CHAPITRE PREMIER
L’humilité:
Cette vertu qui est le fondement de toutes les autres , est surtout nécessaire pour acquérir la paix intérieure, parce qu’elle mortifie les passions, qu’elle les affaiblit insensiblement, et qu’enfin elle les détruit, autant qu’elles doivent et peuvent être détruites : moyen court qui les attaque presque toutes à la fois , moyen doux qui les abat , pour ainsi dire , sans les combattre ; qui les assujettit sans effort , et qui les réduit , moins en résistant à leur force , qu’en la leur ôtant , par la soustraction de leur aliment qui est la bonne idée qu’on a de noi-même , èt qu’on veut en donner à au
trui , comme on subjugue des ennemis for midabies , en leur coupant les vivres sans en venir aux mains. Une ame véritablement humble est toujours tranquille; et qu’est-ce qui pourroit la troubler ? Les louanges qu’on lui donne la surprennent, bien loin de l’élever : le blâme et les reproches la réjouissent , bien loin de l’abattre ; elle voit avec plaisir qu’on pense d’elle ce qu’elle en pense elle-même. La calomnie , qui lui fait horreur par l’atteinte qu’elle donne à la vérité et à la justice , ne la déconcerte pas, par l’atteinte qu’elle donne à sa réputation qu’elle ne croit point mériter. Les prospérités ne lui enflent point le cœur , les adversités ne lui affaiblissent point le courage. Elle reçoit, dit saint François de Sales (1) , les peines avec douceur, sachant qu’elle les mérite ; les biens avec modestie , sachant qu’elle ne les mé*rite pas. Elle voit les fautes d’autrui avec regret , mais sans trouble , se souvenant des siennes : elle voit les siennes avec douleur, mais sans impatience, connoissant sa fragilité. Les préférences qu’on fait des autres à elle, ne l’affligent pas; elle est toujours trop élevée à son gré , tandis qu’il reste une place au-dessous d’elle. Est-elle à Cl) Eyit. 48. U*. 5
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la dernière? elle se croit encore trop favorisée de ce qu’on lui permet de l’occuper. Elle s’écarte si loin des honneurs et des dignités, qu’elle ne peut être heurtée par les ambitieux qui y courent : elle se met d’ailleurs si bas, qu’ils la fouleroientaux pieds sans s’en apercevoir, et sans qu’elle s’en aperçût elle-même. Elle prend tant de soins de se cacher, que ses talens n’irritent point l'envie ; et elle s’éloigne si fort , qu’elle se met hors de la portée de ses traits. Si on la dévoile malgré sa modestie , si on la produit malgré sa répugnance , si on l’élève îalgré ses efforts, les envieux pourront ✓omir contre elle tout leur venin, mais ils ne sauroient nuire à son repos : bien loin de s’animer contre leur malice , elle les louera de leur discernement; elle se joindra à eux, mais sincèrement , contre le mérite que le public lui attribue , et elle les priera de se joindre à elle pour le détromper. Enfin plus elle s’abaisse , moins elle est agitée ( i ); et elle trouve le parfait repos dans le centre immobile de son néant.
§• IL
Hecrecse situation! état sublime! qui
(i) Quantô quis iu se humilior fuerit , tantô erit paeatior. /mit . CUrUù , Ub. i. e, 4-
devroit bien plutôt faire le sujet de 1 envie, si une passion aussi lâche étoit capable d’aspirer à un si grand bien. Ame vraiment humble, aussi basse à vos propres yeux, que vous êtes élevée aux yeux de celui qui prend un plaisir singulier à terrasser les orgueilleux , et à élever les humbles , votre justice est comme les montagnes de Dieu (1) , dont la cime jouit d’une sérénité continuelle, élant au-dessus des nuages et des vents. Tandis que l’orgueilleux ne possède rien moins que le repos qu’il cherche, qu’ignorant même la route qui y conduit (2) , il s’en écarte de tout ce qu’il fait de chemin pour y arriver : tandis qu’il est déchiré au dedans par la multitude et le combat de ses pensées; qu’il est agité au dehors et par les mouvemens qu’il se donne pour s’avancer, et par les efforts de ses compétiteurs qui le repoussent ; tandis que la réputation d’autrui enflamme sa jalousie , que la sienne propre irrite sa cupidité, que son faste le fait mépriser de ceux dont il cherche l’estime , et que sa vanité le fait tomber dans des petitesses dont il rougit iub-même en même temps qu’il mendie des applaudissemens ; tandis
(1) Justilia tua sicut montes Dei. Ps . 35. p. 7.
(2) Viain pacis lion coguoveruut. Ps. x3. p. X
Poix intér 10
que les plus grands honneurs et le pins petit mépris concourent également à le rendre malheureux , comme le favori d’Àssuérus , qui , élevé jusqu’auprès du trône et à la familiarité du prince , soupire après l’hommage d’un Mardjochée assis avec les gardes à la porte du palais , et qui , ne pouvant l’obtenir , sèche de tristesse et verse des larmes de désespoir (1) ; enfin, tandis que le cœur de l’orgueilleux est comme une mer agitée d’une horrible tempête , selon l’expression du Saint-Esprit (a) , vous , humble de cœur , vous jouissez d’un calme parfait, don précieux d'un Dieu fidèle à ses promesses (3).
(x) Estker. 6. v, xa.
(a) Impii autera quasi mare fervens , quod quiescent non potesî. Isa. 57. p.20.
(3) Discite à me quia mitis sum et humilis corde t t invenietis requiem animabus v es tri», Matth . xi. 1. *9.
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