OBSERVATION LX
Retard dans la menstruation; paralysie subite du sentiment et du mouvement dans les membres supérieurs et inférieurs ; dyspnée de plus en plus grande. Mort le quatrième jour , dans un accès de suffocation.
Une demoiselle, âgée de dix-neuf ans, d’un tempérament fort et sanguin, quoique bien réglée depuis long-temps, éprouvait un retard de trois jours, sans autres incommodités que celles qui annoncent l’approche de la menstruation. Le Ier avril 1816, après s’être occupée toute la journée à laver un appartement à l’eau froide, elle dîne à midi et demi, tout à coup se sent défaillir , et tombe sur une chaise, ayant entièrement perdu la sensibilité et le mouvement volontaire de tout le corps, à l’exception de la tête et du cou qui n’étaient nullement affectés. A peine fut-elle mise au lit, qu’un charlatan de l’endroit, appelé auprès d’elle, lui apporta une petite bouteille d’une liqueur dont il prescrivit une cuillerée d’heure en heure, et ordonna
CONGESTIONS SANGUINES
en même temps clc frotter souvent tout le corps avec une flanelle imbibée d’eau-de-vie camphrée. Le lendemain matin, il fit administrer trois grains d’émétique.
Ce ne fut que le a avril, quarante-huit heures environ après l’accident, que M. Belot se transporta chez la malade. Alors, décubitus en supination , corps enfoncé dans le lit, bras étendus le long du corps, perte de sentiment et du mouvement volontaire dans les parties déjà indiquées, chaleur âcre de la peau, pouls petit, dur, serré; face un peu vultueuse, respiration stertoreuse, esprit calme et tranquille. La petite bouteille du charlatan , pleine d’un mélange d’élixir de Garus et de longuè-vie, n’avait opéré d’autre merveille qu’un sentiment de chaleur à l’estomac; les frictions n’avaient rien fait; l’émétique avait procuré deux vomissemens bilieux; les urines et les matières fécales n’avaient pas été rendues depuis l’accident ( Saignée copieuse du bras, frictions abdominales avec l’huile camphrée, petit-lait émétisé). Immédiatement après la saignée, la malade recouvra l’usage du sentiment et du mouvement volontaire de ses bras , et surtout du gauche, sur lequel avait été faite la saignée.
Le soir, la respiration était moins stertoreuse; les membres supérieurs sont sensibles et susceptibles de se mouvoir, mais les inférieurs restent paralysés; les lèvres sont dégonflées, le visage moins roime, le pouls plus souple et moins fréquent; le sang fourni par la saignée était remarquable par son peu de sérosité et par les taches noires et blanches qui mouchetaient la surface du coagulum (Nouvelle saignée).
et épanchemens rachidiens. 5o3
Le lendemain matin, pouls dur et fréquent, respiration stertoreuse, pommettes colorées, sensibilité des bras de plus en plus exquise, étendue croissante de leurs mouvemens; nulle évacuation; un peu de sommeil, tranquillité de l’âme (Les cuisses étaient un peu sensibles, mais immobiles). A midi, la malade se plaignait du ventre qui était visiblement distendu par la vessie remplie d’urine , et qui se vida complètement pendant qu’on allait chercher une sonde. Dès ce moment, amélioration. Sur le soir, pouls dur, intermittent, et conformant ses battemens aux mouvemens lents ou précipités de la respiration qui continue à etre stertoréhse, et qui prend de temps en temps le caractère de la suffocation : alors la malade criait qu’elle étouffait (Douze sangsues au siège, vésicatoires aux jambes, potion éthérée). Le lendemain, les piqûres des sangsues saignaient encore, mais les vésicatoires n’avaient pas pris; les symptômes persistaient, et les accès de suffocation étaient plus rapprochés (Saignée du bras). Calme momentané. Trois heures après la saignée, suffocation terrible et continuelle qui , au bout d’une heure, se termine par la mort.
Les parens ne permirent pas que l’on pratiquât l’ouverture du corps.
Cette observation , recueillie par M. Belot , et que m’a communiquée M. Bouillaud , présente un exemple bien remarquable des effets des congestions rachidiennes. Il me semble évident ici que la gêne de la respiration et les accès de suffocation en ont été le résultat, puisqu’on a vu ces accidens accroître ou diminuer
5°4 CONGESTIONS. SANGUINES
suivant que la congestion augmentait d’intensité, ou qu’une évacuation sanguine détournait l’afflux des liquides. La mort a réellement eu lieu par asphyxie. Le retour de la sensibilité et du mouvement après les saignées porte à penser aussi que la congestion était extérieure à la moelle épinière, et que son tissu n’était pas altéré; car si la paralysie eût été produite par le ramollissement du tissu nerveux , elle n’eût pas disparu ainsi presque complètement dans les membres supérieurs. En outre, si l’on remarque que la paralysie était restée la même dans les membres inférieurs, il paraît probable qu’un épanchement existait en même temps, que la congestion devenant moindre, le liquide a diminué dans une proportion analogue , et. avec lui la compression de la moelle épinière. Les inflexions du canal vertébral et la situation bien plus déclive de la région lombaire, expliquent d’ailleurs suffisamment pourquoi les membres supérieurs ont seuls recouvré la sensibilité et le mouvement. La rapidité des accidens et l’état pléthorique de la malade n’autorisent-ils pas à penser qu’il y a eu congestion hémorragique? A la vérité, nous sommes privés ici des lumières de l’anatomie pathologique, aussi ne peut-on hasarder que des conjectures plus ou moins problables. Mais l’invasion brusque de la maladie, sa marche rapide, son intensité toujours croissante, l’état de paralysie presque complète des membres , sont autant de circonstances qui peuvent faire présumer qu’une compression permanente etassezforte a existé dès le début jusqu’à la fin. Si cette compression a été produite par le sang, quelle partie du canal occu-
ET ÉPANCHEMENS RACHIDIENS.
pait— il ? l’hémorragie avait-elle son siège à l’extérieur ou à l’intérieur des méninges? En admettant, ce qui me parait probable, qu’il y a eu hématorachis, je serais assez porté à croire que l’épanchement était situe en dehors de la dure-mère 5 car les expériences dcM. Magendie ont fait voir que la présence d’un liquide, autre que celui qui entoure la moelle, détermine aussitôt des convulsions générales, et l’on a observé ici, au contraire, la stupeur et la paralysie des membres. Cette distinction des accidens, d’après le siège de l’épanchement sanguin, paraîtra peut-être plus spécieuse que fondée; mais je suis loin de prétendre que les convulsions qui surviennent alors ne puissent être que le résultat du contact du sang sur la moelle et ses nerfs, car on sait qu’une irritation vive de ses membranes produit les mêmes symptômes.