XXXII
Ces raisonnemens ne doivent pas se faire dans toutes les occasions, ni même dans la plupart : les scrupuleux entreliendroient par là leur habitude de raisonner avec leurs craintes et leurs doutes , ce qui est la source de leur mal : il suffit de les faire lorsqu’on se sent le plus agité. L’impression qu’ils feront dans l’ame influera , lors mé-
DE LA PAIX INTÉRIEURE. g3
me qu’elle n’y pensera point, dans tout le détail de leur conduite , qui en deviendra toujours plus ferme , plus raisonnable et plus sûre. Hors ces occasions des plus vives alarmes, il faut couper court et sans raisonner avec ses peines ordinaires , dès qu on reconnoît du premier coup d’œii que l’on a fait son devoir, du moins pour l’essentiel. Je dis du premier coup d œil, et non du premier mouvement; car c;est par la lumière de la raison , et non par un sen timent d’impression , que nous devons nous conduire.
En faisant ces raisonnemens , il ne faut pas vous arrêter à répondre à toutes les ob jections qu’une conscience alarmée forme contre votre éloignement du péché, il faut le supposer sans contestation sur le gros de votre conduite. L’éloignement du péché ne consiste pas à n’en commettre plus aucun, mais à avoir un désir sincère de n’en plus commettre , à gémir de ceux que l’on commet par faiblesse , et à se précautionner contre tous. Jouir de Dieu et ne plus l’offenser, n’est le propre que des saints qui sont dans le Ciel : le servir et faire pénitence de ses fautes, l’est de ceux qui sont sur la terre.
Ce qui doit vous encourager à voui dé-
cider sur ces raisonnemens lorsque vous vous trouvez accablé des plus fortes craintes, c’est que, quand vous en tireriez quelquefois des conséquences trop favorables , et quand , ne croyant que mépriser des craintes frivoles , vous passeriez par-dessus des doutes fondés, ce ne seroit pas en vous une malice coupable, mais une innocente erreur. La droiture de vos intentions, la bonne foi dans laquelle vous agiriez, la nécessité de vaincre vos scrupules, l’obéissance que vous rendriez à votre directeur en vous décidant vous-même , le trouble intérieur qui vous empêcheroit de discerner l’éclat des raisons pour et contre, vous excuseroient devant Dieu ; et si jamais la conscience large peut sauver, comme je l’ai déjà dit d’après saint Bonaventure, c’est danscette occasion. Jésus-Christ, bien loin de vous faire un crime de l’avoir pris pour un fantôme au travers des ténèbres, vous tendroit la main pour vous préserver du naufrage. Remplissez- vous donc de courage et de résolution ; car il en faut beaucoup pour vaincre des scrupules invétérés. Mais aussi la lumière, la joie et la paix que vous verrez sensiblement renaître à mesure que disparoîtront ces ténèbres, ces chagrins et ces inquiétudes, se-
ront le soutien de votre foiblesse , comme le fruit de votre travail