CHAPITRE V
En étudiant la pathogénie humorale de la goutte, j'ai déjà abordé assez longuement la question de l'état pathologique du sang. Des recherches ont pleinement confirmé ce que Garrod avait avancé et, à la vérité, il y a peu de chose à y ajouter. Celui-ci en effet a montré que, dans la goutte, le sang contient toujours une grande quantité d'acide urique, surtout avant et pendant les attaques. Après celles-ci, l'acide urique diminue. Dans les intervalles qui séparent les premières attaques, on ne constate pas d'augmentation appréciable; mais, dans la goutte chronique, en tout temps, même dans l'intervalle des attaques, il existe un excès d'acide urique.
La quantité d'acide urique contenue dans le sang normal est si faible qu'elle est inappréciable, au point de vue pratique. Dans la goutte, Garrod en a trouvé 0,175 parties pour 10 000. Son procédé du fil a été souvent mis en pratique pour le sang des goutteux, et, lorsqu'on procède convenablement, il décèle toujours la présence de l'acide urique, à l'état d'urates. On obtient de meilleurs résultats avec du sérum sanguin provenant directement du sang que lorsqu'on se le procure à l'aide d'un vésicatoire, Garrod en donne une explication très juste, c'est que le processus inflammatoire causé par la vésication peut détruire l'excès d'acide urique dans la partie où on l'applique. Il vaut mieux tirer 30 ou 60 grammes de sang d'une veine brachiale et Garrod a le soin d'ajouter qu'il faut toujours se servir d'acide acétique fort, d'une densité de lOM environ. Si l'on ne réussit pas, cela peut tenir à la décomposition du sérum produite le plus souvent par une haute température; dans ce cas, l'acide urique est transformé en acide carbonique et en acide oxalique.
Si l'on se sert de la sérosité d'un vésicatoire, il ne faut pas appliquer celui-ci sur une partie qui est le siège d'une inflammation goutteuse. Mes propres observations confirment pleinement les faits avancés par Garrod. On peut donc affirmer en toute confiance que le sang de la plupart des goutteux renferme un excès d'acide urique. On l'a constaté aussi bien dans la goutte aiguë que dans la goutte chronique, mais d'une façon plus marquée dans la première, et non seulement cela est vrai dans les périodes aiguës de la maladie, mais aussi dans les intervalles qui séparent les attaques aiguës, quand l'état général est bon.
Cependant l'uricémie n'est pas un état particulier à la goutte seule et d'autre part elle n'existe pas dans tous les cas d'arthrite uratique. On l'observe dans la leucémie, la chlorose, le saturnisme et d'autres états morbides qui n'ont aucune connexion avec la goutte. Aussi l'uricémie simple n'est pas un signe de goutte absolu et ne provoque pas elle-même une attaque de goutte, bien que le plus souvent on la constate et qu'elle puisse donner lieu à des phases incomplètes de la goutte.
La diminution de l'alcalinité du sang, dépendant de la présence des urates, est considérée comme un facteur étiologique. D'après Garrod, la réaction du sang, dans la goutte chronique, est bien plus neutre que dans aucun autre cas, excepté la période de collapsus du choléra et certaines formes d'albuminurie.
On admet généralement qu'il y a chez les goutteux une rétention d'acide urique dans le foie et dans la rate. Les recherches de Haigont montré que lorsqu'une quantité égale à 30 centigrammes a été ainsi emmagasinée il est bien difficile d'amener une rétention plus considérable par des médicaments ou tout autre moyen.
Plasma sanguin, globules. — La richesse globulaire n'est pas atteinte dans la goutte. Le nombre des globules rouges est normal et celui des leucocytes n'est pas augmenté. L'appauvrissement du sang n'est pas un fait habituel après les attaques de goutte et, à cet égard, il y a une différence tranchée avec le rhumatisme *. L'anémie rentre dans le cadre de la cachexie goutteuse et peut être très marquée à la suite d'hémorragies telles que des épislaxis ou des hémorroïdes. Cependant la guérison est rapide dans la goutte, comme dans l'hémophilie, si l'on arrête le sang. Dans deux cas de goutte chronique, Tyiden a trouvé l'hémoglobine en proportion à peu près normale ou très peu
1. D'après Quinquaud, les globules rouges sont diminués dans la goutte aiguë.
diminuée. Quand les reins sont déjà affectés de néphrite chronique, il y a diminution des globules rouges et augmentation des leucocytes. Ce fait est en rapport avec la coexistence de l'albuminurie et peut à peine être considéré comme un phénomène goutteux. Dans le rein granuleux, les globules rouges peuvent être diminués de la moitié de leur nombre normal et les leucocytes augmentés d'environ trois fois leur quantité ordinaire. Dans la goutte saturnine il existe habituellement une anémie marquée ou « spanémie », mais alors il y a l'influence directe d'un poison spécial qui tue les globules rouges. Ce degré d'anémie est rarement atteint même dans les cas de cachexie goutteuse, à moins que le sujet ne soit alcoolique ou vive d'une façon misérable.
Fibrine. — L'hypérinose s'observe dans certaines périodes de la goutte et se manifeste surtout par la tendance aux thromboses veineuses qui souvent accompagnent la phlébite. Aujourd'hui on considère cela comme une forme de goutte incomplète. Cependant on n'a jamais fait de recherches précises à cet égard. Le sang provenant d'un goutteux ressemble tout à fait à celui d'un individu atteint d'un processus inflammatoire quelconque, et la quantité de fibrine est probablement en raison directe du degré d'inflammation qui existe dans chaque cas.
Albumine. — On connaît peu de chose sur l'albumine du sang, chez le goutteux. On sait qu'elle est normale, même quand il y a une dégénérescence rénale. Dans la néphrite goutteuse, la perte d'albumine est bien faible. Garrod n'a jamais constaté une augmentation de l'albumine du sang, chez les goutteux, mais il croit que la densité du sérum sanguin est plus faible dans la goutte que dans toute autre maladie, excepté l'albuminurie et le scorbut.
Urée. — On n'a jamais démontré qu'il y avait un excès d'urée dans le sang dans les premières périodes de la goutte; car cette recherche est entourée de grandes difficultés. Dans les cas de rein granuleux, il y a probablement une augmentation d'urée dans le sang, en rapport avec le degré d'insuffisance rénale.
Acide oxalique. — Garrod a souvent trouvé de l'acide oxalique dans le sang des goutteux, surtout pendant les attaques; c'est, d'après lui, un degré d'oxydation plus avancé de l'acide urique.
Ebstein a trouvé dans le sang d'un goutteux de la xanthine et de l'hypoxanthine qui se formaient sous l'influence de la chaleur, tandis que de petites quantités d'acide urique disparaissaient.