CHAPITRE III
L’activité naturelle.
JL’ardeur du naturel qui fait qu’on s’empresse et qu’on se passionne facilement , a presque les mêmes caractères que ce zèle impétueux , et la même opposition à la paix intérieure. J’ose même dire qu’elle en est ordinairement la source , et que le plus souvent l’on n’est actif et impatient par zèle, que parce qu’on l’est par tempérament. Suivez ces personnes d’un zèle trop ardent, vous les trouverez toujours les mêmes , dans les actions ordinaires de la vie humaine , comme dans celles de la piété. Elles s’em-
pressent pour tout , jusqu’à s’embarrasser elles-mêmes ; et jamais rien n’est assez tôt fait à leur gré. Elles prennent un ton de voix élevé et décisif : elles ne louent ni ne blâment rien modérément; tout est excellent , ou détestable. Ces dévots inconsidérés accompagnent tout ce qu’ils font , et tout ce qu’ils disent , d’un regard vif et d’une action animée : ils courent toujours , st ne savent pas marcher. Cette activité est comme un feu dévorant , qui dessèche et qui consume autant l’ame que le corps ; toujours dans le mouvement, toujours changeant, et irrégulier dans sa figure. C’est un mercure sans consistance, aussi peu fixé que celui qu’on tire des mines. On ne sera jamais dans une assiette tranquille , qu’on n’ait auparavant amorti cet excès de vivacité, et qu’on ne se soit bien rendu maître de soi-même.
Je ne prétends point ressusciter ici l’apathie des anciens philosophes , ni anéantir les puissances de lame avec les faux contemplatifs du dernier siècle. Agissons , et agissons même avec force autant qu’il nous est donné de pouvoir agir ainsi : mais agissons avec suavité ; car ce pouvoir est donné à tout le monde ; ce n’est que par notre faute que nous perdons cet avantage.
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Soyons vifs , si nous sommes nés tels ; nous pourrions être plus mal partagés ; mais loin de nous laisser emporter par notre vivacité , soyons-en toujours les maîtres , et sachons la contenir dans les bornes qu’une juste modération lui prescrit.
Pour y réussir , il faut éviter tout ce qui passionne. Je ne parle pas ici des passions grossières et criminelles qui déchirent la cœur ; ceux qui en sont possédés n’aspirent point à cette paix ; ils ne la commissent même pas. Il seroit aussi ridicule de leur parler de silence intérieur et de repos en Dieu , que si l’on eût exhorté les parricides à la tranquillité et au sommeil, lorsqu’ils étoient renfermés dans un sac avec un chien et un aspic en punition de leur crime. Mais je parle de certaines passions délicates, qui, sans être criminelles, ne laissent pas, en attirant l’ame au dehors d’elle-même, de l’éloigner de Dieu , qu’il faut chercher au dedans de soi, comme dit saint Augustin (1).
Ce sont ces passions qui lui donnent des ébranlemens et des secousses qui la tirent de cette assiette où elle doit être, pour se posséder elle-même et pour s’unir à Dieu ;
(i) lu tus eras ? et ego foris quærebam te. Jug. Confis s
Paix inter.
assiette d’esprit, calme intérieur si délicat , que la moindre chose altère , comme lo moindre vent agite et trouble la surface d’une eau tranquille. C’est ce qui faisoit gémir saint Bernard, et qui le faisoit se plaindre malgré son profond recueillement et l’austérité de sa mortification intérieure, que rien n’étoit tranquille en lui , et qu*il éprouvoit de l’agitation dans toutes les puissances de son ame (1) , parce que les passions subtiles s’insinuent partout. Telles sont celles de l’amitié même innocente , du plaisir même légitime, du savoir même nécessaire : tels sont certains désirs même permis.
Le calme de notre cœur est troublé par l’excessive vivacité de notre naturel : il faut la ralentir. Ce moyen est facile à trouver; mais on ne le pratique pas aussi facilement, ni avec un succès bien sensible. Ce n’est qu’à la longue qu’on amortit son activité. Plus l’ouvrage est difficile , plus la récompense en est grande , et plus par conséquent elle doit ranimer notre zèle , appliquer notre vigilance , encourager notre foiblesse et nous consoler de nos peines. Si saint François de Sales employa tant d’années à modérer sa vivacité , et se
( * ; lit me oihil tedet. Bernard.
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ainquit enfin parfaitement, devons-nous, ou faire peu de cas de ce travail , ou désespérer du succès ?
Un naturel plein de feu peut nous porter loin • mais afin qu’il ne nous précipite et ne nous fatigue pas , il faut lui tenir les rênes courtes.
Conduisons-nous nous-mêmes comme nous conduisons un enfant d’une vivacité extrême , à qui nous voulons faire prendre la gravité de l’âge mûr : dès qu’il commence à parler haut et précipitamment à s’empresser dans ses actions , à marcher trop vite, nous jetons sur lui des regards sévères pour l’avertir de se modérer.
Notre imagination est ordinairement ce qui nous donne cet empressement. Le principe de cette activité n’est pas toujours dans notre imagination trop vive, ou dans notre coeur passionné ; il est quelquefois en partie dans notre tempérament . dans ce cas, la médecine peut venir à propos au secoors de la vertu.
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