‹ Traité de la gravure à l'eau-forteChapitre 9 sur 18 · DIVERS MODES DE MORSURE · texte numérisé non relu

DIVERS MODES DE MORSURE

Les deux genres précédents qui généralisent les règles de la morsure n'excluent pas des modes particuliers qui s'y rattachent; ainsi, on peut se borner, dans certaines planches, à établir d'abord le trait simple que l'on fait mordre plus ou moins vigoureusement (pi. IV, fig. 3); puis on revernit et on enfume la planche pour continuer les travaux, soit partiellement, soit dans leur généralité. Rembrandt a souvent procédé de la sorte ; en suivant les états successifs de ses planches, on se rend compte des reprises de ses travaux ; on voit qu'il s'attachait à travailler extrêmement une partie quelconque de son* sujet sans toucher aux autres ; il en tirait une épreuve ; puis il revenait sur cette même partie avec des travaux plus fins et passait à d'autres plans qu'il travaillait suivant l'effet qui le préoccupait.

Ce mode est souvent imité ; comme exemple de son application, je vous citerai le cas où l'on aurait

des ombres à faire passer sur un plan détaillé, sur un plan d'architecture entre autres, où il sera commode, afin d'éviter la confusion, d'établir d'abord le trait du dessin pour procéder, après un deuxième . vernissage: à l'indication des ombres (pi. IV, fig. 4).

— Pardon, monsieur, ne pourrait-on pas obtenir ce résultat par la même morsure, en faisant le trait du dessin avec une grosse pointe et les ombres avec une pointe plus fine ?

— Certainement, et nous retrouverions ainsi l'exemple que je vous ai donné de travaux obtenus avec des pointes de différentes grosseurs.

D'après ce que je vous ai déjà expliqué, et suivant le sujet à traiter, on peut obtenir l'ensemble par l'exécution et la morsure isolées de chaque plan : ainsi on commence par le premier que l'on fait mordre ; après avoir fait tirer une épreuve, on revernit la planche pour procéder de la même façon à l'exécution des autres plans et du ciel, en faisant tirer une épreuve chaque fois pour servir de guide.

Ce mode d'opération, essentiellement graveur, est surtout avantageux pour disposer un ciel ou un lointain derrière un feuillage compliqué; on peut dessiner isolément le ciel et le lointain que l'on fait mordre (pi. IV, fig. 5), puis, la planche étant revernie, exécuter les travaux des arbres sur ceux des fonds ; ces derniers travaux mordant à part, il est évident que l'on aura procédé avec logique et évité une difficulté presque insurmontable, celle de réserver au

A UEAU-FORTE 73

pinceau les traits du ciel à travers un feuillage clair et persillé. On peut procéder autrement, en commençant par les arbres que l'on fait mordre et finissant par le ciel sur un second vernissage ; ces derniers travaux prendront place derrière les arbres. Il ne faut pas s'inquiéter de faire passer les travaux du ciel sur les tailles des arbres, car la morsure du ciel devra être si légère qu'elle n'ajoutera rien au ton du feuillage, et vous aurez toute liberté d'action pour donner aux coups de pointe la direction que vous voudrez.

Quelques graveurs trouvent plus commode de commencer par le ciel et les plans lointains, à cause des points d'arrêt que rencontrerait la pointe dans les sillons plus mordus des arbres, ce qui détruirait l'aisance de leur exécution ; ils ont raison s'ils sont en face d'un ciel compliqué, mais s'il ne s'agissait que de quelques traits, il serait mieux de les faire après ; il est facile néanmoins de s'habituer à ces secousses de la pointe quand elle agit sur un travail déjà mordu.

Ce que je vous ai dit peut s'appliquer aux mâts et aux cordages d'un bateau, etc., à toutes lignes enfin qui doivent trancher nettement et vigoureusement sur un plan finement mordu.

Un aqua-fortiste émérite a eu une idée assez originale, celle d'exécuter une eau-forte dans le bain même, en commençant par les plans qui doivent être vigoureux, continuant graduellement par les

autres et finissant par le ciel (i). Ces divers plans peuvent arriver à une morsure proportionnelle, mais il faut aller d'autant plus vite que la morsure du travail fait ainsi dans le bain est cinq ou six fois plus rapide. On doit être curieux d'essayer cette audacieuse manière d'opérer, pour voir comment on pourra allier l'inspiration du moment à la durée peu précise d'une morsure qui s'affranchit ainsi de toute règle méthodique et ne suit d'autre loi que celle que lui impose un caprice d'artiste.

Tout ceci vous prouve que dans l'eau-forte on a la liberté d'appliquer à ce qu'on veut faire tel ou tel mode d'opération. Il est bon de les essayer tous, comme on doit essayer toute chose pouvant amener un résultat nouveau, inconnu, donner une idée, réaliser un progrès que la routine ne favorise pas toujours.

( i ) Le bain employé dans ce cas est un composé de : \*

880 gr. eau,

100 gr. acide muriatique pur, 20 gr. chlorate de potasse.

Page 1