CHAPITRE II
La mortification.
Xi a mortification est aussi nécessaire à la paix intérieure que l’humilité : peut-être fest-elle davantage, les occasions de la sensualité revenant plus souvent que celles de l’orgueil. La vie des sens est entièrement opposée à la vie intérieure : on prend sur celle-ci tout ce qu’on donne à celle-là. Le corps et l’esprit , la nature et la vertu , l’amour de Dieu et l’amour de soi-même se balancent, pour ainsi dire, mutuellement: à mesure qu’on abat l’un , l’autre s’élève ; ce sont deux puissans ennemis , dont chacun se fortifie de ce qui détruit l’autre (i). Les sens donnent bien de l’occupation à une ame qui veut les borner à la vraie nécessité ; mais ils en donnent bien plus à celle qui les livre à leurs convoitises. L’œil n’est jamais rassasié de voir, ni l’oreille d’enten-
(i) Caro concupiscit adversùs spiritum, spiritus au- \em adversùs carnem : hæc enim sibi iuvieem adver- •antur. Galai. 5. v, 17.
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dre (1). Ils nous attirent sans cesse au dei hors, pour nous entretenir avec les objets extérieurs qui nous suivent en foule lorsque nous vouions rentrer en nous-mêmes.
Ainsi les sens nous entretiennent dans un commerce continuel avec les créatures , qui interrompt beaucoup celui que nous voulons avoir avec Dieu.
Le plaisir tient l’ame attachée à la terre, et l’empêche de s’élever au Ciel : il l’amollit, d’ailleurs , et la rend foible et timide comme un enfant que la moindre chose arrête, ébranle et renverse; au lieu que la mortification nous rend vigoureux, fermes, inébranlables. Aussi le démon , dont les traits, redoutables aux foi blés , s’émoussent contre les forts , craint de se commettre avec une ame mortifiée (2) , dont il est presque toujours repoussé avec perte ; mais il regarde avec mépris la piété même et les bonnes résolutions d’une ame sensuelle , qu’il est comme assuré de renverser entièrement quand il le voudra , ou dont au moins il arrêtera le progrès, si Dieu, par un secours qu’elle ne mérite pas , ne Tern*
(1) Non saturatur oculus visu, nec auris auditu impletur. Eccles . 1. p. 8.
(a) Perlimescit Satanas pionim vioilias , jejunia , etc. Aikan. in çiia S. Anton.
LA PAIX INTÉRIEURE. I l3
pêche de tomber dans le crime. Cet ennemi de notre salut a trois portes pour entrer dans notre ame et pour y mettre le trouble ; ce sont la gloire , le plaisir , et la cupidité. Si nous les lui fermons soigneusement , il est réduit à rôder autour de nous ; Circuit quœrcns , etc. ; et nous pouvons nous moquer de lui , comme des gens renfermés dans une forte place se moquent des ennemis , qui ne font que tournoyer assez loin de ses murs sans oser l’insulter.
Mais ce n’est pas assez de renoncer aux plaisirs , il faut encore aimer les souffrances. L’un ne fait que nous éloigner du vice, mais l’autre forme en nous la vertu . et nous donne proprement celte force que le retranchement du plaisir ne nous donne point par lui-même. Les saints travaux fortifient Famé , 'comme le travail du corps le rend sain et nerveux ; et une personne qui ne s’est point exercée à une vie austère et laborieuse , est aussi peu capable d’une solide vertu , qu’une femme délicate et élevée dans la mollesse est capable des travaux pénibles de la campagne. Tout l’incommode, tout l’arrête , tout la rebute ; le moindre
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exercice la met hors d’haleine , et elle court d’abord aux délassemens. Vrai symbole d’une ame peu exercée à souffrir : tout l’agite, tout la chagrine , tout la révolte, et lui fait perdre cette paix réservée aux liom* mes de bonne volonté (1), c’est-à-dire > aux hommes d’une résolution ferme et capable de tout entreprendre , parce qu’elle est capable de tout souffrir.
Cetle paix, comme celle des Etats, est le fruit de la guerre; et si l’on ne veut supporter les travaux de celle-ci , on ne goûtera jamais les douceurs de celle-là. C’est l’onction du Saint-Esprit qui nous adoucit et qui nous tranquillise intérieurement , et c’est le couteau de la mortification qui fait couler ce beaume de nos âmes. Au défaut même de celte onction sensible, la mortification nous soutiendra, et nous fera combattre toute la nuit contre la mer et les vents, en attendant que le Sauveur ramène par sa présence le jour et le calme dans nos âmes (a). Elle nous donnera une paix moins sensible, mais plus solide, parce qu’elle sera dans le fond d’une ame résignée, contente de tout ce que Dieu veut, et véritablement paisible, quoique sespuis-
(x) Fax hominibus boute voluntatis. Luc. a. 9. <4.
(a) Matih. ai.
la paix intérieure. 11$ fiances soient agitées , comme le fond d’un vaisseau est assez tranquille, quoique les mâts et les hunes soient dans un continuel mouvement. Dans cet état d’agitation affligeante et de paix insensible nous nous croirons dans la dernière misère ; mais nous serons riches devant Dieu, qui comble de ses bénédictions cet homme caché au fond du cœur dans l’incorruptibilité d’un esprit tranquille et modeste (1). Ceux qui se figurent qu’il n’y a que des consolations dans la pratique de la vertu, sont dans une illusion grossière. C’est ordinairement celle des commençans , qui , avec les enfans de Zébédée , ne demandent à Jésus- Christ que de jouir tranquillement avec lui des délices de son royaume. Mais que leur répond le Sauveur ? Pouvez - vous boire le calice que je dois boire moi-même ? C’est aussi ce que je vous dis : Pouvez-vous souffrir, et souffrir beaucoup, et 6ouffrir de toutes les manières, au dedans et au dehors , dans le corps et dans l’ame , les maladies et les tentations, les contradictions des hommes et l’ennui de vousmême, la guerre des démons et les épreu-
(i) Qui absconditus est cordis homo in incorruptibilitate quieli et modesti spiritûs, qui est in compacta Dei locuplei. i Ejj. Pctr. 3. p. 4.
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ves du Seigneur? Si vous êtes résolu & souffrir tout cela , vous jouirez d’un fonds de paix inépuisable comme les abîmes de la mer , ou comme les eaux d’un grand fleuve, qui se renouvellent sans cesse et qui ne tarissent jamais (î).
Peut-être ne cherchiez- vous autrefois dans la piété que les suavités qui l’accompagnent ; et c’est ce qui la i en doit si inégale , parce que ces douceurs ne sont pas de tous les temps. Vous étiez dévot par intervalles, parce que vous l’étiez par sensualité. Vous vouliez, comme dit agréablement saint François de Sales (2) , prier dans l’eau de naffe ; et dès que vos exercices spirituels n’étoient plus assaisonnés de ces douceurs et que vous ne sentiez plus les parfums s’exhaler pendant votre prière , vous étiez triste et découragé , et votre amour-propre sensuel vous faisoit aller chercher dans les créatures le plaisir que vous ne trouviez pas dans le commerce avec Dieu ; vous en perdiez la paix intérieure et le recueillement. Pour vous rendre l’une et l’autre , il falloit , pour ainsi dire , que Dieu usât de caresses à votre égard. Peut-être
fi) Sicut flumen pax tua , et justitia tua licut gurgites maris, ha. 48. v. 18.
( 2 ) Eflt. 48. liv. 5.
encore qu’étant trop délicat, la moindre occasion de souffrir vous faisoit perdre la paix , et par le combat intérieur que vous causoient les souffrances, et par l’infidélité à vos exercices , que vous abandonniez , ou dont vous vous acquittiez négligemment, les laissant un jour , comme dit sainteThérèse , parce que la tête vous faisoit mal ; le jour d’après, parce qu’elle vous en avoit fait ; et le troisième , crainte qu’elle 11e vous en fit. Toutes ces faiblesses étoient supportables dans votre enfance spirituelle; mais il est temps de faire voir que vous avez grandi et que vous vous êtes fortifié , que vous ne comptez plus posséder votre ame que par la patience (1) , et par une patience de tous les momens (2) ; parce que les croix sont semées partout (3) de la main miséricordieuse d’un Dieu qui en sait le prix et la nécessité , et que celui qui veut être un moment sans souffrir n’aura jamais une paix solide.
(1) In patientià vestrâ possidebitis animas vestras. Luc . ai. v. 19.
(2) Necesse est te ubiquè tenere patientiara, si internam vis habere pacem. Imit. Chr. lib. 2. c. 12.
(3) Crux semper parata est , et ubiquè te expectat. /mit. Chr . lib. 2. e. 1 a.
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