OBSERVATION LXXXV1I
Affaiblissement progressif du mouvemeut des membres inférieurs sans altération de la sensibilité, suivie de la paralysie du mouvement avec contracture de ces membres; les extrémités supérieures sont libres; excrétions urinaire et fécale involontaires. Mort dans la septième année. Ramollissement de la partie antérieure de la moelle épinière , d’autant plus marqué, qu'on l’observe plus supérieurement.
Louis Spréval, né à Salines, en Piémont, le 18 avril 1760, ex-fusilier à la cinquième demi-brigade de vétérans, entra à la maison royale de Cbarenton le 17 octobre 1806. On ne put alors obtenir aucune espèce de renseignemens sur l’état antérieur de ce malade.
Pendant les sept ou huit premières années, il fut habituellement taciturne, indolent, paresseux ; il ne se
b-j'2 MYELITE OU INFLAMMATION
plaisait qu’au lit, et ou avait de la peine à Peu faire sortir. Lorsqu’on l’interrogeait, il répondait lentement, et ses réponses se bornaient à quelques mots sans suite, quelquefois entièrement dépourvus de sens. Sa démarche était chancelante, ses extrémités inférieures vacillantes: l’une et l’autre paraissaient également affectées. Le mouvement des extrémités supérieures était libre; son pouls a toujours été faible et lent. 11 mangeait, digérait, et dormait parfaitement bien. Quelquefois cependant il sortait de son apathie habituelle, devenait hargneux, violent, et cherchait à frapper tous ceux qu’il rencontrait. Un jour il faillit tuer un malade qui était dans la même chambre que lui. Ces accès, au surplus, n’ont jamais été que momentanés.
Il y a huit ou neuf ans, ses extrémités inférieures s’affaiblirent progressivement, et il finit enfin par en perdre entièrement l’usage. Depuis sept années au moins, il est resté couché dans son lit, les cuisses fléchies sur le bassin, et les jambes sur les cuisses, sans pouvoir s’en servir pour exécuter aucun mouvement, et sans qu’il lui fut possible d’en opérer l’extension. Ces parties avaient néanmoins conservé leur sensibilité ordinaire, et pour peu qu’on essayât de les pincer ou de les piquer, elle se manifestait par des signes non équivoques. Les extrémités supérieures ont conservé leurs mouvemens jusqu’à la fin. Pendant tout ce temps, les excrétions alvines et urinaires ont eu lieu involontairement. Le malade entendait encore, mais sa voix était presque entièrement perdue : à peine pouvait-il émettre quelques sons faibles et inarticulés. Ses facultés intellectuelles
de la moelle épinière. 67 3
étaient complètement éteintes : il ne faisait plus que boire, manger et dormir. Quelquefois cependant il donnait encore quelques signes de colère.
Il mourut le 2 mars 1823, à la suite d’un dévoiement qui dura trois semaines , et que rien ne put arrêter.
Autopsie cadavérique trente-six heures après la mort.
État extérieur. Marasme, maigreur excessive, commencement d’excoriation sur les deux trochanters : membres supérieurs mous et flasques, membres inférieurs roides et contractés.
Cavités crânienne et vertébrale. Crâne éburné, trois fois plus épais que dans l’état sain. Dure-mère cérébrale épaissie ; dans l’une et dans l’autre cavités, l’arachnoïde n’offre aucune trace de lésion. La pie-mère du cerveau ne présente rien de remarquable : celle qui recouvre les éminences olivaifes et pyramidales , ainsi que la face antérieure de la moelle épinière , est trèsdense, bleuâtre et pointillée dans toute son étendue. Cette coloration commence à la commissure du cervelet, et ne finit qu’avec la moelle vertébrale. Elle est limitée de chaque côté par les racines antérieures des nerfs rachidiens et le ligament dentelé. Dans tout ce trajet, la pie-mère est intimement adhérente à la moelle , et on ne peut l’en détacher sans en'enlcver une partie.
Cette membrane enlevée, on trouve les corps olivaires et pyramidaux ramollis et convertis en une sorte de pulpe grisâtre et diffluente. Cette altération se continue dans toute la partie antérieure de la moelle épi—
^74 MYÉLITE OU INFLAMMATION"
nière, et dans presque toute l’épaisseur des faisceaux fibreux qui la forment, de telle manière cependant que le ramollissement est moins considérable à mesure que l’on descend vers la portion lombaire de la colonne vertébrale, et que la couleur grisâtre de la partie supérieure diminue également d’une manière progressive, et finit par disparaître presque entièrement vers la fin de la moelle. En remontant vers l’encéphale, on peut suivre ce ramollissement à travers la commissure du cervelet, les cuisses du cerveau, les couches optiques, les corps striés, et jusque dans quelques-unes des circonvolutions cérébrales, surtout vers la partie moyenne du lobe droit.
Toutes les parties du cerveau, autres que celles qui viennent d’être indiquées, n’offrent aucune altération sensible, non plus que le cervelet ; seulement la commissure de celui-ci est plus dense que de coutume, et contraste ainsi d’une manière frappante avec la mollesse des parties voisines.
Les racines antérieures des nerfs rachidiens peuvent encore être distinguées sur les faisceaux qui leur donnent naissance; mais elles n’ont pas leur consistance naturelle. La partie postérieure de la moelle épinière, et la membrane qui la recouvre, sont dans l’état sain.
Cavités thoracique et abdominale. Aucune lésion sensible dans les organes thoraciques; un peu de sérosité épanchée dans l’abdomen et quelques taches rougeâtres sur le péritoine. La membrane muqueuse de l’estomac est bleuâtre et pointillée dans presque toute son étendue. Celle des intestins présente quel-
ques taches rouges; tous les autres organes sont sains»
Articulations . Après la section des muscles fléchisseurs, les membres inférieurs deviennent mobiles. Il y a une très-grande quantité de synovie dans les articulations.
Ce malade présente dans les symptômes progressifs de la myélite la plus grande analogie avec ceux dont l’histoire précède, et nous voyons de même chez lui la contracture des membres survenir à mesure que le mouvement diminue- En Outre, le ramollissement occupait seulement les cordons antérieurs de la moelle, et le ' mouvement seul était altéré, tandis que la sensibilité était intacte. Certes, un semblable résultat est bien concluant en faveur des expériences physiologiques faites sur la moelle épinière. Mais, sous un autre rapport, cette observation ne présente pas une corrélation aussi satisfaisante entre les phénomènes existans pendant la vie, et l’altération cadavérique; car le ramollissement de la substance nerveuse était d’autant plus marqué qu’il occupait une partie plus supérieure de la moelle, ^et cependant les membres supérieurs, loin d’être affectés comme les inférieurs, avaient conservé toute la liberté de leurs mouvemens.
Quoi qu’il en soit, il y avait ici lésion profonde du mouvement avec conservation de la sensibilité, et les cordons antérieurs de la moelle épinière étaient seuls altérés : on a observé déjà plusieurs fois dans ce cas le même phénomène. Ainsi, M. Bouley, médecin vétérinaire, a rapporté (i) l’observation d’un cheval dont le
(i) Joum. de méd vet. . tom. i , pag. 28.
f>7^ MYÉLITE OU INFLAMMATION
train postérieur était complètement paralysé du mouvement, quoique la sensibilité y fût aussi grande que dans l’état normal. Après la mort de l’animal, on trouva la partie inférieure' de la moelle épinière, qui correspond à l’antérieure chez l’homme, ramollie et diffluerite, tandis que la partie supérieure n’offrait aucune lésion ; .la pulpe des paires lombaires et sacrées inférieures était peu consistante, et leurs enveloppes rouges et phlogosées.M. Velpeau (i) a publié un fait analogue, quant à la démonstration de l’isolement du mouvement et de la sensibilité; une tumeur encéphaloïde avait détruit une partie de l’un des cordons antérieurs de la moelle, tandis que celui de l’autre moitié et les postérieurs étaient intacts; chez la malade, la sensibilité persista dans le membre correspondant , mais ses mouvemens étaient. tout-à-fait impossibles. Je reviendrai sur cette observation , en parlant des tissus morbides développés dans la moelle épinière. Enfin , dans l’exemple que j’ai déjà cité d’après M. Serres, la sensibilité exista à peu près intacte jusqu’à la fin dans les membres paralysés du mouvement; et chez ce malade, l’altération occupait particulièrement la partie antérieure de la moelle épinière. Mais revenons à notre malade.
J’ai dit que les évacuations alvines étaient involontaires ainsi que l’excrétion de l’urine ; cette dernière circonstance ne paraît pas avoir été observée attentivement- du moins il résulte de plusieurs renseignemens qui m’ont été communiqués depuis, et même des réflexions publiées à ce sujet du vivant de M. Royer-
(i) Arcliiv. gén. de ined. , toin. 7, pag. 68.
Collard, et qu’il n’a pas réfutées, que jusqu’à la fin l’urine ne fut pas rendue involontairement, et que son évacuation n’eut pas lieu par regorgement; en un mot, que rien n’annoncait que la vessie fût paralysée. Ainsi, l’affection de la moelle épinière ne paraît donc avoir affaibli ici que les fonctions de l’intestin; et cette circonstance n’est pas moins difficile à expliquer que la persistance des mouvemens des membres supérieurs malgré l’étendue et la profondeur du ramollissement dans la région cervicale de la moelle épinière. D’un autre côté, j’ajouterai que l’état de ce malade fournit des argumens assez plausibles en faveur de l’opinion de M. Bellingeri, qui pense que les racines rachidiennes antérieures président aux mouvemens de flexion , et les postérieures à ceux d’extension et à la sensibilité tactile.
Les altérations du système nerveux sont, sans contredit, celles qui produisent le plus souvent des symptômes qui ne sont pas en rapport avec les altérations qu’on observe après la mort , et nous avons déjà vu plus d’un exemple de cette vérité. M. Portai rapporte un fait qu’on peut, à cet égard, rapprocher du précédent.