‹ Traité de la gravure à l'eau-forteChapitre 7 sur 18 · DES ACCIDENTS · texte numérisé non relu

DES ACCIDENTS

— Vous allez profiter, continuai-je, d'un accident qui m arrive. J'ai eu la maladresse de laisser tomber du vernis liquide sur une planche en pleine morsure ; il s'est étalé sur des travaux qui n'avaient pas assez mordu; impossible de continuer; j'ai essence la planche et fait tirer l'épreuve que voici : il y a inégalité de ton, et je n'ai pas le modelé que je cherche.

— Comment allez-vous faire, monsieur, votre planche est-elle perdue ?

— Pas le moins du monde, grâce au rouleau à vernissage

• sr>. «77 x ^ r • i t • , au rouleau pour

revernir (Outillage). Ma première précaution sera de reprendre nettoyer la planche, d'abord à l'essence de térébenthine, avec beaucoup de soin, jusqu'à ce que le linge n'enlève plus la moindre salissure, ensuite à la mie de pain. Je puis encore, après l'emploi de l'essence, continuer de nettoyer la planche avec une dissolution de potasse (eau seconde dans le commerce), la lavant ensuite à l'eau pure. Je répandrai sur

la morsure.

une autre planche plus grande, extrêmement propre et non chauffée, un peu de vernis préparé à cet effet ; ou, ce qui vaut mieux, j'appliquerai le vernis sur le rouleau même au moyen d'une spatule. Je diviserai cette deuxième planche en trois parties. En passant le rouleau sur la première, je dégrossirai le vernis ; je retendrai et je le généraliserai sur la deuxième; je terminerai sur la troisième. Le vernis sera alors assez finement réparti sur toute la surface du rouleau, pour pouvoir être appliqué sur la planche qui doit re mordre.

Je passerai donc avec soin le rouleau sur ma planche, à froid, appuyant très légèrement dans divers sens, et à plusieurs reprises ; c'est une affaire de tact. Le vernis s'attachera seulement aux surfaces non gravées du cuivre et ne pénétrera pas dans les sillons. Il est possible néanmoins que les finesses extrêmes soient obstruées; on l'évite rarement. Quand le vernis sera ainsi étalé et qu'en présentant la planche au jour je m'assurerai, d'après le rayonnement des tailles, qu'elles sont pures et intactes, je passerai rapidement la flamme d'une feuille de •papier sous la planche; le vernis s'échauffera légèrement, et, en se refroidissant, il deviendra solide.

Le vernis employé dans cette opération est du vernis en boule, dissous au bain-marie dans de l'essence de lavande. Il doit avoir la consistance de la crème liquide ; quand on voit qu'il épaissit trop, on y ajoute un peu d'essence de lavande.

Il faut tenir la planche et le rouleau à l'abri de la poussière.

Inutile, après l'opération, de nettoyer le rouleau; seulement avoir soin, en le faisant tourner, d'en effleurer les extrémités avec la paume de la main, pour enlever les bourrelets de vernis qui auraient pu s'y former et s'y accumuler.

Si l'on remarque que les travaux soient bouchés, c'est que l'on a trop appuyé le rouleau; de plus, s'il se manifeste des picotements dans le vernis, la planche n'a pas été bien nettoyée ; les surfaces du cuivre seraient exposées aux attaques de l'acide. On en est quitte, dans les deux cas, pour essencer la planche et recommencer.

Ma planche sera ainsi dans l'état où elle se trouvait quand je l'ai retirée du bain ; je recouvrirai les parties suffisamment mordues, et, guidé par mon épreuve, je procéderai avec certitude à la reprise des morsures interrompues par l'accident.

Ce moyen est dès lors précieux quand on veut Son app ii Cat ion renforcer par la morsure des tons insuffisants. On à une

r re morsure

peut, de plus, dans certains cas, profiter de ce que partielle. la planche est ainsi revernie pour y ajouter des travaux. Si, préalablement, on avait bruni quelques traits trop mordus dans un plan susceptible de remorsure, le léger creux produit par le brunissoir ne recevrait pas le vernis du rouleau ; on le verrait à l'aspect brillant du cuivre sur ce point, qu'il serait essentiel de recouvrir de vernis. De même, avant de

procéder à la remorsure, si on voit dans l'ensemble d'un plan quelques parties suffisamment fermes, soit par suite de l'attaque de la pointe, soit à cause du rapprochement des tailles, on les couvre au pinceau ; on fera de même pour les points trop noirs qui se manifestent quelquefois aux rencontres inégales des traits, et dont il est inutile d'augmenter l'intensité. Cette dernière recommandation est utile pour un travail précis.

vernissage Dans un cas partiel, on arrive au même résultat

aU ^Tcas nS en employant le vernis au tampon ; on fait chauffer

semblable. j a planche, et on entoure la partie qui doit remordre d'une couche épaisse de vernis ordinaire en boule; on passe le tampon chauffé à son tour sur ce vernis, et, quand il est imprégné, on le conduit peu à peu et légèrement sur le travail en continuant de frapper. Je vous signale un cas analogue qui peut se présenter : si vous avez une morsure à augmenter dans des travaux partiels et espacés, vous recouvrirez au pinceau la planche de petit vernis et vous passerez la pointe dans les sillons; vous les dépouillerez ainsi, et vous ferez remordre soit dans la cuvette, soit à l'acide pur, à votre gré, ou même en laissant séjourner de l'acide à 20 degrés sur ce travail partiel. Des graveurs qui font autorité vous recommanderont d'éviter autant que possible les remorsures par revernissage, qui donnent un résultat lourd et n'ayant jamais la fraîcheur d'une morsure obtenue du premier coup avec le même vernis. Un œil

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exercé sait faire la différence. Ne faites jamais remordre que d'un quart en plus. Servez-vous de ces moyens comme d'un secours, mais évitez de compter sur eux pour la marche régulière de votre travail.

Puisque j'ai entamé la question des petites infor- Des piqués. tunes du graveur, je vais vous montrer une autre planche où le ciel contient des taches, des piqués peu profonds ; il y a eu sans doute une retouche sur cette planche, le vernis aura été mal appliqué et l'acide a fait des siennes. Il est fort heureux que les travaux du ciel soient espacés; les piqués ne se confondent pas avec eux; on en sera quitte pour donner quelques coups de brunissoir et pour passer avec un linge fin de la pâte de charbon ; le brunissoir seul polirait trop le cuivre ; à l'impression, la teinte que le noir laisse sur la planche n'existerait pas dans ces endroits ; sur l'épreuve, on verrait la trace du brunissoir apparaître en marques blanches. C'est pour éviter cela qu'il faut ramener le cuivre à son état naturel.

— Qu'arriverait-il, me demanda un autre de mes élèves, si ces picotements avaient lieu sur un ciel ou sur une partie très travaillée? Voici une planche où cet accident s'est déclaré dans quelques nuages et dans les terrains ; que dois-je faire?

— Constatons d'abord, pour votre gouverne, que si, après la morsure de votre ciel, vous aviez attendu que le vernis dont vous l'avez recouvert fût

Le planeur secourable.

Aux

grands maux les grands remèdes.

devenu sec, cet accident ne vqus serait pas arrivé; l'acide, qui ne perd jamais l'occasion que lui laisse la maladresse ou la distraction, a traversé à votre insu le vernis peu solidifié, et, de même que dans vos terrain?, il s'est amusé à vos dépens. L'acide nitrique — sachez-le — est très personnel ; il a la prétention d'être le premier sujet de vos préoccupations, et il faut constamment compter avec cette exigence ; il veut qu'on redoute son pouvoir à la fois créateur et dévastateur ; il aime qu'on s'occupe de lui sans cesse, avec recueillement, avec terreur. Si vous lui tournez le dos, il vous fait des malices ; ainsi, vous voilà puni pour l'avoir négligé un instant.

— Merci, mais vous faites en ce moment comme le pédagogue de La Fontaine, qui morigène l'écolier tombé dans l'eau...

— Ce qui ne le tire pas d'affaire, vous avez raison; mais, allez chez un planeur habile, celui-ci grattera, brunira, charbonnera les parties attaquées et ramènera le cuivre à ce qu'il était d'abord ; vous n'aurez qu'à refaire les travaux.

— C'est un moyen carré de trancher la question. Puisque vous taillez ainsi dans le vif, ne pourrai-je pas du même coup faire effacer ce ciel en entier? je n'en suis pas content.

— Certainement ; par le même procédé, le planeur l'enlèvera jusqu'aux contours des arbres et des personnages, il respectera toutes les silhouettes ; il

retranchera tout ce que vous voudrez \ vous le lui indiquerez sur l'épreuve. Dans cette partie où. vous voyez des trous profonds, le grattoir et le charbon seront insuffisants; le planeur les repoussera avant de s'occuper du reste. Qjuant aux piqués du premier plan, comme ils sont bien moins profonds que le travail auquel ils sont mêlés, vous pouvez les enlever au charbon ou du moins les atténuer sans compromettre ces travaux énergiquement mordus.

Vous agirez ainsi quand vous penserez ne pas endommager le travail primitif par une baisse de ton. Dans le cas contraire, vous serez obligé d'avoir recours à l'effaçage ou de supporter l'accident. Si vous voulez ne pas être trop puriste, vous trouverez des cas où les piqués seront d'un effet... piquant, et vous vous garderez d'y toucher.

— Voici une pointe qui n'est pas mentionnée dans l'outillage ; vous avez des finesses ingénieuses pour sortir d'un mauvais pas.

— On retranche, on taille, on sape des plans entiers; j'ai vu faire replaner la moitié d'une planche dont le dessin était manqué.

Voici venir un aqua-fortiste de mes amis ; que nous apporte-t-il? son habit est couvert de taches du plus beau grenat ; il aurait pu y passer de l'alcali volatil, qui neutralise l'effet de l'acide ; mais il n'y regarde pas de si prè^ avec l'eau-forte.

— Oh ! messieurs, ce n'est rien cela ; il faut voir ma planche ! J'avais fait, d'après nature, un cheval

qu'un marais à sangsues aurait pu me disputer; mais je crois qu'il n'a échappé à la morsure de ces animaux que pour succomber sous la mienne :

jugez vous-mêmes.

Comme quoi — En effet, vous l'avez faix crever sous l'acide ; il

la loi Gram- , , . .

mont, protec- n en reste qu une masse informe, dix fois trop mormaux, d ne sv due; heureusement, il y a du noir à discrétion chez piique pas à l'imprimeur ; c'est une véritable ombre chinoise; il

1 eau -forte. r

semble que cet animal a pris le deuil de lui-même. Cependant, bien que la carcasse soit perdue, j'espère que vous pourrez sauver quelques membres; les blessures sont profondes et larges; on peut tenter un remède in extremis : votre cheval subira d'abord une attaque de charbon; s'il en réchappe, nous le livrerons à de nouvelles et féroces morsures; tout cela vous déroute. Donc, après l'avoir charbonné et soumis à une dernière épreuve,.., vous placerez celleci devant vous et vous recouvrirez la planche d'une solide couche de vernis; avec une pointe un peu grosse, vous ferez le raccord dans les parties crevées, devenues blanches sur l'épreuve, en ayant soin d'harmoniser ce raccord avec le travail environnant. Vous rétablirez ainsi les tailles disparues et ferez mordre en vous rapprochant autant que possible de la vigueur des morsures premières. Si vous n'obtenez rien de merveilleux, ce sera toujours moins mauvais; à votre place, je n'hésiterais pas à recommencer. Le moyen que je vous indique est plutôt praticable dans des parties isolées.

Qjuand on a des crevés dans une partie très serrée de travail et peu mordue, comme ils ne sont jamais profonds, on y remédie plus facilement ; on passe d'abord le charbon avec beaucoup de précaution et de délicatesse ; la pointe sèche fait le reste.

Bon ! voilà encore notre ami qui, croyant prendre de l'essence pour nettoyer sa planche, y verse de l'eau-forte. Le reste de l'animal va y passer... Il n'est pas permis de massacrer ainsi une pauvre bête inoffensive. Heureusement, nous faisons voler à son secours plusieurs feuilles de papier buvard, à défaut d'eau que nous n'avons pas à notre portée ; il était temps : le cuivre est seulement dépoli ; encore un peu de charbon... et Rossinante vit encore.

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