.
Rapports de la goutte avec les assurances sur la vie. — Les médecins qui sont appelés à donner leur avis pour une assurance sur la vie doivent apprécier très soigneusement l'importance de la goutte dans la famille et dans les antécédents personnels de l'individu qui veut contracter une assurance. Les opinions diffèrent considérablement sur le degré de gravité qu'il faut attacher à la goutte et aux antécédents goutteux dans ces cas. Il est évident que l'on ne peut adopter une ligne de conduite générale; cependant il est fréquent de voir les compagnies d'assurances imposer à ces individus une prime supplémentaire pendant trois ans.
Chaque individu demande un examen spécial au point de vue de l'hérédité goutteuse et des manifestations goutteuses qu'il a présentées. Il faut noter aussi bien celles qui sont survenues dans son jeune âge que les formes irrégulières ou incomplètes de l'âge adulte.
On peut nettement affirmer que les attaques de goutte franche, régulière, qui surviennent après quarante ans sont beaucoup moins graves qu'avant trente ans.
Dans ce dernier cas, la tendance héréditaire est très marquée et entraîne avec elle un affaiblissement général de la constitution. Les sujets ainsi affectés peuvent ne pas tarder à devenir cachectiques et à manifester de l'insuffisance rénale cardiaque.
Quand des attaques de goutte articulaire franche surviennent à une
période tardive de la vie, la maladie atteint moins fortement la constitution et a moins de tendance à amener les dégénérescences vascalaire et viscérales.
Les individus chez qui la goutte survient de bonne heure sont des clients scabreux pour les compagnies d'assurances.
Il faut surtout apporter une attention spéciale sur Pétat des reins, du cou, des vaisseaux, du foie et du tube digestif. Il faut surtout ne pas se laisser influencer par l'absence de symptômes articulaires, qui peuvent être très marqués dans des cas; il est bien autrement important de tenir compte de l'état des organes que nous venons d'énumérer. Une auscultation attentive et l'examen de l'urine viennent beaucoup en aide dans la détermination de la gravité d'un cas donné.
L'association de l'alcoolisme à un degré variable avec la diathèse goutteuse dans les deux sexes, est un autre élément qu'il faut envisager et, lorsqu'il est très marqué, il faut s'opposer à l'assurance sur la vie.
Nous avons vu que certaines formes graves de la diathèse goutteuse pouvaient survenir chez des individus sobres qui néanmoins au point de vue de la possibilité de l'assurance sur la vie rentrent dans la même catégorie que les alcooliques.
En l'absence de l'albuminurie, on tiendra compte de la densité de l'urine et des autres symptômes cliniques pour déterminer la présence ou l'absence de néphrite interstitielle qui accompagne si souvent la goutte.
L'état des artères au point de vue de leur dureté et de leur friabilité, joint à la disposition pléthorique, pourra aider à faire présager le plus ou moins de tendance aux hémorragies cérébrales ou autres.
On devra refuser l'assurance sur la vie : à tous les goutteux cachectiques; aux goutteux chroniques qui ont des signes de dégénérescence vasculaire ou autre; à ceux qui ont de l'albuminurie, de la glycosurie, •des artères dures et tortueuses et un pouls tendu ; aux emphysémateux avec tendance à la bronchite et à la dilatation cardiaque, en se rappelant que ces malades sont sujets à la bronchite suffocante et à la pneumonie, toujours fatale dans ces cas; à l'obésité associée avec des dégénérescences. Enfin on tiendra compte de la vulnérabilité spéciale des goutteux.
Symes Thompson * a étudié cette question d'une façon très atten-
1. Symes Thompson, Médical Times and Gazette, 18G7, t. I, p. 64. — Davidson, Liverpool medico- chirurgical Journal, 1889, p. 243.
live et il soutient que l'existence d'une dégénérescence demande à être discutée plus soigneusement qu'on ne le fait habituellement et il est d^avis que pour sauvegarder leurs intérêts, les compagnies d'assurances doivent demander une prime supplémentaire de vingt pour cent.
Il arrive parfois que des clients sont l'objet d'un rapport défavorable parce que le médecin attache trop d'importance à de petits symptômes goutteux. Ainsi un pouls intermittent peut faire naître des craintes mal fondées, car il peut être temporaire, ou, s'il est permanent, ne présenter aucune gravité. Sa vraie signification doit être appréciée d'après d'autres signes qui réclament, pour être découverts, de l'habileté et de l'expérience. De même, les palpitations peuvent faire naître des craintes exagérées et faire penser à une affection organique du cœur qui n'existe pas. Il faut alors examiner le malade à différentes reprises.