‹ Traité de la paix intérieureChapitre 21 sur 93 · XVII · texte numérisé non relu

XVII

Mais le scrupule produit de bien plus grands maux encore : et c’est ici, hommes scrupuleux , que je vous prie de redoubler d’attention , pour considérer les plus funestes effets de vos perplexités continuelles. J'en remarque trois surtout , qui doivent bien vous alarmer sur vos alarmes mêmes , et vous faire prendre les plus puis- 6ans moyens de les surmonter, pour ne pas exposer votre salut.

Le premier de ces effets , c’est que ne vous conduisant que par la crainte , étant toujours saisis, consternés, abattus par ces sortes d’impressions , vous vous accoutumez à ne regarder dans le péché que votre mal , et non le mal absolu et l’afTense de Dieu ; ce qui vous abat le sentiment , vous rend tous mercenaires, affaiblit beaucoup l’amour divin : et plaise à Dieu qu’il n’en soit qu’affaibli !

Le second effet, c’est qu’à force de douter et d’agir , vous vous exposez extrêmement à réunir ces deux choses , et à agit

péché mortel, et conséquemment met en hasard votre salut 1

Voilà le beau fruit de vos scrupules, outre les autres que je viens d’expliquer. Quels soins ne devez-vous donc pas vous donner pour vous préserver d’un mal aussi dangereux, et en attendant que vous puissiez vous en délivrer entièrement , pour empêcher ses suites funestes ! Mais quel moyen? Le voici. Remplissez-vous découragé et de générosité : souhaitez de plaire à Dieu , et ne haïssez rien tant que ce qui lui déplaît, et précisément parce qu’il lui déplaît : protestez-lui souvent dans vos méditations, dans vos prières, dans toutes vos communications avec lui , qui doivent être fréquentes, que pour rien au monde vous ne voudriez l’offenser même véniellement. Dans l’occasion mettez cette résolution en pratique, et évitez soigneusement le péché véniel bien connu. Je dis bien connu : car en matière de fautes vénielles il ne faut pas s’arrêter pour des perplexités qui , revenant à tout instant , vous accableroient , vous rendroient timides , et vous nuiroient plus que le péché même que vous craindriez. 11 suffit d’être dans la résolution sincère de n’en commettre aucun aveG une pleine réflexion et uns connoissance bien claire

Après quoi décidez-vous hardiment sur tous vos doutes; et dans ceux mêmes qui ont pour objet le péché mortel, ne pensez pas en avoir fait un véniel; si cela n’est bien sensible. Vous ne vous y tromperez guère, car souvent vous n’avez pas même commis une imperfection là où vous craignez d’avoir fait une chute mortelle. Et quand vous vous y tromperiez quelquefois, le mal seroit moins grand que la timidité , et moins encore que la familiarité avec le péché vé niel , à laquelle vous conduiroit votre fa^ cililé à vous en croire coupables : et d’ailleurs le péché véniel dont vous ne vous croiriez pas coupables , seroit effacé d’abord par le renouvellement de votre détestation de tous les péchés de cette espèce*

Passez courageusement sur tout, jusqu’à ce que les bornes de la loi de Dieu , bien sensibles , vous arrêtent , lui protestant fréquemment que pour la vie vous ne voudriez pas l’offenser même véniellement ; et soyez bien persuadés que tant que vous persévérerez dans cette résolution et dans cette pratique , malgré bien des fautes de foiblesse inévitables dans cette vie , Dieu ne permettra pas que vous tombiez dans le crime et que vous vous perdiez.

O combien celle généreuse résolution et

dans le vrai doute du péché mortel , ce qui est incontestablement s’en rendre coupable. Pour éviter ce malheur , vous devez oujours , avant que d’agir , opposer à ces doutes déraisonnables un jugement de la raison , ou un mépris plus raisonnable encore que vos craintes peu fondées, et vous bien garder d’agir dans l’incertitude si vous péchez ou non. Cependant , pour ne pas trop vous alarmer sur ces actions faites dans un prétendu doute , je veux bien vous faire remarquer que souvent vous l’élevez sans vous en apercevoir, et que vous n’avez agi que dans la crainte et dans le scrupule lorsque vous croyez avoir agi dan» le doute. Mais comme la chose est très-délicate, faites-vous une loi, en attendant que vous puissiez vous défaire de vos scrupules , de leur opposer toujours , non un raisonnement , mais une vue simple et un jugement subit et pratique de la raison. J’appelle un jugement pratique de la raison celui qui, sans s’arrêter à une spéculation éloignée , nous décide dans le moment sur des maximes qui nous sont propres.

Le troisième effet de vos scrupules, c’est qu’à force de douter si vous avez péché mortellement dans les actions que vous avez faites, vous vous familiarisez avec le péché

mortel, dont vous devriez rejeter l’idée au plus loin et avec la dernière horreur; et par là vous en affoiblissez en vous la crainte. Ainsi vous vous exposez à y tomber sans un grand combat, à y croupir sans beaucoup de remords , et à vous en confesser sans assez de douleur. Et voilà le fruit de vos prétendues délicatesses de conscience, mais en effet de vos vrais égaremens.

J’ajoute encore un quatrième effet, et qui est d’une très-grande conséquence ; c’est que vos scrupules roulant toujours ou presque toujours sur ce qui intéresse essentiellement votre salut , et vos craintes ayant pour objet ordinaire le péché mortel , vous êtes tranquille dès que vous pouvez vous convaincre que vous n’y êtes pas tombés ; ce qui vous accoutume à ne faire presque aucun cas du péché véniel , qui est cependant un si grand mal, qu’il vaudroit mieux que l’univers entier rentrât dans le néant, que d’en commettre un seul. Cette funeste accoutumance fait que vous tombez sans remords dans une infinité de ces fautes que vous appelez légères : comme si l’on pouvoit appeler léger ce qui déplaît à Dieu , ce qui affoiblit votre ame , ce qui donne au démon un grand avantage sur vous , ce qui vous dispi se au

cette fidèle pratique ne dissiperoient-elles pas de peines, ne lèveroient- elles pas de scrupules , ne donneroient-elles pas de joie sainte , n’attireroient-elles pas de grâces , et n’assureroient-elles pas notre salut, qui court risque jusque dans les âmes scrupuleuses , et par leurs scrupules mêmes î Souvent leurs scrupules sur des choses de rien concourent à les aveugler sur des points essentiels, et toujours ils les en distraient. Combien cette dernière réflexion ne doitelle pas les tenir dans riiumilité , mais sans trouble, exciter leur vigilance, et les porter à combattie leurs scrupules !

§ XVIII

Avez -vous toujours trouvé raisonnables et solides les incertitudes de votre conscience ? Cent et cent fois vous les avez reconnues chimériques. Ne seroit-ce donc pas une souveraine imprudence de suivre un guide aussi sujet à s’égarer, et à vous faire égarer avec lui , par préférence à ceux qui ne vous ont jamais fait faire une fausse démarche ?

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