‹ Traité de la paix intérieureChapitre 46 sur 93 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

L’amour de Dieu.

C’est surtout dans ce divin amour que nous trouvons la paix intérieure : c’est le grand moyen de l’acquérir, et tous les autres lui sont subordonnés. L’ame qui possède son Dieu par l’amour, se repose en lui comme dans son centre. En vain elle a cherché le repos partout ailleurs (i). Telle qu’un membre disloqué , elle souffrait partout, parce qu’elle étoit partout hors de sa place ; mais elle trouve en Dieu son siège naturel. Ce fonds d’inquiétude qu’elle portoit toujours en elle -même, se change en fonds de consolation et de paix (2). Elle avoit cherché par de grands travaux ses agitations et ses peines , et elle trouve par de petits soins son repos et sa félicité (3). A mesure que cet amour aug-

(1) In omnibus requiem quæsivi , et in hæreditate , etc. Eccli. 24. v. 11.

(2) Fecisti nos, Domine, ad te ; et inquietum est cor nostrum , donec requiescat in te. August .

(3) Modicùm laboravi , et inveni mihi mullam requiem. Eccli. Si. v. 35.

)5a moyens d’acquérir meute, ses passions s’amortissent , et sa paix devient toujours plus intime et plus solide : elle se regarde dans ce monde comme dans un affreux exil ; tout lui paroît étranger, rien ne la touche, rien ne l’applique : les plaisirs des sens lui deviennent insipides et même insupportables ; les biens terrestres lui paroissent frivoles et même onéreux; les occupations des enfans des hommes ne sont plus à ses yeux que des amusemens puérils, si ce ne sont pas des actions coupables : les intrigues du monde, loin de l’intéresser, lui font horreur : l’oubli des hommes , loin de l’affliger , la console , parce qu’il la rend toute entière à elle-même , et qu’il lui procure la liberté de s’occuper de l’objet de son amour. Cette occupation , qui seroit un travail fatigant pour une ame tiède , est pour celle-ci la source d’un saint et délicieux repos. Elle n’est plus fatiguée du poids de la chair ; les misères de cette vie ne la plongent plus dans un triste ennui ; elle n’est plus étourdie du tumulte de ses pensées ; un silence profond et une tranquillité parfaite régnent dans tout son intérieur. Sitent cunctdi tranquilta sunt omnia (i).

( i ) Ecce dùmtibi, Deus meus, mens mea suspirat, ipsa carnis sarcina minus gravai , cogitationum lumul*

L’àmour des créatures passionne , enflamme , transporte. A voir celte ardeur avec laquelle l’homme les recherche , on diroit qu’il croit trouver en elles la fin de ses désirs et le commencement de sa félicité ; mais il n’y trouve que l’agitation , l’inquiétude, l’illusion et le dépit. Son expérience 11e le rend pas toujours plus sage, et il est souvent malheureux en pure perte. Ses désirs se multiplient et s’aigrissent à mesure qu’ils sont frustrés , et une affliction est toujours pour lui le germe de plusieurs autres. Les biens créés sont hors de lui , il faut qu’il en sorte pour les chercher : ils sont rapidement entraînés vers le néant , il est forcé de courir pour les atteindre. S’il les saisit , ils lui échappent ; s’il en jouit quelques momens , outre la crainte de les perdre bientôt , il y trouve du vide dans le temps même qu’il en jouit le plus. C’est que ces biens grossiers et bornés ne peuvent pénétrer jusqu’à son cœur , ni remplir une ame qui est faite pour l’infini. Terrestres et périssables , ils ne peuvent être l’aliment d’une créature immortelle.

tus cessai , pondus mortalitatis et miseriarum more solito non hebetat silent cunet9, etc Manuai. 3.

l54 MOYENS D’ACQUÉRIR

Elle peut bien , dans l’oubli d’elle-même , s’y amuser , mais non pas s’en nourrir ; comme l’air peut bien nous remplir, mais non pas nous rassasier , ni nous servir de nourriture. Mais pour Dieu , elle le trouve au fond d’elle-même , et elle est sûre de l’y trouver toutes les fois qu’elle y rentrera. Elle trouve en lui son aliment , sa force et son tout. Infini , il remplit toute sa capacité , et elle sent que rien ne lui manque. On auroit beau lui exagérer l'opulence des mondains et son indigence; tous les discours du monde ne prévaudroient jamais contre le sentiment qu’elle a de sa propre félicité. Il ne lui reste qu’un désir, c’est de s’unir de plus en plus à son objet. Mais ce désir n’est pas de la nature de ceux qui troublent ; il porte au contraire le calme dans le cœur , et par l’espérance dont il est accompagné , et par la jouissance même qu’il suppose et qu’il augmente (1).

(i) Hæc est vera cordis requies , cùm totum in amorem Dei per desiderium figitur. Aug. ManuaL 29.

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