ATROPHIE ET HYPERTROPHIE DE IA MOEILE EPINIERE
Atrophie.
Parmi les changemens que les progrès de Page apportent dans les divers organes de l’économie, un des plus remarquables consiste dans la diminution souvent très-notable de leur volume. On observe surtout cette atrophie sénile dans la totalité du centre nerveux cérébro-spinal. Cotugno l’a indiqué d’une manière précise (i). Haller, Morgagni et Fischer ont noté aussi que la densité du cerveau augmente considérablement dans la vieillesse, et qu’il durcit. M. Chaussard(2) a remarqué que la moelle épinière présente en même temps un accroissement sensible dans sa densité 5 que son volume est toujours plus ou moins sensiblement diminué, et que sa longueur est constamment moindre. Ce raccourcissement est particulièrement manifeste dans les cas où le rachis offre une courbure prononcée chez les vieillards dont le dos est très-voûté , quoiqu’il
(1) Loc.cit.
1 (2) Recherches sur l’organisation des vieillards. Dissert, inatig.
Paris , 1822.
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soit egalement appréciable quand la colonne vertébrale a conservé toute sa rectitude.
Antérieurement à M. Chaussard, M. Desmoulins (1) avait constaté d’une manière directe que, dans la vieillesse, le cerveau diminue de volume et de densité, et qu’en même temps ses fibres prennent plus de dureté et de cohésion; qu’il en est de même pour la moelle épinière et les nerfs. La comparaison de la pesanteur spécifique du cerveau de plusieurs vieillards , lui a montré que la densité de cet organe était d’un vingtième à un quinzième moindre que celle qu’il offre chez l’adulte : d’où il suit nécessairement que, sous volume égal, il y a moins de molécules, et que par conséquent la nutrition y est moindre.
Lorsque je dirigeai mes recherches sur l’anatomie physiologique et pathologique de la moelle épinière, je n’avais pas connaissance de celles qui avaient été faites par ces deux médecins ; et les résultats auxquels je suis arrivé sont devenus pour moi d’autant plus concluans, qu’ils sont entièrement semblables aux leurs, et qu’ainsi nos observations se confirment mutuellement. J’ai remarqué sur un grand nombre de vieillards, hommes et femmes, que dans l’état normal et physiologique, la moelle épinière subit les mêmes changemens que ceux qu’on vient de signaler pour le cerveau.
Indépendamment de son raccourcissement, cet organe offre dans sa grosseur une diminution proportionnée , et qui est également sensible dans les régions cer-
(1) Mémoire sur l’état du système nerveux sous les rapports de volume et de masse, etc. ; in Journ. de physiq. Juin 1820.
-vicalc, dorsale et lombaire. Sa densité est généralement augmentée ; le volume des racines rachidiennes est fréquemment en rapport direct avec celui de la moelle épinière, et l’atrophie est appréciable dans chacune d’elles. Cotugno avait observé que la quantité du liquide vertébral était d’autant plus considérable que le volume du cerveau et de la moelle était moindre. Ce fait a été constaté par les recherches récentes de M. Magendie, comme je l’ai dit précédemment, et j’en ai vérifié moi-même plusieurs fois l’exactitude.
Bonnet (1) dit qu’il a trouvé la moelle épinière sensiblement diminuée dans toute sa longueur , sur le cadavre d’un individu qui avait été agité de convulsions générales , presque continuelles pendant douze années. Le canal vertébral contenait en même temps une quantité considérable de sérosité , et c’est à la pression exercée pendant long-temps par ce liquide , qu’il attribue cette diminution remarquable de la grosseur de la moelle. Il l’a observée une seconde fois , également avec un épanchement séreux dans le canal rachidien , sur le cadavre d’un homme qui était affecté de parafe (2).
On voit dans ces deux exemples d’atrophie de la moelle épinière, des phénomènes directement opposés coïncider pendant la vie avec le même état de ce centre nerveux; il est donc probable que dans l’un et l’autre, les symptômes qu’on a observés résultaient d’une alté-
(1) Sepulchret. , tom. 1, pag. 3o5.
(2) Jbid. , pag. 370.
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ration du cerveau. Quant à la quantité considérable de liquide qui entourait la moelle épinière, nous avons vu qu’il en est habituellement ainsi dans l’atrophie sénile de ce centre nerveux, et l’on ne peut attribuer à la pression du liquide cette diminution de grosseur.
Si l’àgc produit souvent ce changement dans le volume de la moelle épinière, il peut résulter aussi de l’inaction prolongée de cet organe, et il se passe ici ce qu’on observe en général dans les parties du corps condamnées à un repos prolongé. Ainsi, d’après les réflexions que fait Morgagni au sujet d’une observation rapportée par Wepfer, il parait qu’il a remarqué souvent que la moelle épinière des individus hémiplégiques depuis long-temps, est diminuée sensiblement de volume dans toute l’étendue de la moitié latérale qui correspond au côté affecté (1). Il cite dans la même lettre l’observation de Salzmann qui a vu la moelle épinière d’un homme mortrà la suite d’une paralysie des membres inférieurs, entièrement desséchée dans les vertèbres supérieures des lombes , de sorte qu’une grande partie des nerfs lombaires était affectée de la même manière (2). M. Chaussier a trouvé aussi ces nerfs dans un état d’atrophie et d’endurcissement (3).
Quaaid l’altération qui produit la paraplégie existe pendant plusieurs années, la moelle est atrophiée audessous du point désorganisé : ce changement a été noté dans l’observation lxxxv. J’ai eu l’occasion de le
(1) De sedid. et caus. , epist. 1 1 , sect. 10.
(2) Ibid., sect. 25.
(3) Traité de l’encéph. , 1807, pag. t55.
remarquer assez souvent chez les paraplégiques; parmi ceux que j’ai observés, je citerai le suivant.
Un idiot, âgé de vingt ans, rachitique, mourut dans le marasme le plus complet. Les membres inférieurs surtout étaient atrophiés, les cuisses fortement fléchies sur le bassin, et les jambes sur les cuisses : cette rétraction résultait d’une contracture permanente qui existait depuis long-temps. Une large ulcération des tégumens avait mis à découvert la partie postérieure du bassin , et l’on voyait au milieu une saillie d’un demi-pouce, formée . par l’extrémité du coccyx qui était noir et nécrosé ; les veines rachidiennes étaient gorgées de sang ; le tissu cellulaire extérieur à la dure-mère était infiltré d’une sérosité rougeâtre, gélatiniforme, dans la partie postérieure et moyenne de la région dorsale. La cavité des méninges contenait une quantité assez abondante de sérosité limpide; les veines médianes postérieures et antérieures étaient remplies d’un sang noir qui les distendait, surtout celles de la région lombaire. La substance de la moelle avait sa consistance ordinaire, mais son volume était réduit à la moitié environ de celui qu’elle offre dans l’état naturel; le renflement lombaire était à peine marqué, de sorte que la moelle s’amincissait graduellement jusqu’à sa terminaison. Les racines des nerfs lombaires étaient filiformes; le cerveau ne présentait rien de remarquable; la substance corticale ne formait qu une couche très-peu épaisse; les organes des autres cavités étaient dans l’état sain. Je n'ai pu savoir quels phénomènes ce malade avait présentés avant la mort : seulement depuis beaucoup d’années il ne
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pouvait plus marcher, à cause de la contracture des membres abdominaux.
La paralysie de longue durée amène donc à sa suite l’atrophie de la moelle épinière et des nerfs qui en émanent; en voici un nouvel exemple. M. Magendie m’a communiqué l’observation d’une vieille femme qui était depuis une douzaine d’années dans une inaction presque complète, le corps fortement fléchi en avant , et les membres inférieurs dans un état de contracture assez prononcée; aucune altération de la sensibilité n’accompagnait la lésion du mouvement. A l’autopsie, on trouva la moelle épinière considérablement diminuée de volume et très-dure. Les racines antérieures des nerfs rachidiens étaient réduites en quelque sorte à leur névrilème, tandis que les postérieurs n’offraient aucun changement appréciable.
L’atrophie de la moelle épinière consécutive aux progrès de l’âge, peut quelquefois être plus prononcée dans un point de la moelle, quoiqu’il y ait diminution réelle de son volume dans toute son étendue. C’est ce que j’ai observé sur le cadavre d’un vieillard assez gras, et dont la taille était de cinq pieds deux pouces environ ; les membres n’offraient aucun amaigrissement ; la moelle épinière présentait dans toute sa longueur une diminution d’un tiers au moins de son volume habituel; mais c’était surtout dans le bas de la région dorsale, au niveau de la neuvième vertèbre, que la moelle était rétrécie. Son diamètre n’était que de trois lignes et demie transversalement, et d’arrière en avant un peu plus de deux lignes : cette diminution de volume se remarquait
dans une étendue d’un pouce environ ; le renflement lombaire n’avait pas sa grosseur ordinaire; les nerfs qui en partent ne me semblèrent pas plus petits que dans l’état naturel; la substance de la moelle n’était ni plus molle, ni plus consistante; les membranes n’offraient aucune injection notable. Je ne pus avoir aucun renseignement sur cet individu.
L’état d’embonpoint de ce vieillard prouve queFatrophie sénile de la moelle épinière peut avoir lieu sans exercer une influence appréciable sur la nutrition et les phénomènes d’accroissement des autres organes, en un nlot ? qu’elle peut exister isolément. Je dois ajouter que, dans les différens cas que je viens de citer, le canal rachidien n’offrait aucun rétrécissement.
En général, un examen comparatif de la moelle dans les différens âges, m’a prouvé que cet organe présente chez les vieillards une diminution de volume très-marquée, accompagnée d’un changement dans le tissu nerveux, semblable à celui que M. Desmoulins a signalé pour le cerveau : il perd de sa densité et de son volume, et ses fibres acquièrent plus de dureté et de cohésion. Ce changement résulte d’un défaut réel de nutrition , dû probablement à ce que la substance médullaire reçoit une quantité de sang de moins en moins grande, à mesure qu’elle s’endurcit. Telle est sans doute aussi la cause de l’atrophie qu’on observe chez les individus qu’une paralysie ou toute autre affection oblige de garder un repos complet pendant long-temps : c’est ce qu’on remarque dans les muscles privés de mouvemens.