CHAPITRE VI
Lorsque nous avons étudié la pathogénie de la goutte, nous avons dit que l'on pouvait trouver des dépôts uraliques cliez les goutteux vrais de même que chez des individus prédisposés à la goutte.
L'étude des modifications de l'urine est très vaste, très complexe et comprend non seulement celle de l'acide urique et de ses sels, mais aussi celle de tous les principes qui y sont contenus. Elle est le complément nécessaire de celle des modifications du sang et nous devrions également faire celle de la sécrétion cutanée si nous voulions approfondir le côté humoral de la pathogénie de la goutte. Je me propose de passer en revue les modifications de l'urine :
1° Dans la période qui précède l'attaque de goutte;
2° Pendant l'attaque;
3° Pendant l'intervalle des attaques ;
4° Dans la goutte chronique ou cachectique;
5° Dans la goutte incomplète;
6° Dans ce qu'on appelle glycosurie goutteuse.
Les points qui feront l'objet de notre étude sont les suivants : le volume, la densité, l'acidité, la quantité d'urée, d'acide urique, de principes fixes et les constituants organiques.
1° De l'urine dans la période qui précède l'attaque. — On a observé parfois qu'avant l'attaque articulaire il y avait une émission abondante d'urine pâle et aqueuse. Scudamore l'a signalé en faisant remarquer que cela survenait surtout chez les individus affaiblis par la goutte. J'ai souvent recherché ce symptôme et j'ai eu quelquefois l'occasion de le constater.
Habituellement il y a une diminution des principaux éléments de l'urine, en particulier de l'acide urique, de l'acide phosphorique et des pigments. On a constaté une quantité très faible d'urée avant une attaque aiguë. Il peut y avoir des traces d'albumine.
M. Lécorché a pu pronostiquer l'explosion d'une attaque aiguë primitive d'après une augmentation rapide dans l'excrétion de l'urée et de l'acide urique.
2° De l'urine dans l'attaque de goutte. — Volume. — Dans la goutte aiguë, l'urine présente habituellement les caractères fébriles ordinaires. La quantité est variable, mais en général diminuée; car il n'y a, comme je le montrerai plus loin, qu'un léger degré de fièvre. Par conséquent l'urine peut très bien ne pas subir une grande réduction. Dans les attaques aiguës qui surviennent chez, des individus atteints de goutte chronique, l'urine est moins « fébrile » et peut être évacuée en grande quantité.
Densité. — La densité varie selon le volume d'urine évacué et surtout selon les principes qu'elle renferme. Lorsqu'on fait l'examen d'une urine pendant une attaque, il faut tenir compte du régime suivi, qui modifie les résultats. En prenant la densité moyenne dans 10 cas de goutte aiguë, j'ai trouvé 1020, c'est-à-dire une moyenne normale. Le chiffre le plus haut était 1028, le plus bas 1015. D'autres observateurs ont trouvé 1007 et 1025. Le chiffre le plus fréquent est 1014. Les densités les plus élevées représentent le plus haut degré de concentration de l'urine, et la coloration subit une modification similaire. On a remarqué que, chez les individus prédisposés à la goutte, l'urine présentait souvent une densité élevée.
Dans la goutte aiguë, la réaction est toujours acide, surtout dans les premiers jours. M. Lécorché attribue cela à la concentration de l'urine, car à partir de ce moment, il y a une diminution dans l'élimination de l'acide urique et de l'acide phosphorique. Vers la fin de l'attaque l'acidité baisse.
Acidité. — A l'état normal, l'acidité varie selon les différentes phases de la digestion et aussi selon qu'on laisse l'urine reposer, plus ou moins longtemps. Après le repas, l'urine est alcaline ; elle est le plus acide à l'état de jeûne et après le sommeil, périodes pendant lesquelles l'exhalation de l'acide carbonique par les poumons est le plus faible. L'acidité est due au phosphate acide de soude. Quelquefois elle peut être due à un excès d'urates acides ou d'acide hippurique, surtout de ce dernier à la suite d'un régime végétal ou de l'ingestion de fruits. D'après Garrod la présence de l'acide urique n'a aucune influence
DUCKWORTII. — Goutte. B
sur l'acidité. Cependant, à l'état normal, la réaction est en rapport avec la quantité de phosphates, qu'ils soient acides, neutres ou basiques. Ainsi que Bence Jones l'a montré, quand une urine est très acide, elle ne peut contenir qu'une faible quantité d'acide urique et lorsque celui-ci s'y trouve en grande quantité, la réaction de l'urine est quelquefois neutre.
Urée. — Ainsi que je l'ai dit plus haut, on a constaté une diminution d'urée avant l'attaque de goutte aiguë. Chez un homme âgé de cinquante-sept ans, Garrod a trouvé une quantité moyenne de 19 grammes, qui, en raison de son âge, était une proportion normale. Il a été fait peu de recherches sur l'excrétion de l'urée dans la goutte aiguë. Celles qui ont été publiées indiquent une excrétion normale et il semble démontré que celle-ci n'a aucun rapport avec la quantité d'acide urique éliminé dans le même temps. Lorsqu'il y a une diminution d'urée pendant l'attaque, on l'attribue au manque d'appétit et à la simplicité du régime suivi par le malade. Les rapports de l'acide urique à l'urée, à l'état normal, chez l'adulte, ont été fixés par Lecanu ^ et par Haig ^ comme 1 est à 33, et ce dernier a constaté que dans la céphalalgie goutteuse l'excrétion de l'urée était normale, mais que celle de l'acide urique variait beaucoup et était en rapport avec la céphalalgie.
Il serait assez étonnant que l'urée ne soit pas augmentée pendant la période fébrile de la goutte, car elle l'est dans toutes les maladies aiguës et surtout dans la pyrexie.
Dans un grand nombre de cas de goutte, Mortimer Granville n'a pas trouvé d'augmentation de l'urée la plupart du temps.
Acide urique. — Un excès persistant d'acide urique dans l'urine est l'indice d'une modification constitutionnelle et indique une augmentation des métamorphoses des tissus dans certains organes ou même dans toute l'économie.
Garrod a montré que la non-élimination de l'acide urique est un caractère constant de l'attaque de goutte. Dans 7 cas, il a trouvé que la moyenne excrétée était de 30 centigrammes au-dessous de ce qu'elle aurait dû être, soit 21 centigrammes au lieu de 51 centigrammes. En même temps que cette élimination défectueuse par le rein, il y a une rétention simultanée d'acide urique dans le sang. Haig a étudié dernièrement ces difi'érentes phases de la rétention d'acide urique et