‹ Traité de la paix intérieureChapitre 25 sur 93 · XXIV · texte numérisé non relu

XXIV

Quoique le raisonnement que nous venons de faire paroisse clair et concluant , met tous-le dans un autre jour , pour le faire pénétrer, s’il est possible, dans l’esprit des scrupuleux , à qui les choses les plus évidentes ne leparoissent aucunement, dès qu’elles ne sont point conformes à leurs idées. Les lois de Dieu et des hommes obligent par elles-mêmes ; mais il faut dans la pratique qu’elles nous soient appliquées par la conscience , qui est le jugement pratique de la raison , qui nous dicte dans le moment, quand nous sommes bien disposés, ce que nous devons faire. Les lois sont toujours les mêmes , mais elles n’obligent pas également ; et on ne pèche pas également en les transgressant , parce qu’elles ne sont pas également appliquées par une conscience droite. L’ignorance invincible, la véritable bonne foi , excusent de péché ceux qui transgressent quelque loi divine ou humaine; parce que la conscience ne leur propose pas alors celte loi. Aussi , comme dit saint Bonaventure , l a conscience

76 REMÈDES AüX OBSTACLE.

large sauve souvent celui qui mériteroit d'être clamnè (1) , c’est - à - dire , qui fait des œuvres en elles -mêmes dignes de la damnation éternelle ; parce qu’elle ne lui dicte pas que la loi qu’il transgresse , l’oblige dans ce moment : et au contraire (a conscience trop rigide damne quelquefois celui qui mériteroit d’être sauvé ; parce qu’il ne fait rien qui l’en rende indigne , que de ne pas faire ce que la conscience lui propose comme une obligation , mais qui dans le fond n’en est pas une pour lui. Si donc une personne scrupuleuse , agitée de quelque perplexité au sujet de certains devoirs qu’elle craint de n’avoir pas remplis, après avoir proposé son doute à son directeur sage et éclairé, fait ce qu’il lui prescrit sans aucun égard à ce doute f sur ce principe universellement reçu , qu’un scrupuleux doit toujours obéir dans ses doutes, elle fait ce que la conscience lui propose comme le mieux qu’elle peut faire ; et par conséquent , quand le confesseur se tromperoit , elle est exempte de tout péché, parce qu’elle agit selon sa conscience.

Il seroit inutile de dire que la conscience

(1) Consciciitia nimis larga sæpè salvat damnandum; tonscieutia nimis sti icta e contra sæpè damnat salvau* «lum. Bonavtut, in Comptnd . theoL verit. lib> a. r. 5».

ui proposoit ce devoir à remplir. Car elle ne le lui proposoit pas comme une obligation certaine , mais comme une simple crainte, et cette crainte, dit saint Bonaventure , n’est pas le jugement de la conscience , qui est la règle immédiate de nos actions (1). Cette crainte , bien loin d’èlre un jugement , n’est pas même un vrai doute : car le doute dit le pour et le contre , avec des raisons égales de part et d’autre ; au lieu que cette crainte n’est qu’une incertitude de l’ame, dont on ne sauroit souvent donner aucune raison , ou du moins dont les raisons sont sensiblement détruites par celles de l’opposé : c’est à quoi les scrupuleux doivent faire attention , pour bien distinguer ces deux choses , qu’ils confondent , et qui sont si différentes; car le plus souvent ils croient douter, lorsqu’ils ne font que craindre. J’ose même dire que souvent ce n’est pas une crainte de leur esprit , qui doit toujours avoir quelque mo«* tif au moins léger , mais une peur de pure impression , semblable à celle des enfans dans les ténèbres , de laquelle ils ne savent donner d’autres raisons que la peur même , et l’obscurité. Ainsi ou peut dire qu’ils

(i) Aliud est conscientia , aliud timor conscientix Bonavent. in Con\pend . theolog, verit. lib. a. c, 5a.

tremblent de crainte , sans avoir un véri table sujet de craindre (1). On en voit crain* dre avec les dernières alarmes, sans savoir pourquoi. Alors , pour peu qu’ils soient raisonnables , on leur fera aisément entendre qu’une crainte sans fondement n’est qu’une crainte puérile, plus digne de leur pitié que de leurs réflexions ; et pour peu qu’ils soient dociles , on les fera d’abord résister à cette impression , et bientôt l’oublier.

Quand ce seroit une crainte véritable f et qu’elle iroit même jusqu’au doute , le scrupuleux devroit toujours obéir , et en obéissant il seroit sans reproche , quand même le devoir sur lequel roule sa peine ne seroit pas rempli ; parce que ce doute est une incertitude de la raison , et non un jugement de la conscience , et que c’est le jugement qui est la règle de nos actions. La raison lui présente ce doute , non comme une lumière pour sa conduite ; mais comme une matière à son obéissance. Il obéit : il suit donc le dernier jugement de sa conscience , qui doit immédiatement le déterminer; et en prenant le parti qui lui est proposé par ceux qui le dirigent , ce

(i) Illic trepidaverunt timoré ubi non erat timor* Pi. i3. w. 5.

n'est pas seulement par obéissance , mais véritablement par conscience qu’il le prend. S’il semble résister à celle-ci , ce n’est qu’en apparence qu’on lui résiste , mais en effet il se conduit par sa lumière. C’est par conscience qu’il résisle à sa conscience ; par une conscience raisonnable et décidée , à une conscience scrupuleuse et incertaine.

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