‹ Traité de la moelle épinière et de ses maladies, [electronic resource]Chapitre 23 sur 84 · OBSERVATION LXVI · texte numérisé non relu

OBSERVATION LXVI

Douleurs dorsales depuis six mois environ ; sentiment de pesanteur et d’engourdissement dans les membres inférieurs ; accroissement rapide de ces symptômes. Mort presque subite. Hématorachis, avec ramollissement pultacé et infiltration sanguine du tissu de la moelle épinière.

M. Durand, âgé de soixante-un ans, d’une forte constitution, d’un caractère vif, gai, jouissant d’une aisance agréable, n’ayant jamais fait d’excès, et n’ayant jamais eu d’autre maladie que la petite-vérole dans son enfance, se retira, lors des orages révolutionnaires, dans un bien qu’il avait en Champagne , où il s’occupa à l’agriculture, sans cependant se fatiguer. Au mois

(i) Journ. gén. de méd. , 1808.

CONGESTIONS SANGUINES

d’août 1 808, il vint à Paris pour y passer quelques jours. Le lendemain de son arrivée, il se trouva un peu incommodé : on me lit prier de l’aller voir. Il se plaignait d’une douleur le long de la colonne vertébrale, depuis les vertèbres cervicales jusqu’au bout du sacrum, douleur qui l’incommodait depuis quelque temps; il disait y sentir une grande pesanteur ou de l’engourdissement qui se prolongeait dans les cuisses, les jambes et les pieds; il attribuait cet état à la fatigue du voyage, attendu qu’il avait été très-gêné dans la voiture, où il était resté une nuit et un jour sans dormir. Il avait l’habitude de se livrer beaucoup au sommeil. Le visage était frais , calme , les yeux bons , la peau douce , sans chaleur, et le pouls fort, mais égal; il me dit que cet état du pouls était naturel chez lui : du reste, point de douleurs ni même d’embarras dans la tête; le malade allait librement à la garde-robe; ses urines étaient bien cuites et légèrement citronnées. Je pensai, comme le malade, que cette indisposition provenait du voyage, et je conseillai le repos et un bain domestique. Je le quittai à dix heures du matin; à onze heures, on vint me chercher, et l’on me dit qu’il ne pouvait remuer les jambes; déjà les urines et les matières fécales s’étaient échappées involontairement, et sans que le malade en eût rien senti.

Les cuisses et les jambes sans mouvemens, étaient chaudes sans sécheresse; le ventre et toute la région abdominale paraissaient souples; le pouls n’avait plus la force et la célérité que je lui avais trouvées quelques momens avant; la respiration devenait moins facile; le

et épanchemens rachidiens. 53 1

visage avait perdu de sa couleur, les yeux de leur éclat et de leur vivacité; la tète prenait de la pesanteur, mais sans douleur; il n’y avait cependant pas d’étourdissemens. Dans cet état, le malade se plaignait d’un sentiment de douleur avec pesanteur et engourdissement; il ajouta alors qu’il y avait environ six mois que son épine (c’est son expression) lui faisait un peu de mal, mais qu’il croyait que c’était un rhumatisme : il appelait cette douleur son bâton dorsal. Ce fut le dernier mot qu’il prononça, il mourut à l’instant.

Autopsie cadavérique.

Etat extérieur. Depuis environ les dernières fausses côtes circulairemeut jusqu’aux ongles des pieds ^ il existait une ecchymose générale qui augmentait en noirceur à mesure qu’elle approchait des doigts des pieds ; le scrotum surtout était d’un noir d’encre.

Tête. Il y avait un peu d’eau dans les ventricules du cerveau. Il s’écoula du sang assez abondamment du canal rachidien.

Rachis. Ce liquide coula de nouveau en grande quantité quand j’ouvris ce canal osseux. Il y avait peu de ce liquide à l’extérieur de la gaine méningienne; la plus grande partie s’était écoulée pendant que la scie agissait. J’ouvris l’enveloppe, dans laquelle je trouvai comme une bouillie d’un rouge sang de bœuf, et qui se voyait depuis la partie inferieure de l’os sacrum , jusqu’à la troisième ou deuxième vertèbre dorsale, où on commençait à apercevoir, sinon la moelle , au moins un

CONGESTIONS SANGUINES

corps un peu plus formé, sans cependant présenter une figure bien régulière. Comme j’ouvrais les enveloppes à mesure que je montais vers la base du crâne, j’arrivai à la septième vertèbre cervicale, où je commençai à trouver la moelle épinière dans son intégrité quant à la forme, mais la couleur était d’un rouge trèsfoncé; en voulant la fendre dans sa longueur pour connaître si le sang avait pénétré dans son intérieur, et l’avait teinte comme à son extérieur; envoûtant, dis-je, la fendre , elle s’écrasa sous mes doigts çt le scalpel ; il n’y eut qu’à son extrémité supérieure où elle conservait encore un peu de sa forme naturelle et de sa consistance; l’intérieur participait à la même teinte que l’extérieur, mais allant en diminuant à mesure que l’on montait vers la base du crâne et le trou occipital. Dans une assez grande longueur, environ du milieu des vertèbres dorsales jusqu’au bas du sacrum , les membranes étaient séparées très-distinctement, de sorte qu’on pouvait voir le canal vertébral et deux autres canaux, mais membraneux, remplis de sang.

Thorax. Tous les organes de cette cavité étaient dans l’état naturel.

Abdomen. Les intestins étaient très -injectés, depuis l’estomac jusqu’au rectum inclusivement; le foie et la rate, d’une couleur rouge foncée; mais le cæcum, le colon , le rectum, la vessie et les reins étaient presque noirs ; les autres intestins et l’estomac avaient moins de couleur.

Nous retrouvons ici quelques-uns des phénomènes qui ont été observés chez les différons malades dont

ET ÉPANCHEMENS RACIIIDfENS.

j’ai rapporté l’histoire, tels qu’une douleur continue dans la longueur du rachis, un sentiment de pesanteur et d’engourdissement dans les membres inférieurs. Ces symptômes, qu’on peut rapporter à une simple congestion des vaisseaux rachidiens sans lésion profonde de la moelle épinière, puisque les mouvemens étaient libres et faciles, et que cet individu vaquait à ses occupations et se livrait au jardinage , ont été évidemment exaspérés par le mouvement de succussion imprimé au tronc pendant une longue route, et par la fatigue qui en est résultée. En effet, à hissue du voyage, les accidens s’aggravent, la paralysie est complète, les fonctions de la vessie et du rectum sont anéanties, la respiration devient de plus en plus difficile, et le malade s’éteint rapidement, en conservant jusqu’à la fin toute l’intégrité de ses facultés intellectuelles.

Il serait difficile d’indiquer la cause d’une désorganisation aussi prompte de la moelle épinière, quoique l’état du pouls, qui était habituellement plein et fort, annonçât chez ce sujet une prédisposition aux congestions sanguines. Sans ajouter d’autres Conjectures à ce sujet, je ferai remarquer que l’affaiblissement rapide de la circulation et de la respiration qui a eu lieu en raison directe de la promptitude avec laquelle la moelle a été détruite, explique très-bien l’injection et la couleur noire des viscères abdominaux, car il a existé dans les derniers momens des phénomènes semblables à ceux de l’asphyxie. Je viens de dire que les mouvemens de succussion imprimés au tronc ont pu favoriser et activer la congestion sanguine rachidienne : une semblable

CONGESTIONS SANGUINES

cause paraîtra sans doute bien mécanique: cependant,

quelle que soit l'explication qu’on veuille admettre, voici

un fait qui paraît venir à l’appui d’une semblable opinion.

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