‹ Traité de la goutteChapitre 156 sur 165 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

Nous avons exposé plus haut les règles qui devaient guider le médecin dans le régime à instituer pendant les attaques de goutte et dans leur intervalle. Il nous reste à envisager ici certains points spéciaux relativement aux boissons alcooliques et autres ainsi qu'à l'usage de certains aliments.

Un des points les plus importants à traiter, en fait de goutte, c'est la question de savoir si l'on doit permettre les liquides alcooliques aux goutteux. A cet égard, les opinions sont partagées. Il serait intéressant de dresser une liste de ces opinions et il serait bien probable que tout liquide potable, alcoolique ou autre, passerait pour avoir été utile dans des cas donnés. On reproche souvent aux médecins de changer d'opinion à cet égard et il faut bien convenir que cette accusation n'est pas sans fondement. Pendant longtemps, on a prétendu que le porto favorisait les attaques de goutte et que d'autres vins tels que le madère, le xérès, le bourgogne étaient tous des producteurs de goutte. La bière jouit d'une défaveur absolue, ainsi que toutes les boissons contenant du malt. On a affirmé que le cidre était inoffensif. Les vins mousseux et incomplètement fermentes, dont le Champagne est le type, jouissent d'une réputation détestable pour les goutteux. D'autre part, si nous ajoutions foi à ce que nous racontent les sujets prédisposés à la goutte, nous devrions amnistier toutes ces boissons et même les considérer comme salutaires. Ainsi je connais des malades qui affirment énergiquement être maîtres de leur goutte en prenant régulièrement du porto et que, depuis qu'ils ont adopté cette manière de faire, ils n'avaient jamais été troublés par

elle. 11 en est de même pour le Champagne et le cidre. \ côté de cela il y a unanimité à regarder les boissons maltées comme provoquant la goutte; cependant on voit des goutteux qui peuvent prendre tous les jours impunément un peu de bière.

Mon expérience m'a appris que cette impunité n'est pas toujours aussi complète qu'on le dit et que la plupart du temps il est absolument impossible de poser des règles bien précises pour des malades dont on ne connaît ni les antécédents morbides ni les idiosyncrasies.

Ce que j'ai vu me conduit à affirmer que chaque homme et en particulier chaque goutteux se fait une loi qu'il adapte à son usage personnel et que, s'il ne transige pas avec elle, il pourra souvent se faire à lui-même une prescription bien meilleure que ne pourrait l'être celle d'un médecin, relativement par exemple aux liquides qu'il peut digérer. Pour ceux dont la goutte est à son début, il existe des règles générales dont l'importance saute aux yeux; mais, pour ceux qui ont eu à subir plusieurs attaques, on verra qu'ils savent très bien ce qu'ils peuvent prendre impunément et ce qui leur est nuisible. Mais cela ne veut pas dire qu'ils aient la sagesse de s'en priver; s'il en était ainsi notre tâche serait bien simplifiée.

Il est certain qu'il y a des goutteux qui peuvent prendre des liqueurs fortes impunément, pourvu que ce soit en petite quantité et à condition qu'ils n'en mélangent pas de diverses sortes au même repas et qu'ils n'en prennent pas plusieurs fois par jour. Quelquesuns peuvent prendre pendant un temps assez long du Champagne, même du meilleur, d'une façon régulière. Beaucoup peuvent prendre du porto tous les jours, tandis que chez d'autres, il suffît d'un simple verre de ces vins pour leur donner une attaque de goutte. On s'accorde généralement à attribuer au bourgogne la vertu de provoquer la goutte, et cependant l'on voit des goutteux boire impunément ce vin pendant assez longtemps. Le vin de bordeaux, quand il est vieux, est généralement mieux supporté par les goutteux; mais quant aux produits falsifiés qu'on vend pour du bordeaux, ils sont très nuisibles. Les bourgognes et Bordeaux blancs ne conviennent pas aux goutteux à moins d'être étendus d'eau et pris d'une façon très modérée, à la dose d'une bouteille par jour. M. Lécorché est d'un avis contraire et recommande les vins blancs aux goutteux. Contenant peu de tannin et beaucoup de potasse, ils agissent comme diurétiques. Les vins rouges au contraire, renfermant plus de tannin, favorisent la rétention de l'acide urique. Les vins du Rhin sont acides et par conséquent nuisibles. Ceux de la Moselle, moins acides, sont mieux sup-

portés. Ceux d'Australie, de Californie, de Hongrie, d'Italie, de Grèce et du littoral méditerranéen sont trop forts. On peut peut-être faire une exception en faveur de ceux de Hongrie, que certains goutteux tolèrent assez bien lorsqu'ils sont pris avec modération.

En ce qui regarde tous les vins, il faut bien dire que tout dépend de la qualité et un peu de la quantité. Les vins qui ont vieilli en bouteille sont moins nuisibles et, comme l'a fait remarquer Burney Yeo, ceux qui favorisent la diurèse ont bien moins de chances de faire du mal que les autres. Les vins de liqueur forts ne conviennent en aucune façon aux goutteux. Ce fait que bien des goutteux peuvent boire avec un semblant d'impunité et avec un prétendu bénéfice, un vin qui est notoirement connu pour provoquer la goutte ne peut s'expliquer que parce que ce vin leur convient réellement à eux pris individuellement, et l'on constatera qu'ils n'en prennent pas d'autres. D'où ce paradoxe apparent que, pour certains individus, le porto ou le Champagne ne provoque pas la goutte et qu'ils peuvent les boire impunément; tandis que pour d'autres, il suffira d'en boire un verre pour avoir une attaque. Aussi chaque individu a-t-il une règle à son usage personnel et il est bien certain que l'on ne peut pas édicter une loi uniforme applicable à tous. C'est en ne tenant pas compte de cela, qu'on a vu certains vins être, de temps à autre, à la mode parmi les goutteux parce que les médecins les recommandaient à un moment donné, puis les défendaient, ce qui est très fâcheux pour la considération du corps médical, car il ne doit pas y avoir de mode en fait de médecine. La tolérance des goutteux pour les liquides alcooliques de toute sorte varie non seulement en raison de la qualité, mais aussi de la quantité qu'ils en prennent; ainsi il y en a qui ne peuvent prendre qu'un peu de vin de temps en temps sans inconvénient, mais qui ne pourraient le faire pendant plusieurs jours consécutifs. Cette tolérance varie beaucoup aussi selon que l'individu a acquis ce que l'on pourrait appeler l'habitude de l'alcool et selon ^qu'il a une vie active ou au contraire confinée.

Dans tous les cas, il est clair que les goutteux ne peuvent entretenir cette habitude de l'alcool qu'autant qu'elle est compatible avec leurs fonctions digestives et avec leur état général. Si la digestion laisse à désirer et si l'état général est afi'aibli,il survient de nouvelles attaques. Le cidre est quelquefois ingéré impunément par les sujets prédisposés à la goutte, mais au bout de quelque temps il peut leur être contraire, même quand il est naturel et bien fabriqué. Contrairement à la bière, le cidre n'est pas diurétique et les habitants des villes

peuvent rarement le supporter. Mon ami, M. Richard Davy, de Westminster Hospital, a bien voulu me communiquer le résultat de ses expériences relativement aux vertus du cidre en tant que provocateur de la goutte :

« Il m'est impossible de rapporter avec certitude un seul cas de goutte survenu chez des fermiers, faisant du cidre leur boisson principale, mais je pourrais mentionner plus d'un cas de goutte compliquée de rhumatisme où les malades avaient été de francs buveurs de cidre ainsi que de gin, de bière ou d'alcool d'autre nature.

Il y a trente-sept ans mon grand-père et tous les gros propriétaires du district de Bow, qui avaient la- vie facile, étaient atteints de goutte franche, mais aucun de leurs domestiques ou de leurs fermiers ne présentait la même forme de l'afTection. Ceux-ci avaient plutôt du rhumatisme déformant causé par le refroidissement et par les durs travaux de la campagne.

Le cidre passait près d'eux pour être une boisson très salutaire et pour conférer l'immunité contre la pierre ; bien loin de le regarder comme provoquant la goutte, ils disaient que s'ils avaient la goutte en eux, le cidre la nourrirait. L'ingestion d'une boisson acide, comme le cidre, à la dose de trois litres par jour, n'avait aucun retentissement sur leur gros orteil. Pendant la moisson de 1888, un homme a pu en boire dix litres dans une journée sans que ce fût une quantité extraordinaire.

Pour les habitants du Devonshire, les principaux facteurs de la goutte sont une bonne vie, des boissons abondantes et mélangées, la paresse et l'absence de soucis.

L'usage du cidre à Devon s'accompagne d'un travail très dur et d'une transpiration abondante; en général ce n'est pas dans les cabarets qu'il est consommé. Quand il détermine de l'ivresse, elle s'accompagne d'une céphalalgie prolongée et très pénible. »

Ces observations s'appliquent au cidre qui a subi une fermentation complète. Le cidre doux ou incomplètement fermenté provoque incontestablement la goutte; aussi doit-on le ranger dans la même catégorie que les vins. La quantité d'alcool qu'il renferme est d'environ 3 pour 100.

La boisson si commune parmi les basses classes de Londres et connue sous le nom de « pour aie » provoque la goutte d'une façon très marquée. Elle est acide et non toujours exempte de plomb, surtout quand elle a séjourné une nuit dans une pinte en étain et qu'on la vend ensuite à. bas prix aux ivrognes.

Ce fait que beaucoup de personnes se trouvent obligées de s'abslenir de toute espèce de liqueurs fortes, parce qu'elles s'en trouveraient incommodées, est très certainement l'indice d'une tendance goutteuse. Tout écart qu'elles font à leurs habitudes, soit au point de vue de la quantité ou de la qualité du vin qu'elles boivent habituellement, peut immédiatement déceler une prédisposition goutteuse.

Dans ce cas, comme dans tous ceux qui touchent aux habitudes de chaque jour, l'importance de la régularité et d'un juste équilibre est capitale.

Bien que le fait ne soit pas très bien expliqué, il est cependant certain que les qualités provocatrices de la goutte, inhérentes aux liquides alcooliques, sont en rapport avec la fermentation plus ou moins complète qu'ils ont subie. Il est prouvé que la goutte n'existe pas et n'a pas de tendance à se développer parmi les populations qui ne boivent que de l'alcool ; qu'elle a prédominé un peu dans les pays où on consomme largement du vin et qu'elle est surtout bien établie dans les contrées où l'on fait usage de vins incomplètement fermentes et de liquides faits avec du malt. Ainsi le porter, l'aie, le Champagne, le madère,^ le xérès, les vins des Canaries, d'Australie, d'Italie, de Grèce et de Californie provoquent tous la goutte. Le bon bordeaux est le meilleur vin naturel, parce qu'il a subi la fermentation la plus complète et, parmi tous les produits de ce genre, il est le moins nuisible pour les goutteux. Puis viennent les vins de la Moselle et du Rhin, mais certains crus de ces derniers, et des plus estimés, sont très forts et très acides. Ceux dont on arrête la fermentation et auxquels on ajoute du sucre, sont des provocateurs de goutte de premier ordre. Les bières légères d'Allemagne, d'Autriche et de Suède semblent être inoffensives, à moins d'être prises d'une façon immodérée. Les individus qui habitent dans les villes, prédisposés à la goutte et menant une vie sédentaire, ne peuvent guère supporter longtemps la bière, même le Lager béer léger.

Le prix élevé d'un vin convenable empêche souvent qu'il ne puisse être consommé, même en petite quantité, comme cela devrait être par les goutteux; aussi, dans ces dernières années, on s'est rejeté sur des alcools plus purs, tels que le brandy et le whisky. Ce dernier est bien toléré par les goutteux, surtout s'il est vieux, sufflsamment dilué avec de l'eau, et pris en mangeant.

Il ressort des remarques précédentes que, d'une façon générale, tous les liquides alcooliques font courir certains risques aux goutteux. A côté de cela, on sait très bien que ceux qui s'en abstiennent d'une

façon absolue ne sont nullement exempts des diverses manifestations de la goutte; et que chez les individus oiui présentent pour la première fois des signes de goutte, vers le milieu de la vie ou plus tard, ce ne serait pas une pratique sage que de leur conseiller de s'abstenir complètement d'alcool. Pour les individus plus jeunes, il en est souvent tout autrement, mais on ne peut pas poser de règles fermes à cet égard. Pour moi, Sydenham était dans le vrai en s'opposant à ce que le goutteux soit buveur d'eau. « L'eau seule est mauvaise et dangereuse. Prise comme boisson habituelle depuis la jeunesse, elle peut être très utile. » Il faut tirer de là un grand enseignement clinique qu'on devra méditer, surtout aujourd'hui.

Les qualités provocatrices de la goutte inhérentes aux liquides alcooliques varient selon les individus. J'ai rassemblé de tous les côtés des faits très remarquables à l'appui de cette opinion. Ainsi Marchai (de Calvi) rapporte le cas d'un homme, fils de goutteux, qui avait la gravelle, chez lequel il suffisait d'un petit verre de rhum pour déterminer une douleur dans le gros orteil droit. Aucune autre liqueur ne produisait le même effet. Chez un autre, c'était le whisky qui lui causait des douleurs dans les articulations. Chez un autre, le bourgogne et le Champagne pris au dîner lui donnaient invariablement une attaque de goutte le lendemain. Un autre était sûr de se réveiller la nuit avec des crampes violentes dans les jambes, quand il buvait du vin blanc. Le Champagne, surtout de qualité inférieure,, produit souvent cet effet et amène des douleurs dans les petites articulations des mains et des pieds, et une sensation de brûlure à la plante du pied. Dans un autre cas, un vin quelconque amenait de la douleur dans l'articulation métacarpo-phalangienne droite et de la céphalalgie le lendemain. Quelques verres de porto ou de madère provoquent souvent des douleurs goutteuses dans différentes articulations, dans l'espace de quelques heures, et, dans d'autres cas, le même résultat suivrait au bout d'une heure. L'axiome «qu'un homme au-dessus de quarante ans est ou bien un fou, ou bien son propre médecin », n'a jamais été si vrai qu'en l'appliquant à ce qui concerne l'usage des boissons alcooliques pour les goutteux.

D'après moi, il est très imprudent pour un homme d'apporter des modifications profondes à son genre de vie après l'âge ci-dessusmentionné; aussi je ne puis admettre que d'un buveur de vin et d'un mangeur de viande, on fasse un buveur d'eau et un végétarien.

Exceptionnellement, j'ai vu des goutteux qui ont trouvé du béné-

fice à s'abstenir de viande de boucherie et de liquides alcooliques; mais l'on ne doit pas en pratique imposer un pareil régime.

On ne s'est pas beaucoup occupé de l'influence que l'hérédité avait sur l'acquisition des habitudes, mais elle est évidemment très puissante. Dans la pratique médicale, il faut tenir compte de ce facteur, et l'on aurait grand tort, si, obéissant à la routine, on supprimait brusquement des habitudes de régime acquises, et qui sont indispensables à l'individu pour qu'il puisse conserver son équilibre trophique.

Les liqueurs alcooliques contiennent de 35 à 40 pour 100 d'alcool. Le porto renferme 19, le madère 18, le xérès 16, le Champagne 11, le bourgogne 10, le bordeaux et les vins du Rhin 8, le porter un peu plus de 6, l'aie de 3 à 6, le cidre 4 pour 100 d'alcool.

Les vins sont plus acides que les produits faits avec le malt; les liqueurs sont les moins acides. Les produits de malt sont moins acides que les vins, mais comme on en ingère une quantité beaucoup plus grande, ils sont virtuellement aussi acides que les vins. Une bouteille de bière par exemple contient 125 grammes d'acide libre.

Les vins sucrés sont le tokay, le malvoisie, le porto, le Champagne, le madère, le xérès. Les bières telles que le porter, l'aie, le cidre contiennent toutes du sucre dans la proportion de 30 grammes par bouteille environ.

Les qualités provocatrices de la goutte que possèdent les boissons alcooliques dépendent surtout de la quantité d'acide et de sucre qu'elles renferment. La combinaison de ces deux principes leur confère leurs propriétés nuisibles spéciales.

Sucre. — Pendant quelques années, il y a eu dans le corps médical un courant d'opinion qui a fait défendre le sucre, ou tout au moins en limiter beaucoup l'usage aux goutteux.

Il est certain qu'on n'a jamais noté une prédominance de la goutte parmi les individus qui font une grande consommation de sucre.

Il n'est pas prouvé que le sucre par lui-même soit nuisible aux goutteux; mais il faut bien insister sur ce fait que si on en prend en abondance en même temps que des aliments variés et mélangés, surtout avec des vins, il se développe dans l'estomac et l'intestin grêle un processus de fermentation imparfaite, qui tend à produire de la flatulence et de l'acidité. C'est ainsi que le sucre est nuisible pour les individus prédisposés à la goutte. Le produit de la digestion de presque tous les fruits, avec ou sans sucre, semble être particulièrement nuisible à ces malades, aussi toutes les confitures, pâtisseries et sucre-

ries sont défavorables aux goutteux. Leur digestibilité varie beaucoup selon les individus.

Les uns mangent des fruits crus ou cuits impunément sans sucre, mais on en rencontre peu qui peuvent continuer à faire usage des deux. Les fruits peuvent être tolérés en petite quantité, dans la matinée et en dehors des repas, par certains goutteux qui ne les supporteraient pas s'ils les prenaient après un repas ordinaire, surtout si celui-ci était composé de vin et de mets recherchés.

La digestibilité des différents fruits varie aussi selon l'état de santé des individus. Ainsi certaines personnes peuvent manger des fraises, des framboises, des pommes, des poires, des bananes sans inconvénient; tandis que d'autres ne pourront digérer que certains de ces fruits, et encore avec difficulté. Quand on y ajoute du sucre, la fermentation peut se développer, aussi a-t-on raison souvent de défendre le sucre et les fruits aux goutteux. Il est certain que pour ceux-ci il est bien plus prudent de s'en abstenir. Les acides végétaux représentent le principe qui les rend nuisibles.

Quand il est ingéré d'une façon modérée, en même temps que les aliments, il est inoffensif; cependant il faut toujours, à cet égard, tenir compte des idiosyncrasies des goutteux.

Certains malades disent avoir été soulagés de douleurs et de symptômes gênants après avoir cessé l'usage du sucre ; aussi doit-on admettre, comme pour les boissons maltées, que cet aliment ne leur convient pas et qu'il est sage de s'en abstenir. Dans ces cas, on peut tout concilier en adoptant la saccharine, qui est inoffensive. On peut, dans le même ordre d'idées, faire usage de la glycérine, mais sa saveur est moins agréable.

Les fruits plus doux, tels que les pêches, les raisins, sont souvent mal tolérés par les goutteux, surtout si ceux-ci les mangent dans le cours d'un repas. Le melon, pris d'une façon modérée, au commencement d'un repas, est moins nuisible. Toutes les conserves de fruits sont mauvaises pour les goutteux.

Le mélange des substances alcooliques et suci^ées ne produit pendant la digestion aucune fermentation vicieuse, ainsi que le prouve l'innocuité des liqueurs et des grogs pris d'une façon modérée; mais il en est tout autrement si l'on mélange les sucres et les vins, ou ceux-ci avec les fruits. Les acides végétaux représentent la matière peccante dans les fruits comme dans les vins. Aussi les individus prédisposés à la goutte feront bien de s'abstenir en général de vins doux ou incomplètement fermentes, de fruits et de sucre, et s'ils veulent

prendre des boissons alcooliques, ils devront donner la préférence à la vieille eau-de-vie, à laquelle ils ajouteront de l'eau, ou à du vieux bordeaux authentique également coupé d'eau, qu'ils boiront à un Feul repas, en quantité modérée. Quelquefois un ou deux verres de vieux porto ne font pas de mal aux goutteux. Le point le plus important pour le malade c'est de découvrir lui-même ce qui lui convient le mieux et ce qui le débarrasse le mieux de ses malaises goutteux. Ainsi on constate très bien qu'un vin pris seul est inofîensif et qu'au contraire il devient nuisible si on en boit d'autres dans le même repas. Dans tous les cas, on devra toujours choisir des vins de première qualité, et, si l'on ne peut s'en procurer, il sera préférable de supprimer tout à fait le vin et de boire des grogs. Le moindre excès est nuisible^ mais une petite quantité de bon vin est préférable pour la plupart des goutteux après la première moitié de la vie. Tout changement ati régime ordinaire et aux habitudes de tous les jours, peut troubler la digestion et donner lieu à des symptômes goutteux.

La fermentation du sucre dans le tube digestif donne lieu à la formation d'acide lactique qui à son tour se dédouble en acide carbonique, qui se combine avec les sels de potasse et de soude. Ainsi que Ralfe l'a fait remarquer, un excès d'acide lactique entraîne un excès d'acide carbonique, qui alors forme, avec les bases précédentes, des sels acides avec réaction acide par décomposition de sels neutres.

Chez certains individus, l'ingestion d'aliments féculents en excès, ou en une quantité qui est excessive pour eux, amènera une production abondante d'acide urique ; aussi doit-on limiter la quantité de pain qu'on mange aux repas, même s'il est bien digéré en apparence.

Un médecin de mes amis, très goutteux, déclare qu'il y a « troispoisons pour les goutteux : la graisse rissolée, le sucre et l'alcool ».

Certains végétaux sont nuisibles pour les goutteux. Telles sont la rhubarbe, les tomates, les asperges, l'oseille. Certains goutteux peuvent en faire usage avec modération, tandis que d'autres ont immédiatement des troubles digestifs, accompagnés de douleurs. Les végétaux acides sont en général nuisibles et si l'on prend du sucre pour combattre l'acidité, l'association de ces deux principes est peut-être encore plus nuisible. Les tomates bien cuites semblent être moins bien supportées que celles qui le sont moins, probablement parce qu'on mange une quantité moindre de celles-ci. Les asperges en quantité modérée et prises à certains intervalles peuvent être bien supportées; mais, si l'on en mange tous les jours, elles peuvent déterminer des douleurs lombaires et de l'irritation vésicale. Le D"" Georges

Harley a fait remarquer que la glycosurie durant pendant un ou deux jours et même deux semaines dans un cas, pouvait être causée par les asperges; on peut en induire que le foie a dû être irrité par quelque principe actif, l'asparagine ou l'acide asparagique. Les crucifères, quand elles sont bien digérées, sont inoffensives et salutaires. Ainsi les salsifis, les artichauts, le céleri, les oignons, les betteraves peuvent être ingérées impunément en quantité indéterminée ; les navets sont inoffensifs, mais les carottes doivent être prises avec modération. On ne doit pas autoriser les pommes de terre en grande abondance et on devra plutôt les manger cuites à l'étuvé ou en robe de chambre; frites ou en purée, elles sont moins facilement digérées. Les pois frais ou secs, les haricots de toute sorte, en quantité modérée, sont permis. La laitue est excellente, mais on ne doit la manger qu'en salade avec peu de vinaigre.

Le riz, sous toutes ses formes, est très bon pour les goutteux, ainsi que le sagou et le tapioca.

Les pickles de toute sorte sont très mauvais pour les goutteux. On évitera les aliments salés ou fortement épicés, les assaisonnements au vinaigre et tout ce qui est acide en général, ainsi que les champignons et les truffes. Toutes les variétés de fruits à amande sont nuisibles, à l'exception, peut-être, de l'amande verte ou sèche et des marrons bien cuits et pris modérément. Nous avons vu que les fruits et le vin que Ton prend habituellement en même temps au dessert, par suite du mélange de l'alcool avec les acides végétaux, constituaient une coutume des plus nuisibles.

Quand l'individu prend peu d'exercice et se livre à un travail intellectuel faible, le régime devra être bien plus végétal qu'animalisé et azoté. Si l'on ingère une nourriture abondante en même temps que la vie est sédentaire, il se fait une rétention d'acide carbonique dans le sang et par suite une diminution de son alcalinité. L'exercice musculaire excessif produit temporairement le même résultat.

Les goutteux ont une tendance particulière à adopter de nouvelles théories et à modifier leur régime conformément à celles-ci. Ils en retirent des effets désastreux parce qu'ils suppriment de leur régime des principes importants, qui demandent seulement à être pris avec modération, parce qu'ils sont utiles pour la nutrition générale. Ainsi l'un supprimera le sucre, l'autre le beurre, un autre les pommes de terre. Aucune de ces substances ne peut être remplacée par d'autres et il est bien rarement nécessaire d'en interdire entièrement l'usage d'une façon continue.

En médecine comme en politique les doctrinaires sont des individus dangereux.

Quant aux boissons habituelles il y a peu de chose à dire. Tout ce qui est bien digéré convient aux goutteux. On évitera le thé et le café forts, ce dernier surtout après les repas. En général le thé faible, le cacao sont préférables.

On ne devra rien manger entre les repas et ne boire aucun liquide alcoolique en dehors des repas. Certains individus prennent ainsi du bouillon sous prétexte qu'ils se sentent faibles, ce qui leur est nuisible, tandis qu'ils se trouveraient bien mieux de se livrer à une occupation utile ou à un exercice en plein air.

Ces considérations ne s'appliquent qu'à l'usage modéré des aliments et des boissons. L'excès, à un degré quelconque, devra toujours être repoussé, surtout dans le cas d'hérédité ou de tendance goutteuse.

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