II
Ou c’est pour vous punir de vos fautes que Dieu retire ses consolations , ou c’est pour augmenter vos mérites. Si c’est pour vous punir de vos fautes , que ne tournezvous votre mécontentement contre vousmême ? Si c’est pour augmenter vos mérites, pourquoi vous plaindriez -vous de lui? S’il vous traite comme vous le méritez , quel tort vous fait-il ? S’il veut vous donner plus que vous ne méritez , en vous faisant mériter davantage , quelle reconnoissance ne lui devez-vous pas 1 Crain-
(1) Univers» viæ Domini misericordia èt verita*. Pi. a4. v. 10.
(a) Ut vincai cùm judicaris. Ps . So. y. 5.
driez- voua , ou qu’il vous fît expier vos pé cliés trop facilement dans ce monde , ou que , par de légères souffrances , il vous rendit trop heureux dans l’autre ? Vous aurez beau raisonner ; ce que vous appelez ses rigueurs doit nécessairement avoir un de ces deux motifs. Dieu ne hait point son ouvrage, (i)et il n’appelle point l’homme à son service pour le rendre malheureux : toujours heureux en lui-même, il ne l’a point créé à sa ressemblance pour se donner la satisfaction ridicule de se voir misérable dans son portrait ; et lorsqu’il l’appelle à lui , ce n’est pas pour se jouer de sa foiblesse en le repoussant d’une main tandis qu’il l’attire de l’autre. Il se joue des cieux , de la terre et des élémens, qu’il meut et qu’il varie à son gré , sans pourtant changer l’ordre primitif de sa providence (a) : mais pour l’homme, il le conduit avec des ménagemens qui font voir qu’il respecte (3) en lui l’image de sa divinité même : il envisage dans sa personne la fin glorieuse pour laquelle il l’a créé , sa
(t) Diligis omuia quæ sunt, et nihil odisli eorum qu* fecisti. Sap , ii. v, a5.
(a) Ludens in orbe terrarum. Prot». 8. 9. 3t.
(3) Cum magna revercniià disponit nus. Sap. i*. 9, *8.
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parole qu’il lui a engagée, son adoption dont il l’a honoré , ses faveurs dont il l’a comblé , son amour dont il l’a prévenu , le sang de Jésus-Christ dont il l’a couvert. Si donc il vous châtie , aimez-le , puisqu’il ne vous hait pas : s’il vous perfectionne , aimez-le encore davantage , puisqu’il vous té • moigne un plus grand amour. S’il vous fait sentir vos plus légers manquemens , ne vous troublez pas ; c’est une marque qu'il ne veut pas vous perdre : s’il vous fait souffrir ses plus rudes épreuves, troublezvous encore moins, puisque c’est une marque qu’il veut vous rendre saint. Il n’y a donc rien dans ces aridités intérieures qui doive vous jeter dans le trouble et dans l’abattement , et moins encore dans l’impatience et dans le murmure.
§. III
C’en est assez pour arrêter les plaintes de ces Israélites sensuels rebutés de la stérilité du désert et tentés de retourner en Égypte; il faut maintenant tirer de Terreur ceux qui ne croient pas être dans la terre promise , parce que la manne n’y tombe pas. Ce qui m’afflige et ce qui me trouble , dit chacune de ces bonnes âmes plus timides qu’impatientes * ce n’est pas l’âpreté des
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voies dans lesquelles je marche ; je serois satisfaite si je sa vois que j’y marche avec Dieu : je reconnois sa souveraineté et ma dépendance, ce qu’il mérite de pur amour, et ce qu’il a droit d’exiger de pénibles services : mais ce qui me fait perdre la confiance , et avec la confiance la paix du cœur , qui ne peut subsister sans elle , c’est que je crains que Dieu ne se soit retiré de moi à cause de mes fautes ; ou qu’il ne s’en retire enfin , puisque je le sers si mal; ou qu’il ne m’aime plus, puisqu’il ne jette sur moi que des regards sévères ; ou que je ne l’aime plus moi-même , puisque je le regarde avec tant de froideur.
Ames de peu de foi, et conséquemment éloignées de la paix intérieure ( parce qu’on n’en trouve l’abondance que dans la nuit obscure de la foi la plus vive ) , voilà vos craintes ; voici mes réflexions. Vous rendez justice à Dieu , mais vous ne vous la rendez pas à vous-mêmes ; ou plutôt vous ne la rendez ni à vous, ni à Dieu. Vous vous soumettez à son empire , mais vous n’ètes pas assez pénétrées de sa bonté. Vous vous occupez beaucoup de ce qu’il a droit d’exiger de votre fidélité , et non pas assez de ce qu’il veut supporter de votre foiblesse. Vous ne vous connoissez pas vous-mêmes;
LA PAIX intérieure. *5g
tous les maîtres de la vie spirituelle qui le disent ainsi , et les exemples de tous les saints qui Tont éprouvé , ne suffisent-ils pas pour nous en convaincre ?
Mais encore je suppose que ce soit pour vous punir de vos fautes que Dieu vous traite avec cette rigueur : je souhaite même que vous en soyez persuadé , pourvu que ce soit sans vous t^mbler : je crois de plus que très-souvent, du moins dans les commencemens, ou le lait de la dévotion est plus nécessaire et la dissipation plus fréquente , vous penserez avec fondement que Dieu ne vous prive de ce lait précieux qu’à cause de vos infidélités , ou bien que ce sont vos négligences qui vous en privent directement et par elles-mêmes , en le lais sant écouler par les ouvertures de vos sens dissipés (1). Je ne parle pas ici de ces abat* temens et de ces dégoûts des exercices spirituels, causés par la mauvaise disposition du corps , par la pesanteur du temps , par la malignité du démon : les personnes versées dans la vie intérieure les discernent assez , et les souffrent en patience ; je me borne à ces aridités qui les troublent si fort, parce qu’elles sont une punition de leurs fautes, et qu’elles les regardent com-
(0 PI* m rimarum undeauaauê diffluimua Btntnrd
l4o MOYliSd D'ACQUÉRIR
me une marque d’un entier abandon de
Dieu.
Mais, quelles sont les fautes que la peine vous exagère si fort ? Un simple badinage, mais trop soutenu ; une conversation innocente, mais trop prolongée ; un épanchement de cœur légitime, mais excessif; un plaisir non défendu accordé à vos sens , mais peu nécessaire ; une infidélité à l’attrait de la grâce ou £ vos exercices ; un trop long retardement à vous tourner vers Dieu et à rentrer en vous-môme ; une action faite hors de propos, par goût naturel et avec trop d’activité , etc : sont-ce là de ces fautes pour lesquelles ce Dieu qui est tout amour (1) , abandonne un pécheur à regret et comme par force ? En est- ce assez pour qu’il vous réprouve , ou pour que vous vous livriez au découragement et à une espèce de désespoir? Ah ! sa bonté s’offense de ces idées. Quoi ! parce que c’est pour vos fautes que Dieu se retire ou se cache, vous pensez que c’est pour votre perte ! Eh ! ne savez-vous pas que ce Dieu de bonté fait , de la peine que nos fautes nous attirent , le sujet de nos mérites et la matière de notre vertu ? Il condamne les Israélites à errer pendant quarante ans dans le dé- (i) Deu» cari tas est, Ep . r. Jocau 4. 16.
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vous ne connoissez ni votre infirmité , ni la grâce que Dieu vous fait , ni ce que vous êtes de vous-mêmes , ni ce que vous êtes par les bienfaits de Dieu ; vous voyez ce que vous devez faire pour lui , mais vous ne voyez pas ce qu’il fait en vous et ce que vous faites avec son secours. Est-ce une humilité mal entendue qui vous fait craindre d’apercevoir en vous le moindre don de Dieu ? Est-ce par humilité que vous vous faites un mérite de vous tourmenter toujours jusqu’au trouble sur l’accomplissement de vos devoirs , vous à qui la moindre apparence de repos suffit pour vous faire perdre tout le fruit de vos bonnes actions ? Est-ce une présomption secrète qui fous fait croire que vous pouvez beaucoup pour le service de Dieu , que la dévotion et la ferveur vous appartiennent en propre, et sont toujours à votre disposition ? Est-ce par présomption que vous vous occupez de vous-mêmes à l’excès , et que vous ne pouvez jamais réussir à vous satisfaire , parce que vous le désirez trop ? Je ne décide pas lequel de ces deux sentimens fait le sujet de votre inquiétude , et il seroit aussi difficile que peu nécessaire de le décider. Peut-être que ce n’est ni l’un ni l’autre , mais seulement une erreur qui n’a besoin
que d’instruction. Je le suppose de même, et en laissant à vos réflexions le soin de vous guérir de votre vaine enflure ou de votre timide et toujours tremblante pusillanimité , je remplis mon dessein en vous instruisant.
§. IV
Ce que vous craignez en premier lieu c’est que Dieu ne se soit retiré de vous à cause de vos fautes , et qu’il ne vous aime plus , puisqu’il ne jette sur vous que de sévères regards. Mais je vous demande , n’estce que pour punir nos péchés que Dieu tient à notre égard celte conduite rigoureuse? N’est-ce pas quelquefois , et même souvent, pour perfectionner notre vertu ? Cette froideur apparente n’est-elle pas ménagée par la Providence pour détruire notre amour-propre jusqu’à la racine , et pour en faire jeter de plus profondes à notre patience et à notre humilité , etc. ; pour épurer notre charité , nous rendre plus fervens dans la pratique des bonnes œuvres , et plus conformes à Jésus-Christ , modèle de notre prédestination ; pour nous faire mériter une plus riche couronne dans le Ciel, et dans ce monde attirer plus de grâces sur nous et sur notre prochain ? L’autorité de
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sert à cause de leurs indocilités et de leurs révoltes; mais il met tout ce temps à profit pour leur perfection , en affermissant leur foi , en exerçant leur patience , en leur apprenant à estimer des biens après lesquels il les fait long-temps soupirer, en leur enseignant dans le dernier détail les cérémonies de son culte. Tandis qu’il les punit d’une manière qui semble un peu sévère, il les protège d’une façon éclatante: il leur 6ert de guide dans ce vaste désert , et marche toujours à leur tète ; il les instruit par ses oracles , et pourvoit à tous leurs besoins; le Ciel leur fournit journellement leur nourriture , les eaux coulent en abondance d’une roche aride , et leurs habits sont miraculeusement conservés. Voilà quel est le Dieu que nous servons ; voilà combien il nous aime lors même qu’il nous châtie.
Un exemple encore plus propre à mon sujet est celui d’une grande sainte. En s’en * tretenant avec des personnes religieuses elle leur parla de la douceur des exercices spirituels , et des grands biens qu’ils produisent ; et les y trouvant moins versées qu’elle , elle sent s’élever au fond de son cœur je ne sais quel mouvement de complaisance qu’elle ne réprime pas assez tôt.
( Les saints eux-mêmes n’ont pas toujours évité les surprises du subtil amour-propre. Quel avertissement pour nous! ) Pour cette faute Dieu la livre pendant plusieurs années à des aridités et à des désolations intérieures plus pénibles que la mort. Une de vous , âmes timides à qui mon discours s’adresse maintenant, auroit cru que c’en étoit fait d’elle , et que Dieu l’avoit abandonnée sans retour : mais la sainte, qui connoît le prix de ces miséricordieuses sévérités , en prend de nouveaux motifs de ferveur et même de confiance , et met si bien sa peine à profit , que sa faute concourt beaucoup à sa sanctification. Comme l’épouse des Cantiques , elle cherche l’époux avec d’autant plus de diligence, qu’il s’est retiré d’elle dans le temps qu’elle s’étoit laissé surprendre par le sommeil (i) , et sa persévérante ferveur lui en assure une possession durable (2).
En second lieu , vous craignez que Dieu ne se retire de vous parce que vous le ser-
(1) In lectulo meo per noctes quæsivi quem diligit Anima mea; quæsivi ilium , et non inveni. Cant. 3. v. 1.
(a) Inveni quem diligit anima mea ; tenui eum t nec âiiûitUm. Itnd, 9. 4,
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vc z mai, et que vous ne vous portez qu’aveo une pesanteur insupportable à tout ce qui est de son service; vous croyez avoir tout sujet de craindre qu’il ne vous vomisse à cause de votre tiédeur. A cela je réponds, que si c’est une véritable négligence vous avez sujet de craindre ; mais vous avez aussi de quoi vous tranquilliser. Renouvelez votre ferveur "par l’exactitude et sans effort ; réveillez - vous de cet assoupissement , et vous empêcherez que Dieu ne se retire lorsqu’il est sur le point de le faire. Mais,sicette pesanteur est toute involontaire , si elle est encore plus affligeante pour vous que désagréable à Dieu, si vous en gémissez , et si vous souhaitez sincèrement de la voir changer en ferveur , votre crainte me rassure sur votre compte; et je verrois avec plaisir les alarmes peu fondées qui vous humilient , si elles n’alloient pas jusqu’à vous troubler : modérez - les ; et tout est fait. Cette pesanteur que vous ressentez pour les saints exercices est toute naturelle ; et Dieu, après la grâce du saint baptême , ne nous punit pas de ce que nous apportons en naissant. La ferveur sensible nous est étrangère : Dieu seul peut nous la donner ; et s’il ne la donne pas, vengera-
t-il sur nous sa réserve? Quand ce seroit même pour nos fautes qu’il l’auroit retirée, si nous en supportons la privation avec humilité et avec une patience laborieuse , qui est une ferveur sèche substituée à la ferveur de goût, notre peine ne sera pas un nouveau crime , et nous ne serons pas coupables parce que nous serons affligés : Dieu sera , au contraire touché de notre pénitence, et il ne tardera pas à nous consoler. Nous n’avons donc point de sujet de perdre la paix dans notre affliction , puisque l’auteur même de notre affliction n’a sur nous que des pensées et des vues de paix (1). 11 désire plus que nous de voir notre patience éprouvée et nos péchés expiés , pour mettre fin à nos souffrances (2). Au reste votre état n’est rien moins qu’une véritable tiédeur , puisque vous ne vous négligez pas , que vous vous précautionnez contre les plus légères fautes , que vous gémissez de celles ou vous tombez par fragilité , que vous remplissez les devoirs de votre étal et de votre règle de conduite. S’y mêlât-il quelque négligence , l’œil tendre du Seigneur ne verroit en cela qu’un
(1) Ego cogito super vos cogitationes pacis et non afflictionis. Jerem. 29. v. 11.
fa) Ut dem vobis fidem et patientiam. IbiéL
la paix intérieure. i4£> effet naturel de l’état forcé où vous êtes. Eh ! pourquoi y verrez-vous une tiédeur formée , capable de vous faire bannir de son cœur et vomir de sa bouche ?
S- VI-
Achevons votre apologie , pour calmer votre cœur. Vous n’aimez point Dieu , dites-vous, vous qui, pour lui , vous privez du commerce du monde, du plaisir des sens , de mille commodités de votre condition , et des divertissemens de votre âge ; vous qui l’adorez , le priez , méditez sa loi et sa parole ; vous qui voyez avec horreur ses ennemis et les outrages qu’ils lui font , et avec tant de plaisir ses vrais adorateurs et les services qu’ils lui rendent ; vous pour qui rien ne seroit aussi satisfaisant que de savoir que vous êtes agréable à ses yeux , et qui ne vous alarmez si vivement de vos aridités, que parce que vous craignez de lui déplaire ; vous qui servez votre prochain malgré vos répugnances , parce que Dieu le veut, et qui le servez lui-même malgré vos dégoûts, parce qu’il le mérite ! Tout cela ne marque -t- il que de l’indifférence pour Dieu ? son amour a-t-il d’autres caractères ? Il vous comble de ses grâces ; et au lieu de les reconnoître aveo
Paix inter t 3
humilité , vous employez à vous tourmen ter le temps que vous devriez donner à la reconnoissance. Vous qui craignez tant vos pesanteurs dans son service, ne devriezvous pas bien plus craindre votre ingratitude ? Pensez-vous ou pouvoir le servir sans son assistance , ou pouvoir soutenir long- temps les travaux de son service sans l’aimer ? Reconnoissez avec modestie les présens de son amour , et livrez-vous sans inquiétude à l’impression de sa grâce. Servez-le sans tant de réflexions sur la manière dont vous le servez : ce sont les seules distractions que vous ne craignez pas , et ce sont pourtant celles qui vous nuisent le plus. Occupez-vous beaucoup de Dieu, et peu de vous-même.
S- VII-
Mais vos sécheresses vous rappellent à vous-même comme malgré vous. Oui , et peut-être par amour-propre plutôt que par zèle. Votre peine est que vous vous déplaisez , et vous vous faites accroire que vous craignez de déplaire à Dieu. Mais s’il veut vous conduire par cette voie , pourquoi en chercheriez-vous une autre ? Ce que vous choisiriez seroit-il plus agréable à Dieu , qui ne demande rien tant que la
soumission à sa volonté; ou plus utile pour vous , qui n’avez besoin de rien tant que de mourir à vous -même ? Laissez , laissezle faire, parce qu’il sait mieux que vous ce qui vous convient. Remplissez vos devoirs comme vous le pourrez, et tenezvous en paix; contentez-vous de ce qu’il vous donnera , puisqu’il veut bien se contenter de ce que vous pourrez faire.
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