‹ Traité de la gravure à l'eau-forteChapitre 4 sur 18 · DE LA MORSURE · texte numérisé non relu

DE LA MORSURE

Ce travail demanda un certain temps. Notre jeune élève, impatient de connaître la transformation par l'acide, revint «ans se faire attendre.

— Vite, une cuvette, de l'acide et les accessoires. — Nous pourrions, lui dis-je, employer un autre moyen mis en pratique par beaucoup de graveurs, et qui consiste à border la planche de cire ; Manière debor . cette cire, rendue malléable dans l'eau tiède, est deriapianche. aplatie en bandes allongées et appliquées hermétiquement et verticalement sur les bords de la planche ; de manière, en se solidifiant, à former les parois d'un récipient dont le dessin à la pointe serait le fond. Pour éviter quelque fuite dangereuse, on fait chauffer une clef et on la fait passer le long de la cire adhérente à la planche ; la cire se fond et, en se refroidissant, offre toutes les garanties . possibles, de solidité. On verse l'acide sur la planche convertie ainsi en cuvette, et, comme on a eu soin

Degré de l'acide.

Mettre des

étiquettes sur

les fioles.

de réserver à l'un des angles de la cire un évasement pour l'écoulement du liquide, on l'y verse et on l'en retire à chaque morsure. Ce moyen est utile pour les planches dont la dimension dépasse celle des cuvettes ; hors ce cas, je préfère la cuvette en caoutchouc ou en porcelaine.

Installons-nous sur cette table et recouvrons de petit vernis, en une couche épaisse, les marges et l'envers de la planche; quand le vernis sera parfaitement sec, nous placerons la planche dans la cuvette disposée horizontalement et nous y verserons assez d'acide pour recouvrir le -travail d'un centimètre environ ; cette épaisseur, suffisante pour la morsure, permet à l'œil d'en suivre lés développements.

Cet acide est frais et n'a pas encore servi ; acheté à 40 degrés, je l'ai mélangé à une quantité égale d'eau ; ce qui le réduit à 20 degrés : c'est le degré généralement adopté pour une morsure ordinaire. Sa couleur est claire et légèrement jaunâtre ; mais, quand il commencera à se charger de cuivre, il deviendra bleu, puis vert. Comme, dans son état actuel, il serait trop brutal, je le mélange avec une petite partie d'acide ayant déjà servi. On peut aussi, la veille, y répandre de la limaille de cuivre ; autrefois les graveurs y jetaient Un liard ou un sou, suivant le volume du bain.

Un jour, un de mes élèves, enrhumé du cerveau, n'avait pas fait de différence entre l'odeur de l'acide

et celle de l'essence, et pour faire mordre une planche il venait de la plonger dans un bain de belle et bonne essence de térébenthine. « Cest singulier, dit-il, ça ne mord pas, et cependant le vernis s'écaille... Les tailles s'élargissent et deviennent diffuses ! Quel est ce mélange bizarre qui s'opère sur la planche ? » C'est bien simple ; l'essence avait délayé le vernis, et la planche pouvait étaler, aux yeux de notre élève ébahi, une surface radieuse et miroitante, comme si elle sortait de chez le planeur.

Avis à ceux qui ont des distractions, et qui pourraient confondre les liquides d'aspect semblable. Mettre des étiquettes sur les fioles.

— Procédons vite à la morsure, dis-je à mon élève; lorsque la chaleur du jour semble baisser, la morsure est moins active; puis il nous faudra au moins deux ou trois heures, tout compris, pour cette opération, d'après les délicatesses du dessin original que nous devons rendre à la morsure ; il s'agit de traduire l'impression et le ton d'une œuvre donnée, dont le modelé des plans constitue le mérite ; il faut du temps et de l'attention pour que tous les moyens d'opération puissent être pratiqués avec succès.

Ici commence donc pour vous un côté pratique délicat (pi. I). Voilà la planche dans l'acide, le liquide est aux prises avec le cuivre ; mais votre ciel doit être léger, et une corrosion prolongée lui serait nuisible. Retirons la planche ; passons-la dans l'eau

pure pour qu'il ne reste pas d'acide dans les tailles, et couvrons-la de plusieurs feuilles de papier buvard, de manière à la sécher entièrement par la pression de la main. Nous serons obligés d'agir ainsi à chaque morsure partielle ; car, si la planche était mouillée, le vernis dont nous allons successivement la recouvrir n'y adhérerait pas.

Vous avez Vu sur la planche ces bouillonnements assez actifs se produire à deux reprises différentes : au premier, j'ai passé légèrement sur le cuivre, pour vous en montrer l'usage, cette plume dont les barbes flexibles ont fait disparaître les globules ; en prenant cette précaution, surtout quand les bouillonnements acquièrent une certaine intensité et se prolongent, on facilite la régularité de la morsure, car l'air renfermé dans ces globules retient l'acide en dehors des tailles où elles se produisent ; si on ne les détruisait pas, l'absence de morsure sur ces traits se manifesterait à l'épreuve par de petits points blancs; c'est ce que Ton remarque dans quelques planches de Pérelle, qui, probablement, ignorait cette particularité.

Les deux bouillonnements rapides que vous venez de voir peuvent nous servir de mesure ; la morsure qu'ils ont produite doit être très légère et suffisante pour le ton du ciel ; couvrez-le -en entier au pinceau, en vous arrêtant juste aux contours des autres plans ; c'est surtout ici qu'il est important de joindre au petit vernis du noir de fumée qui l'épaissit ; car,

s'il restait dans son état liquide, en effleurant les traits des plans que vous devez réserver, il pourrait y pénétrer par l'effet de la capillarité, et, en les obstruant, laisser une lacune dans les morsures qu'il s'agit de continuer. Attendez que le vernis soit parfaitement sec ; vous pouvez vous en assurer en le mettant à l'épreuve de votre haleine ; s'il reste brillant, c'est qu'il est encore liquide, et l'acide le traverserait ; lorsqu'il sera sec, il demeurera mat sous votre souffle.

Remettons la planche dans l'acide, pour obtenir Effet de la

• , , . x , température sur

la valeur des autres plans. La température est pour i a morsure. beaucoup dans l'intensité des bouillonnements, et l'on ne peut guère, d'une manière absolue, la prendre comme base fixe de la morsure comme mesure de temps ; car sa variabilité même rend difficile l'appréciation du concours qu'elle nous offre. Ainsi, en hiver, il faut, à degré égal de l'acide, quatre ou cinq fois plus de temps qu'en été pour obtenir le même résultat ; tandis que, dans les fortes chaleurs, la morsure est extrêmement rapide, et il ne faut pas la perdre de vue d'une seconde sans risquer de dépasser la mesure.

Voici quelques légers bouillonnements obtenus, et, comme il ne faut pas exagérer le ton de la montagne du fond, il est temps de retirer la planche; avec l'ongle ou un très petit pinceau imprégné d'essence, découvrez un trait isolé et examinez s'il est assez creusé pour le plan qu'il représente ; vous

en serez quitte s'il ne l'est pas assez, pour le recouvrir et continuer. Bien, ce n'est pas ici le cas, et vous pouvez recouvrir le fond entier. Il faut que l'aspect de la taille soit au-dessous de ce qu'elle donnera sur l'épreuve. On doit tenir compte du noir de l'impression. Effleurez au pinceau les bords des arbres, qui s'enlèveront avec plus de légèreté sur le ciel ; puis, dans cette tour, la partie de l'ombre qui se mêle à la lumière ; vous avez quelques finesses dans le personnage du premier plan, dans quelques détails des plantes, dans les plis de cette tente ; recouvrez tout cela (pi. I) ; ne perdez pas de vue les tons du dessin original. Profitez du pinceau pour revernir quelques parties qui se dépouillent sur les marges et à l'envers de la planche. Nous avons une bonne température; les bouillonnements ne se font pas attendre et la planche bleuit rapidement. Je n'aime pas à voir languir ces opérations ; aussi, en hiver, je fais mordre près du feu. On se passionne pour la morsure et l'on y trouve une progression d'intérêt que la pensée du résultat, auquel on aspire, aiguillonne sans cesse. De là ce désir d'observation constante et cette assiduité à suivre toutes les phases de la morsure.

J'ai remarqué que l'acide n'a pas d'action sur certaines parties de votre travail ; vous saurez bientôt ce que cela veut dire.

— Je me rends compte maintenant de ce que vous m'avez dit au sujet des plans éloignés, plus travaillés que les premiers.

— Rien n'est plus simple, en effet. Vous comprenez que les fonds mordant très peu, vous donneront un trait mince, tandis que pour les autres plans la taille s'élargira sous l'action des morsures successives ; plus tard, à l'impression, une somme de noir y pénétrera proportionnellement aux valeurs que vous aurez voulu obtenir et vous aurez sur l'épreuve des tons variés, clairs et puissants, la gradation des plans, enfin. Il découle de cela que si vous étiez trop sobre de travaux dans les plans qui doivent mordre peu, vous n'atteindriez pas la valeur du ton que vous cherchez, et si vous serriez outre mesure les travaux des plans qui doivent mordre longtemps, vous auriez un ton noir et indécis, parceque les traits s'élargissant sous l'acide et par conséquent se rapprochant les uns des autres, finiraient par se confondre; et pour peu que la morsure se prolongeât, vous auriez ce qu'on appelle des crevés.

Il faut, dans une eau-forte, faire la part de l'espace compris entre les tailles ; car le papier blanc que Ton aperçoit entre les traits donne de la finesse, de la légèreté et de la transparence au ton.

Dans des mains très habiles le crevé est un moyen Du crevé. d'effet : pour obtenir un fouillis agréable dans une partie d'arbres, dans des travaux de murailles, dans des ombres profondes, on ne risque rien de mêler pittoresquement ses traits et d'en presser la morsure. On arrive ainsi à des tons d'un velouté et en

Ses avantages, même temps d'une vigueur extraordinaires. On peut de même obtenir une belle note par la confusion de quelques traits qui, assez énergiquement mordus, n'en font plus qu'un seul, solide et puissant. Ce n'est que l'exagération de ce moyen qui, en écartant indéfiniment les côtés de ce même trait et donnant

ses inconvé- naissance entre eux à une surface large et profonde,

nients. . . , .. , .

constitue le crevé proprement dit : le noir d impression ne se fixe pas dans le creux aplati ; on a une tache blanche sur l'épreuve. Je vous signale l'accident ; plus tard, on vous parlera du remède. Continuons votre morsure ; replongez la planche dans le bain.

— Monsieur, je remarque que mon dessin devient noir ; il disparaît presque et se confond avec la couleur du vernis, je suis très intrigué ; mon esprit cherche à pénétrer sous ce vernis et à entrevoir le mystérieux enfantement de mon oeuvre. Voici quelques bouillonnements assez forts : qu'en pensezvous ?

' — Laissez-les se produire encore un instant, et retirez la planche. Il arrive un moment où l'on ne peut plus aussi facilement apprécier à l'œil le travail de la morsure ; dès lors, examinons de nouveau l'intensité des traits obtenus, en découvrant un trait isolé, dans ce terrain, par exemple ; nous pouvons même mettre à nu au moyen de l'essence, une partie des plans recouverts jusqu'ici, sauf, biep entendu, à les recouvrir au pinceau; nous aurons une idée

de l'ensemble de la morsure et nous pourrons régler la marche des morsures partielles qui vont suivre, soit sur la comparaison avec le temps employé pour les premières, soit sur l'intensité des bouillonnements, dont vous avez déjà constaté l'action sur le cuivre. Vous comprenez que si, au début de l'opération, il est difficile de prendre le temps pour mesure régulière, cela n'empêche pas de calculer les morsures à venir d'après ce qui a été fait.

En définitive, on ne peut pas établir des règles Les régies de fixes de morsure • îa morsure sont

nXCb Ue mOR>Ure . subordonnées à

1° A cause de l'intensité du coup de pointe : diverses ^ SQS pour celui qui aborde mollement le cuivre, il faut une morsure plus prolongée que pour celui qui l'attaque vigoureusement et qui, par cette raison, l'expose plus à l'action de l'acide ;

2 A cause des diverses qualités du cuivre (Outillage) ;

3 A cause des divers degrés de la température extérieure ; nous l'avons déjà constaté ;

4 A cause des divers degrés de l'acide, qu'on ne se fait pas une loi absolue d'employer à un degré unique; à 15 ou 18 degrés la morsure est douce et lente ; modérée à 20 , elle devient à 22 ou 24 plus rapide; il serait dangereux de faire une morsure complète à un degré supérieur, surtout pour des travaux légers.

On peut toutefois en triompher, par exemple en

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passant comme un éclair, sous un ciel très travaillé, un large pinceau chargé d'acide nitrique à 40 degrés et en plongeant instantanément la planche dans l'eau pure ; le ton obtenu peut être fin et gris.

Comme corollaire de cette quatrième cause, il est bon de savoir que l'acide trop chargé de cuivre a perdu beaucoup de sa force, tout en conservant le même degré. Ainsi un acide pris à 20 degrés, mais devenu, par l'usage, très chargé de cuivre, se trouvera considérablement affaibli et mordra plus lentement qu'un acide frais à i5 ou 18 degrés. Continuer de s'en servir dans ces conditions serait dangereux, car il n'y aurait plus d'affinité entre le liquide et le cuivre, et se fiant à une apparence de morsure, qui en outre serait interminable, on s'apercevrait, après avoir déverni la planche, qu'elle est seulement dépolie, mais sans creux.

Ceux qui obtiennent des morsures avec un acide frais, constamment renouvelé, s'habituent ainsi à une marche fixe.

Quelques graveurs, esprits fougueux et impatients de jouir du résultat, font mordre à un degré élevé ; d'autres, plus prudents, préfèrent une morsure lente qui creuse le cuivre d'une manière uniforme et régulière ; ils font mordre à un degré inférieur ; de cette façon, le vernis ne se fatigue pas et la pureté du trait ne court pas risque de s'altérer, comme sous l'action d'une morsure trop active.

de certains travaux.

Ainsi on a remarqué que, toute proportion gar- Rapports des

.. . . 1*1 1 > degrés de l'acide

dée dans le temps employé, les valeurs s accentuent avec la nature plus vite et plus complètement avec un acide violent qu'avec un acide doux ; cela se manifeste dans les rencontres des traits, où l'acide produirait des désordres si on dépassait la mesure du temps.

Un autre effet de morsure qui découle du précédent se manifeste dans les travaux très écartés. Comme la morsure s'engage lentement dans les traits isolés, on peut les exécuter avec une pointe coupante et les faire mordre avec un acide assez violent.

L'inverse a lieu quand les travaux sont serrés : la morsure s'engage vivement ; ces travaux demandent une pointe modérément aiguë et un acide doux.

Ainsi les traits mélangés et serrés deviennent, à la même morsure, bien plus profonds que ceux qui, exécutés avec la même pointe, sont parallèlement ou largement espacés : dans un plan architectural où avec la même pointe vous aurez exécuté d'un côté des lignes espacées et de l'autre des lignes croisées et serrées, vous ne pourrez pas les faire mordre également si vous voulez qu'elles paraissent sur le même plan ; vous serez obligé de couvrir les dernières avant les premières ; sans cela vous auriez une différence de tons discordante ; il y aura inégalité de morsure, mais à l'œil vous ne vous en apercevrez pas, parce que l'harmonie générale n'aura pas été rompue (pi. IV, fig. 1).

En résumé, l'acide violent élargit la taille plutôt qu'il ne la creuse ; l'acide doux, au contraire, mord en profondeur et produit des tailles dont le noir, en relief sur le papier, arrive à une puissance de coloration surprenante. On le remarque surtout dans les morsures de Piranèse, obtenues au moyen du vernis dur.

Reprenons notre opération. J'ai laissé, vous l'avez vu, votre planche mordre plus longtemps ; c'était nécessaire pour enlever en vigueur vos plans sur le ciel et les lointains; recouvrez le deuxième plan d'arbres, la tour, la tente, la partie verticale du pont qui est en demi-teinte, et continuons; remarquez que le nombre des morsures n'est pas déterminé, mais subordonné à l'effet cherché.

— Dans ce cas, il est à désirer pour mes mains novices que je n'aie jamais de morsures multipliées à faire ; regardez mes doigts ; ils sont dans un joli état, le plus beau jaune qu'on puisse voir.

— Que cette couleur ne vous inquiète pas, car elle ne tardera pas à tourner au noir.

— Bien obligé pour cette fiche de consolation.

— De plus, vous en aurez pour huit jours avant de faire peau neuve. A l'avenir, vous tremperez vos doigts dans l'eau pure chaque fois qu'ils auront touché l'acide. Vous auriez pu prendre des Joigtiers en caoutchouc; c'est un excellent moyen de se garantir, mais en ce moment il est trop tard, car nous avons bientôt fini. Je crois que vous pouvez couvrir

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tout ce qui reste, sauf les valeurs fermes des premiers plans, qui seront l'objet de la dernière morsure. Bien, la voilà obtenue; retirez définitivement la planche, et comme je remarque dans l'ombre de cet arbre du premier plan des travaux très espacés, vous ne risquerez rien de leur donner une dernière % vigueur à l'acide pur ; c'est la partie la plus accentuée du paysage; elle détermine la couleur de l'ensemble ; nous aurons là un ton vigoureux, un effet puissant.

Je profite de l'occasion pour vous dire que Ton peut aussi, vers la fin de l'opération, verser une petite quantité d'acide pur dans le bain, au-dessus de' certains plans dont la morsure sera ainsi activée sans trop de brutalité. Comme le plan qui nous occupe est restreint, nous prenons un autre moyen pour limiter sur un point donné l'action de l'acide : voyez, j'y verse quelques gouttes ; l'acide pur ronge le cuivre avec véhémence, le métal verdit, mais le bouillonnement s'éteint ; passez du papier buvard sur le liquide épuisé, et recommençons. Sous ces nouvelles gouttes d'acide frais le vernis est prêt à s'écailler, le sillon crache et se colore d'un jaune étrange; ces vapeurs rutilantes annoncent la fin de l'opération. La suite devient l'affaire de l'imprimeur, dont la presse nous dira s'il y a triomphe ou échec. Essencez la planche avec les doigts, ou si vous craignez de vous salir, avec un vieux chiffon, du calicot si c'est

possible, très propre, de manière à ne pas rayer le cuivre.

Quant à l'acide qui servira pour d'autres opérations, nous le plaçons en lieu sûr.

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