LA GOUTTE CHRONIQUE
sera le cœur ou les reins. C'est ainsi qu'on assiste à la succession des symptômes qu'on considère comme de la goutte incomplète. Gomme je l'ai déjà dit, « ce n'est plus le malade qui a la goutte, c'est la goutte qui s'est emparée de lui ». L'aspect général qui indique la santé s'efface, le visage a une teinte sale, la circulation est faible, tout Thabitus extérieur indique un malade. La circulation séreuse est ralentie d'où tendance à un léger œdème des paupières et des extrémités, bien que les reins puissent être encore indemnes. La tendance à des manifestations variées et à des douleurs en divers points indique une disposition à la goutte ambulante ou rétrocédée et quand cela se fait rapidement on la désigne sous le nom de « goutte volante ».
Dans l'étude de la goutte chronique, je décrirai deux variétés principales qui méritent d'être traitées séparément parce qu'elles représentent deux types cliniques distincts : la variété tophacée et la variété déformante. Elles peuvent coexister, mais il est préférable de les isoler dans la description.
A. Goutte topuacée. — G'est dans la forme chronique de la maladie que les tophus peuvent se former dans divers endroits. Ce « tartre du sang » ou cette « gravelle de la peau » apparaît surtout dans le voisinage des articulations affectées ou dans les téguments des oreilles. Ils existent très probablement dans les cartilages d'encroûtement inlra-arliculaires ou dans la synovie ou dans les téguments. Dans ce dernier cas, on peut les sentir sinon les voir, et lorsque le dépôt atteint des proportions extrêmes, c'est à peine si une partie du tégument y échappe. Sa nature est aujourd'hui bien connue. La seule chose qui pourrait avoir quelque ressemblance avec un tophus serait de petites tumeurs sébacées, de la grosseur d'un grain de millet, qu'on trouve sur la face dans le voisinage des paupières, ou de plus volumineuses qu'on voit au cou, à la poitrine, sur les bras ou le scrotum. Les dépôts des paupières peuvent parfois simuler des plaques de xanthome. Le microscope ou, à son défaut, la réaction de la murexide dissipera tous les doutes.
Les malades savent bien connaître cette forme de la maladie qu'ils appellent « goutte crayeuse », et si on leur fait raconter l'histoire de leurs ascendants ou de leurs parents, on n'hésite pas à se prononcer pour l'existence de la goutte vraie chez eux,
La présence de dépôts tophacés s'accompagne d'un état de mollesse particulière de la peau qui est comme du satin. Le tégument d'un homme ainsi atteint peut arriver à ressembler à celui d'une petite maîtresse par sa douceur et son aspect luisant. Dans le voisinage des
tophus, la peau est habituellement rouge ou rouge foncé et les dépôts uratiques sous-jacents peuvent briller à travers elle; une légère pression suffit pour les rendre tout à fait visibles, même quand ils sont situés assez profondément.
Dans la goutte chronique, la peau des membres peut se ramollir sans qu'il y ait de tophus ou quand il n'y en a que dans les oreilles. Dans •ce dernier cas, on peut parfois en déceler la présence très facilement en interposant le lobule de l'oreille entre l'œil et une bougie et les dépôts apparaissent alors sous forme de points noirs qu'il serait difficile de distinguer à la lumière réfléchie. Quand les urates se sont accumulés en grande abondance autour des articulations, les téguments sont tellement distendus et amincis qu'ils éclatent et laissent écouler un liquide crémeux pultacé, constitué presque exclusivement de cristaux d'urale de soude ainsi que d'urate et de phosphate de chaux, de -chlorure de sodium et d'une substance animale. Des quantités considérables d'urates peuvent se faire issue ainsi de temps à autre et une décharge abondante peut être suivie d'une période d'accalmie, l'orifice ■d'évacuation présentant l'aspect d'un ulcère indolent avec des granulations et laissant exsuder un liquide séreux ou légèrement opalin. Dans la profondeur de l'ulcère on peut apercevoir d'autres dépôts plus •consistants, qui sont en train de se fragmenter. A la suite de cette éva- •cuation, l'aspect de l'articulation tend à se rapprocher de la forme normale et l'ulcère se cicatrise. Le volume des masses ainsi évacuées peut être très grand. Dans la figure 16, j'ai représenté le cas le plus accentué que j'aie rencontré. Quelques-uns des doigts avaient le volume ■d'un œuf de dinde.
La figure 21 représente une forme moins grave d'arthrite tophacée, qui néammoins a déterminé une déformation très grande des doigts. Cependant les dépôts uratiques ne sont pas toujours indolents pendant leur formation. Après la cessation d'une attaque de goutte aiguë, des douleurs peuvent reparaître dans le voisinage de l'articulation et plus tard on découvre à cet endroit un nodule ou un gonflement mou. Dans ce dernier cas, il peut y avoir de la fluctuation, indiquant une collection liquide d'urates. On ne doit jamais ouvrir de semblables collections. Au bout de quelques semaines, cette tuméfaction tend à s'indurer, devient plus compacte et une concrétion « crayeuse » se forme. Avec la répétition d'attaques aiguës, on voit se former de nouveaux dépôts. Lorsque ceux-ci sont petits et aplatis, ils n'ont pas de tendance à déterminer une ulcération et restent, comme des stries ou des plaques, disséminés dans les téguments.