‹ Traité de la moelle épinière et de ses maladies, [electronic resource]Chapitre 38 sur 84 · OBSERVATION L\XXII · texte numérisé non relu

OBSERVATION L\XXII

^Coliques et diarrhée accompagnées de convulsions des membres inférieurs, suivies de paralysie du mouvement avec conservation de la sensibilité. Guérison et rechute avec retour des même accidens ; disparition de ces nouveaux symptômes par l'effet des douches d’eau chaude salée. Troisième rechute t\ la suite d’une pneumonie aiguë ; mouvemens convulsifs des membres ; paralysie du mouvement et conservation de la sensibilité. Mortledouzièmejour.Ramollissement pultacédu renflement lombaire avec induration du réstedela moelle.

Auguste Mettrai, âgé de vingt-deux mois, avait toujours joui d’une parfaite santé depuis sa naissance, lorsqu’il fut pris de coliques et de diarrhée dans les premiers jours de septembre i8a3. Ces accidens duraient depuis quinze jours quand M. Billard fut appelé, et trouva cet enfant avec une fièvre violente, la face pâle, léger assoupissement, selles abondantes, liquides, jaunes et spumeuses; affaiblissement des deux jambes qui pliaient avec douleur sous le poids du corps. Cette paralysie incomplète était survenue après des convulsions que les parens avaient attribuées aux vers, et qui avaient eu lieu en même temps que le dévoiement. (Tisane d’orge avec sirop de guimauve , fomentations émollientes sur l’abdomen, diète.) La diarrhée disparut au bout de quatre jours; mais la fièvre et l’immobilité des membres abdominaux, qui conservaient d’ailleurs toute leur sensibilité, persistaient également. Tous les phénomènes d’excitation se dissipèrent insensiblement, et le icr octobre l’enfant avait repris ses couleurs, son appétit, mais non sa gaîté naturelle. L’exploration du rachis et des articulations coxo-fémorales ne laissant entrevoir

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aucune maladie des os, et tout annonçant une altération du renflement lombaire de la moelle, M. Billard pratiqua pendant quelques jours des frictions sèches sur les lombes; deux vésicatoires volans furent successivement appliqués sur la même région , et Ton vit alors quelques mouvemens dans le gros orteil, puis dans le pied du coté droit.

Tel était l’etat de cet enfant, d’ailleurs remarquable par son embonpoint et sa fraîcheur , lorsque je le vis avec M. le docteur Guépin , médecin à Angers, le 1 5 octobre 1 8i3. Je conseillai l’emploi de douches d’eau tiède fortement salée sur la portion lombaire du rachis : le traitement intérieur se composa de boissons délayantes. Trente douches tombant d’une hauteur de huit pieds furent administrées pendant la dernière quinzaine d’octobre, et curent le plus grand succès; car, au bout de six jours, l’enfant agitait avec assez de vitesse le pied et la jambe du côté droit ; les mouvemens du côté gauche étaient plus lents et plus bornés. Après chaque douche, on le plaçait dans un lit chaud , où il suait abondamment. A la fin du mois, les mouvemens étaient plus étendus; mais le malade n’avait pas encore recouvré assez de forces pour se soutenir.

La rigueur de la saison fit suspendre les douches pendant la première quinzaine de novembre, et l’on ne pratiqua que des frictions sèches sur la région lombaire. Dans la seconde quinzaine, quarante nouvelles douches furent administrées, et leurs succès furent rapides, puisqu’après leur emploi, en Soutenant l’enfant sous les bras, et en le promenant à la lisière, il commençait à

s’appuyer sur ses jambes, qu’il agitait Tune devant l’autre, comme le font les en fans qui commencent à marcher. Dans le mois de décembre, le mieux alla en augmentant, sous l’influence des douches, la jambe gauche restant toutefois un peu plus paresseuse. Enfin , dans les premiers jours de janvier 1824, l’enfant commença à marcher à l’aide de la main de sa mère; il se tenait debout en s’appuyant sur une chaise; il mangeait avec appétit, suait beaucoup la nuit, dormait bien, et n’avait jamais de fièvre.

Au milieu de ce rétablissement complet, l’enfant est tout à coup atteint, le 20 janvier, de douleurs abdomî nales, qu’on accroît par la pression, avec ballonnement du ventre; des déjections de matières liquides, trèsclaires, filantes, jaunâtres, fort odorantes, accompagnent ces coliques, avec lesquelles existent en même temps le développement et la fréquence du pouls, la chaleur et la sécheresse de la peau , la blancheur de la langue. Dès l’apparition de ces accidens, les douches avaient été suspendues. (Quatre sangsues au pourtour de l’anus, tisane gommée édulcorée avec sirop de guimauve, deux bouillons de veau.) Trois jours après l’emploi de ce traitement, tous les accidens disparurent, à l’exception du dévoiement, qui était toujours fort abondant. Le 24 et le 25, tisane de riz avec addition de quelques gouttes de laudanum. Suspension de la diarrhée. Le 28, la santé du jeune Mettrai était entièrement rétablie, et l’on s’aperçut alors, en voulant le faire marcher, que les jambes, de nouveau paralysées , avaient perdu le mouvement et la force qu’elles avaient recou-

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vrés; de sorte que le fruit du long traitement dirigé contre la paraplégie sembla perdu dans un instant.

On revint à l’usage des douches d’eau salée, on en administra vingt-huit dans le courant du mois de février; aucun médicament ne fut donné à l’intérieur, on se borna aux boissons émollientes. A la fin de ce mois, l’enfant avait recouvré toutes ses forces; il marchait et courait avec aisance, quoiqu’il y eût une légère claudication due à une faiblesse un peu plus grande dans la jambe gauche. Enfin, les mouvemens reprirent leur première énergie , et il courait avec les autres enfans de son âge presque avec autant de facilité que s’il n’eût jamais été malade.

Trois mois après la guérison , le 25 mai 1824, le jeune Mettrai est affecté d’une pneumonie intense, qui fut combattue énergiquement dans le principe; mais dans la nuit du 28 au 29 mai , il survient des convulsions des membres thoraciques et pelviens avec roideur du tronc, trismus et contorsions de la bouche. Les parens administrèrent des lavemens de sanguenite ( artemisia rnaritimà) ; les convulsions cessèrent, et l’on se persuada qu’elles étaient dues à la présence de vers dans le canal intestinal : aussi réitéra-t-011 le vermifuge, malgré les observations de M. Billard. Cependant la pneumonie faisait toujours des progrès; les membres abdominaux étaient entièrement paralysés du mouvement, mais trèssensibles et douloureux, car un faible pincement, ou un simple déplacement en les soulevant, provoquait les cris de l’enfant qui rapportait tout son mal à ses jambes.

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Le 3o mai, continuation des accidens de la pneumonie qui accroissent d’intensité ; l’enfant se plaint en outre d’une douleur de tête, qu’il indique en portant la main au front quand on lui demande où il souffre; il s’agite beaucoup; mais les jambes restent immobiles, la peau brûlante, le pouls très-plein et accéléré. (Cataplasme sur le côté douloureux, tisane émolliente, bouillon de veau.) Dans la nuit du 3i mai au Ier juin , des convulsions semblables aux premières se manifestent de nouveau. On remarqua des mouvemens convulsifs des membres supérieurs et inférieurs, des lèvres, des ailes du nez, des paupières et du globe de l’œil. Pendant les convulsions, si on saisissait les jambes , ou si on les touchait avec un corps froid ou capable de faire une impression subite, elles se retiraient par un mouvement brusque. Ces convulsions durèrent deux heures sans que l’enfantperdît connaissance pendant ce temps: il criait, appelait sa mère, et s’efforcait de fixer les personnes qui l’accompagnaient. Après ces mouvemens spasmodiques, les jambes restaient immobiles, et ne conservaient qu’une sensibilité ordinaire. Quand M. Billard vit le malade dans la matinée, tous ces symptômes étaient disparus, et on lui avait fait prendre de la mousse de Corse dans du lait ; quelques déjections alvines avaient eu lieu sans produire la sortie d’aucun ver. L’enfant ne se plaignait que de la tête et des jambes. M. Billard conseilla des vésicatoires volans le long du rachis, mais les parens's’y opposèrent.

Le 3 et le 4 juin se passent sans apporter aucune amélioration. La fièvre est toujours très-forte; l’enfant

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est très-altéré et refuse les alimens. Dans la nuit du 4 au 5, les convulsions reparaissent, et à cinq heures du matin il présentait les symptômes suivans : face pâle , grippée; yeux ouverts et fixes, pupilles très-dilatées; mouvemens convulsifs des différens muscles de la face et des yeux; trismus, roideur du tronc; mouvemens précipités de flexion et d’extension des jambes et des bras de l’un et de l’autre côtés; excrétion involontaire de l’urine; ventre souple ; pouls petit, irrégulier, filiforme; perte de connaissance depuis une heure seulement. ( Six sangsues à l’angle de chaque mâchoire , courant d’eau froide dirigé sur la tête et le long du rachis, lavement d’eau froide avec deux gros d’éther.)

Les mouvemens convulsifs de la face cessent tout à coup , la connaissance revient ; l’enfant appelle sa mère ; il boit quelques cuillerées d’eau sucrée. Néanmoins les mouvemens convulsifs des, bras et des jambes existent toujours; iis durent encore une heure, puis enfin se ralentissent, sans cesser tout à coup. Au bout de deux heures, le calme est entièrement revenu; mais en se plaignant de la tête, il porte la main droite au front, tandis que le bras gauche et les deux membres inférieurs restent immobiles. Les accidens se renouvellent deux heures après avec moins d’intensité. La nuit fut calme. Le lendemain 6, même état que la veille; secousses brusques et passagères dans les bras et dans les jambes; paralysie complète du mouvement de ces dernières; mouvemens très-bornés du bras gauche, plus étendus dans le bras droit; persistance de la sensibilité dans tous les' membres, annoncée parles plaintes du

malade quand on le pince légèrement : même faiblesse du pouls. Dans la soirée, sueur et chaleur générales, respiration laborieuse: l’enfant tombe dans un état comateux profond, et meurt à quatre heures, sans qu’il se présente aucun phénomène particulier.

Autopsie cadavérique dix-huil heures après la mort.

Extérieur du corps. Pâleur générale, demi-marasme; sugillations au dos et au cou; roideur très-prononcée des membres et du cou.

Appareil cérébro-spinal. Épanchement de sang très-abondant entre la dure-mère et les vertèbres, et surtout dans la région lombaire. Au niveau des deux premières vertèbres lombaires et de la première dorsale, la dure-mère paraît fort épaisse et d’une dureté remarquable ; sa couleur était d’un rouge foncé dans tous les points où elle était en contact avec le sang épanché, ce qui résultait d’une imbibition postérieure à la mort. Quant à l’épaississement dont nous venons de parler, il occupait toute la circonférence de la gaîne méningienne dans le point indiqué. A l’intérieur, les enveloppes membraneuses de la moelle épinière n’offrent rien à noter. Le tissu médullaire du renflement lombaire est ramolli, semi-fluide, jaunâtre, mêlé de stries de sang, mais il ne répand aucune odeur : après avoir dirigé pendant dix minutes un filet d’eau sur cette partie de la moelle, il ne resta plus qu’un lacis de vaisseaux gorgés de sang. Au niveau de la huitième paire dorsale, la substance nerveuse présentait une fer-

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meté qui contrastait singulièrement avec le ramollissement inférieur qui intéressait également la partie antérieure et la partie postérieure de la moelle. La densité de son tissu allait en augmentant de plus on plus, à mesure qu’on se rapprochait davantage du renflement cervical : de sorte que là il criait sous le tranchant du scalpel, en offrant une coupe nette et polie : la substance grise était, au contraire, molle et rougeâtre. Exposée à l’air, privée de ses enveloppes, la moelle ne se ramollit point, et conserva sa dureté. Le bulbe céphalique et la protubérance annulaire étaient également durs et résistans , de même que les pédoncules cérébraux et les tubercules quadrijumeaux. Le reste de l’encéphale n’offrait rien de remarquable; Sa consistance n’était pas augmentée, non plus que celle du eervelet : on n’y remarquait ni injection sanguine, ni infiltration séreuse; une très-petite quantité de liquide existait dans les ventricules; les méninges cérébrales étaient saines.

Thorax. Poumon droit hépatisé dans sa partie supérieure et latérale, bronches contenant des mucosités épaisses et filantes.

Abdomen. Estomac sain ;• nulles traces d’inflammation dans toute l’étendue du tube intestinal; plaques folliculaires dans la région iléo-cœcale de l’intestin "rêle. Un seul ver lombric fut trouvé dans l’iléon.

Cette observation, intéressante sous le rapport du traitement employé pour combattre la myélite, et de ses heureux résultats lors du début de la maladie cl de la première rechute, fournit en même temps l’exemple

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d’une coïncidence frappante entre le développement de l’irritation intestinale, et l’apparition de la paraplégie, phénomènes qu’on peut ajouter aux preuves nombreuses que j’ai déjà données pour démontrer les connexions de la moelle epiniere avec les organes intérieurs , et l’influence réciproque que ces diverses parties exercent les unes sur les autres. Il est évident que la première récidive de la paralysie a été le résultat du retour de la flegmasie gastro-intestinale, et que la seconde a eu lieu consécutivement à la pneumonie. Je ne pense pas qu’on puisse mettre en doute l’action vraiment remarquable des douches d’eau chaude salée : j’ai vu depuis ce moyen produire des effets non moins avantageux dans plusieurs cas analogues.

La paraplégie déterminée par l’inflammation du renflement lombaire de la moelle, ne paraît pas avoir été précédée d’un sentiment d’engourdissement : d’ailleurs, l’enfant était trop jeune pour indiquer cette sensation , si elle eût existé ; mais il y a eu des mouvemens convulsifs lors du début de la myélite. D’un autre côté, l’exaltation de la sensibilité, annoncée par l’état douloureux des membres, est un phénomène qu’on observe assez ordinairement dans la méningite rachidienne, et l’enveloppe méningienne de la moelle était, en effet, le siège d’une inflammation très-prononcée dans le point correspondant à la myélite. N’est-ce pas à cette même méningite qu’on doit attribuer les contractions tétaniques du tronc, qui eurent lieu dans la seconde rechute? car nous avons vu précédemment que celte phlegmasic, quoique circonscrite, peut causer la roi-

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(leur tétanique du tronc tout entier. Je ferai remarquer que le sentiment a persisté dans les membres qui étaient paralysés du mouvement, et cependant le ramollissement occupait également les cordons antérieurs et postérieurs de la moelle.

Nous ne trouvons pas non plus dans les lésions cadavériques l’explication de la différence observée dans l’intensité de la paralysie de l’un et l’autre côtés ; mais l’altération de la moelle épinière nous offre en quelque sorte le tableau des changemens successifs que l’inflammation apporte dans le tissu de cet organe. Ainsi , le renflement lombaire, qui avait été déjà plusieurs fois le siège de la phlegmasie, a été plus promptement désorganisé et ramolli ; tandis que les portions dorsale et cervicale, dans lesquelles la myélite était à son début, présentaient un accroissement de densité très-remarquable, qui eût été suivi du ramollissement, si l’enfant n’eût pas succombé aussi rapidement : les mouvemens convulsifs des membres supérieurs n’ont probablement pas eu d’autre cause. Enfin , l’injection des vaisseaux rachidiens et l’hématorachis ne permettent pas de douter de la nature inflammatoire du ramollissement et de l’induration de la moelle épinière.

En revenant sur quelques-uns des symptômes présentés par le jeune Mettrai, je viens de faire remarquer que les membres paralysés étaient néanmoins douloureux, et j’ai ajouté à cette occasion, qu’il y avait à la fois inflammation des membranes de la moelle et de son tissu. Cet état douloureux des membres, sur lequel j’ai déjà appelé l’attention en traitant de la méningite ra-

chidienne, ne serait-il pas le résultat de l'extension de l’inflammation des méninges de la moelle à l’enveloppe de ses nerfs? On sait, en effet, que ces membranes concourent en partie à former le nevrilèmc, et cette continuité de tissu rendrait plus probable encore l’existence d’une névrite plus ou moins étendue, donnant lieu à des douleurs qui sont quelquefois assez analogues aux névralgies.

Quoi qu’il en soit , cette aberration singulière de la sensibilité s’observe assez souvent quand la myélite est compliquée de méningite 5 dans un cas intéressant, publié par M. Brierre (1), la malade, chez laquelle le mouvement et la sensibilité des membres inférieurs étaient pour ainsi dire éteints, éprouvait tout à coup des douleurs intolérables, semblables à de nombreuses piqûres d’aiguilles, qui se propageaient de ces membres aux épaules dès qu’on pinçait ou qu’on serrait fortement la peau. A l’autopsie, on trouva la portion inférieure de la moelle convertie en une bouillie liquide et une exsudation puriforme, intermédiaire à l’arachnoïde, et la pie-mère, dans le tiers inférieur de la longueur de la moelle. La paraplégie durait depuis un an. Il y avait plusieurs plaques cartilagineuses dans la partie, correspondante de l’arachnoïde qui était en même temps notablement épaissie dans leur voisinage.

Cependant la myélite seule parait aussi donner lieu à des crampes douloureuses dans les membres , sans autres phénomènes plus particuliers, comme on peut le voir

(r) Nouv. Bibl. rticcl. Mai 1826.

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dans l’observation suivante (i), qui fournit en même temps un nouvel exemple de l’influence que les affections des organes digestifs exercent sur le centre nerveux rachidien.

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