XXXI
Cettb réflexion peut beaucoup tranquil User une ame dans les scrupules qui regardent uniquement le passé; mais pour ceux qui regardent le temps présent par rapport au passé , comme sont les doutes que l’on pourroit avoir si l’on a suffisamment rempli certains devoirs et si l’on ne doit pas y revenir, ce qui fait le plus grand tourment des scrupuleux , ils pourront se décider eux-mêmes à peu près de cette manière : Il n’est rien que je ne sois prêt à souffrir plutôt que d’offenser le Seigneur, surtout mortellement. Fallût-il revenir, non une fois, mais plusieurs , au devoir que je crains de n’avoir pas rempli , je n’hésitetois pas entre cette petite peine et le plus grand de tous les malheurs, qui est la perte de Dieu. Si donc je n’y reviens pas, ce n’est pas la peine que j’appréhende , mais c’est le scrupule que je veux éviter. Ce n’est point paresse , puisque je fais des œuvres de surérogation bien plus pénibles que celle-ci; c’est prudence , puisque la raison me l’inspire. Ce n’est donc pas indifférence
pour Dieu, puisque mon grand, mon souverain , mon unique désir est d’être tout à lui : c’est zèle pour son service et pour son amour , puisque rien ne m’empêche tant de le contempler, de le goûter, de l’aimer et de me reposer en lui, que ces peines intérieures que je veux surmonter. Ces craintes de n’avoir pas bien fait mon devoir , dont je suis maintenant agité , ne sont pas des alarmes nouvelles, mais d’anciennes impressions ; ce ne sont pas des lumières , mais ce sont des troubles : cent et cent fois on me les a fait mépriser , et plus souvent encore j’aurois dû les mépriser de moimême , puisque je n’y vois que le oui et le non, qui ne sont pas de la simplicité de Dieu et de l’invariabilité de sa lumière , mais de l’ignorance et de l’instabilité de la chair (1). Mais la raison qui m’inspire, et l’autorité qui m’ordonne de l’écouter, me disent ce oui immuable qui peut seul fixer mes incertitudes, et m’unir à Jésus-Christ par l’uniformité de la paix de l’aine (2). Je suppose donc ce devoir rempli , et je m’en
(1) Numquid levitate usus sum, aut quæ ccgito, •ecundùm carnem cogito , ut sit apud me est et non ? a. Corinth, u 9, 17.
(a) Jésus Christus non fuit est et non, sed est
il illo fuit. Ibid, v, 19»
fais un encore plus essentiel de n’y pas revenir pour n’être pas toujours , comme un enfant , le jouet de mille idées vagues et de vaines imaginatious, mais pour acquêt rir la solidité de l’âge parfait. Les fautes que j’ai faites en satisfaisant à cette obliga tion sont, pour la plupart , des effets du désir ordinaire et excessif que j’ai de n’en point faire ; et ainsi ce qui les a causées les justifie : plus je les crains ordinairement, plus j’ai lieu maintenant de ne les point craindre. Assurément je n’eusse point fait par réflexion ce que je crains tant tous les jours , ce que je craignois , en commençant cette action et en la continuant, de faire par fragilité. Et après tout, si je l’eusse fait avec réflexion , je verrois maintenant sans nuage, et ce que j’aurois fait, et la réflexion qui me l’auroit fait faire.