‹ Traité de la paix intérieureChapitre 12 sur 93 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Le zèle impétueux.

U» zèle trop vif trouble encore cette paix. Celui qui est animé de ce zèle , saisit touc avec force et avec chaleur , et semble se faire un point de conscience de s’écarter toujours de la modération si nécessaire à la tranquillité de l’aine; il est prompt à entreprendre tout ce qui est bon , ou qui paroit l’être ; ardent à l’exécuter , impatiem

d’en voir la fin. La prudence qui réfléchit avant que de se déterminer , est à ses yeux négligence ou politique ; la modération qui opère avec retenue , est pesanteur et indolence ; et la modestie qui voit tranquillement , et sans un plaisir trop sensible , la bonne issue de ses pieux projets , est indifférence pour le bien. S’il prend le parti de la solitude , c’est un hibou qu’on ne voit Jamais , et qui semble avoir en horreur la lumière; c’est un vrai misanthrope dont il faut soigneusement éviter la rencontre , et qu’on n’aborde pas impunément. S’il prend le goût de se produire pour faire le bien , il court çà et là, il s’agite sans cesse, et ne se donne pas un moment de repos. S’adonne-t-il à la mortification . il n’y met point de bornes, et dans peu de temps il ruine sa santé; quand il pense à la rétablir, il se ménage jusqu’à la mollesse. Veut-il rom pre une liaison trop naturelle , un commerce qui le dissipe : il ne se donne pas la patience de dénouer insensiblement , il rompt sans aucun égard : en un mot il est extrême en tout, et ennemi déclaré de la discrétion.

Les fautes d’autrui allument d’abord son rèle toujours prêt à prendre feu : c’est un ssnfant du tonnerre, qui voudroit foudroyer

regagner la ferveur et la paix que la dissipation nous a fait perdre (i).

La tristesse fait sur nous des impressions totalement opposées , mais elle ne nous en fait pas moins perdre la paix. La joie nous dissipe , la tristesse nous concentre ; la paix est au milieu , mais bien loin de Tune et de l’autre. Inutilement nous représenterions ici tous les mauvais effets de cette humeur sombre et chagrine. Tout le monde sait qu’elle nous fait d’abord perdre tout le calme intérieur , et que se répandant au dehors, elle nous rend ombrageux, timides, impatiens , insupportables aux autres et à nous-mêmes. Dans cet état on semble avoir perdu tous les talens de la nature et de la grâce; ils sont comme ensevelis sous les ruines de l’édifice intérieur. On ne peut former presque aucune bonne pensée ; rien ne se présente à l’esprit que d’afïligeant et souvent d’obscène. On fuit les hommes , et on ne s’approche point de Dieu : l’on n’a ni le mérite du recueillement , ni le soulagement de la dissipation.

Il y a une tristesse qui est selon Dieu (2),

(1) Mulla bona compunclio aperit , qiue dissolutio citô perdere cousue vit. Imit. Chris ti. L. 1. c. it.

(a) Quæ secundùm Deum tristitia est. a Cor. 7. y. 10.

comme une joie que l’on goûte en Dieu (i). L’apôtre nous exhorte à goûter toujours cel le-ci , et il se réjouit de ce que les Corinthiens ont ressenti celle-là. C’est la joie de Marie entre les bras de sainte Elisabeth , et sa tristesse au pied de la croix. L’une et l’autre concourent à nous procurer la paix de l’ame , bien ioin de la troubler. L’une est un frein pour notre légèreté , et l’autre un soulagement pour notre foiblesse. Elles n’ont rien de vicieux que dans leurs excès , et ces excès ne commencent qu’a-* vec le trouble intérieur. Ce n’est qu’alors qu’on doit dire avec le Sage , que cette joie est une folie (2) , et que cette tristesse est une source de mille maux (3).

Il faut donc modérer la joie excessive et la noire tristesse , surtout dès leur naissan ce : car si on leur laisse faire du progrès , il sera difficile de recouvrer la tranquillité de son ame. Ce sont deux opposés qui se détruisent mutuellement : l’on peut utilement se servir de l’un contre l’autre, s’exsiter à une sainte joie , lorsqu’on se sent porté à la tristesse , et arrêter par le frein d’une salutaire tristesse les saillies de la

(1) Gaudete in Domino semper. Philip. 4» v. 4.

(2) Cor stultorum ubi lælitia est. Eccles. 7. v . £

(3) Omnis plaga tristitia cordis est, Eccl. 6. 25. v. 1

tous les Samaritains. Zèle indiscret et imprudent : sans respect pour ses supérieurs, 6ans ménagement pour ses égaux , sans condescendance pour ses inférieurs , il voudroit que tout le monde fût parfait , et il ne s’aperçoit pas que ce désir impatient est lui -même une grande imperfection. Co n’est pas qu’il se néglige lui-même : non , son zèle n’est pas celui des pharisiens ; il exige encore plus de lui-même que des autre?. Il se presse pour avancer dans la vertu , il se tourmente , il épuise son corps et son esprit. Ses fautes le mettent au désespoir : triste , confus , abattu , il n’a plus la confiance de reprendre la route dont il s’est écarté ; peu s’en faut qu’il n’abandonne tout. On ne possédera jamais la paix , tandis qu’on sera le jouet des saillies , des caprices , des dépits de ce zèle déréglé , comme l’est une plume du vent qui l’agite.

Ce zèle empressé est peut-être ce qui trouble le plus la paix intérieure des âmes dévotes ; c’est du moins ce qui la traverse le plus souvent. Les occasions de se passionner et de se dissiper ne reviennent que rarement pour les personnes retirées; mais la matière du zèle ne manque jamais. Eh ! quels beaux prétextes l’activité naturelle n’en prend-elle pas pour se livrer à toute

34 REMÈDES AUX OBSTACLES son ardeur! Dieu est offensé ; ceux qui font le mal se perdent; ceux qui en sont les témoins s’en scandalisent ; il faut arrêter le progrès du désordre , et l’arrêter d’abord. Ainsi parloient les ouvriers empressés et imprudent de l’Evangile. De ce pas nous allons arracher cette maudite ivraie : Imus et coUigimus. Mais le père de famille plus prudent et plus tranquille , sans être moins zélé, les arrête et donne à leur activité , depuis la naissance du froment jusqu’à la moisson , tout le temps de se calmer. Zélateurs impatiens, savez-vous bien ce que vous allez faire ? Dans le premier accès de cette dévote passion qui vous enflamme , votre précipitation vous empêchera de faire le juste discernement : vous confondrez tout , vous foulerez le bon grain , en courant au mauvais ; ou enfin vous les arracherez tous deux à la fois , parce qu’ils tiennent l’un à l’autre. Eh ! si vous êtes si empressés d’ôter tout le mal , portez vous d’abord sur celui qui est le plus près , et qui sûrement n’est pas le moins pressant : tournez votre empressement contre luimême : par là vous vous assurez un premier fruit de votre zèle , qui vous disposera au second. Autrement il est à craindre que vous ne perdiez tous vos soins, et que

vous ne fassiez qu’ajouter au mal qui vous révolte , l’empressement qui vous aveugle.

Pour modérer ce zèle impatient , il faut en considérer à loisir les incon véniens , qui sont la précipitation , le trouble et le scandale ; en réprimer les saillies , en écartei même pour un temps les réflexions ; et à avant que d’agir, attendre, autant qu’il se peut sans inconvénient, qu’un mouvement plus tranquille caractérise en nous le zèle qui vient de Dieu.

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