‹ Traité de la paix intérieureChapitre 51 sur 93 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Conclusion de ces trois parties.

Vmu bien des moyens , et des moyens nécessaires , pour acquérir cette paix et pour la conserver. Peut-être paroîtront-ils difficiles à pratiquer. Que ne puis-je en adoucir les rigueurs en faveur de ces personnes lâches à qui les plus grands biens coûtent toujours trop ! Quoi ! disent-elles , s’observer de près dans toutes les circonstances et dans tous les momens; agit toujours par le mouvement de la grâce , et jamais par celui de la nature ; réprimer toutes les passions , même les plus légitimes ; posséder l’égalité d’ame au milieu des plus étonnantes révolutions , et passer soudainement des plus éclatantes prospérités aux plus afïligeans revers , sans que l’intérieur change le moins du monde ! Quel homme est capable d’une si haute perfection ? Si la paix intérieure en dépend absolument, on ne doit pas espérer de la posséder en cette vie.

Il est vraf , l’on ne doit pas espérer de posséder en ce monde une tranquillité si parfaite qu’elle ne souffre pas la moindre altération (1). Mais cette vertu , comme toutes les autres , n’a-t-elle par ses différons degrés ? Et parce qu’il n’en est aucune qu’on puisse acquérir ici -bas dans toute son étendue , puisque l’on peut toujours y faire du progrès , doit-on en négliger la pratique ? Ames timides , qui vous exagérez la perfection de la vertu pour couvrir la honte de votre négligence, la chose n’est pas aussi difficile que vous le pensez ou que vous le dites. Chrétiens lâches , vous êtes dans l’erreur : c’est votre paresse qui vous arrête , et c’est le démon qui vous séduit. Il vous ôtoit autrefois l’idée des beautés de la vertu , de peur que vous n’en fussiez épris ; il vous en représente aujourd’hui toute la perfection , afin que vous en soyez effrayés. Tandis qu’à peine vous pouvez faire quelques pas dans les sentiers épineux de la sainteté , il vous propose , pour vous décourager , d’en atteindre tout-à-coup 1 sommet par un vol rapide. Mais vous dé-

(1) Numquàra sentire aliquatn turbationem , nec

aliquam pati cordis molestiam , non est præsentis

trmporis, sed status æternœ quietis. Imit, Christi . lib . 3. c. 25,

1 68 moyens d’acquérir concerterez son artificieuse malice par une résolution ferme et tranquille , soutenue de la confiance en Dieu (1) , qui n’est pas seulement sur la sainte montagne pour vous y attendre et vous y recevoir , mais encore pour vous tendre la main et vous aider à y monter (<a). Gémissez , à la bonne heure , et pleurez de vous voir encore au pied; mais ne vous bornez pas à répandre des larmes stériles ; remplissez votre cœur du généreux projet de monter jusqu’à la cime (3) ; et celui qui vous exhorte d’avancer toujours de vertu en vertu , et qui vous fait même une loi , du moins de le désirer , vous remplira de forces par ses abondantes bénédictions (4). Commencez avec son secours , et de nouvelles forces seront le fruit de ces heureux quoique foibles commencemens. Réprimez du moins les plus violentes passions , aussi contraires à la santé de votre corps qu’au repos de votre ame. Essayez-vous à faire quelque bien

(i) lu Domino conüdo ; quomodo dicitis animæ meæ. Transmigra in montem sicut passer? Ps. i.

(a) Levavi oculos meos in montes, unde veniet auxilium mihi : auxilium meum à Domino. Ps. 120. v. r.

(3) Ascensiones in corde suo disposuit in valle lacrymarum. Ps. 83. v. 7.

(4) Eteuim benedictionem dabit legislator : ibuut de virtu*e in virtutem. Ibid v. 8

sans trop d’activité : c’est ce qui vous sera le moins difficile ; mais retirez du moins cet avantage de votre tiédeur. Désirez ardemment ce que vous ne pouvez pratiquer ; vous pratiquerez insensiblement ce que vous désirerez toujours. Nourrissez ce désir par de fréquentes réflexions sur les grands avantages de cette paix que le démon s’efforce de vous cacher, et sur la facilité d’en surmonter les obstacles qu’il vous exagère.

Pour ce qui est des avantages , j’en ai déjà parlé : mais ce seroit bien peu les connoître, que de croire avoir tout dit, ou pouvoir tout dire. Cette paix nous affranchit de la tyrannie du démon , dont l'empire est dans le séjour du désordre , de l’horreur et du trouble (1) : elle le chasse de notre cœur, lui en ferme les avenues , et rend notre ame comme un mur inébranlable à l’épreuve de ses attaques (2). Cette

fi) De hujusmodi regno pacatissimo missus est foras princeps hujus seculi , qui perversis inordinatisque dominatur. Aug . lib. 1. de serm . Domini in monte .

(2) Hâc pace inlrinsecùs constitutâ , quascumque persecutiones ille qui foras missus est , forinsecùs concitaverit , auget gloriam , non aliquid in illo ædificio Ubefactans , sed deficientibus maebinis , etc. Aug. Ibid.

in

paix est le règne de Dieu en nous , que nous demandons tous les jours , et que nous devons désirer sur toutes choses. Cette paix est la félicité de cette vie , et un puissant moyen ,de nous procurer celle de l’autre : elle est comme un gage et un essai de la paix éternelle des saints. Cette paix est l’abrégé de la perfection chrétienne. Elle est le nœud qui réunit toutes les vertus : sans elle on n’en acquerra jamais aucune véritablement ; mais la posséder , c’est les posséder toutes : elle en est comme le centre ; ou plutôt la charité est le centre où elles aboutissent , et la paix est la règle qui les y conduit. Cette paix est quelque chose de tout divin. Divin dans son principe : Dieu seul peut la former en nous et avec nous. Divin dans ses effets : elle nous unit à celui qui fait son séjour dans la paix (1 ). Divin dans sa récompense : c’est le Dieu même de la paix. Divin dans son modèle: les pacifiques seront reconnus pour les enfans de Dieu à ce trait de ressemblance (2) Divin dans celui qui nous l’offre , et dans le prix par lequel il nous l’a acquise : c’est

(1) Pacem habete, et Deus pacis erit vobiscum. a. Corinth, i3. v. a.

(a) Beati paciûci, quoniam , etc. Etutique filii si'ni-> titurfiuem twiris habrr * (Ubertf. Atlg. ubi suprà.

la paix intérieure. 171

un Dieu homme (1) qui nous l’a mérité© par son sang. ( S. François de Sales , Ep. 26 , liv . 4- )

S- III

C’est dans ce sanctuaire de paix , où règne un silence éternel , que Dieu entre avec plaisir , qu’il demeure avec sûreté , qu’il opère sans résistance. Il cherche des cœurs paisibles , il se communique à eux , il les remplit. Les pacifiques sont ses enfans de prédilection, les images de sa profonde paix ; c’est à eux qu’il se communique avec une intime confiance. Ce repos intérieur n’est pas moins utile à l’homme qu’agréable à Dieu , qui trouve sa gloire dans notre bonheur , et qui nous fait trouver notre bonheur dans sa gloire. Un homme tranquille , affranchi des cupidités insatiables, des noirs chagrins , des cuisans soucis , jouit d’un calme délicieux , qui est comme un essai de l’éternelle béatitude , qu’il préfère à tous les plaisirs des sens, et pour lequel les prétendus heureux de la terre sacrifieroient volontiers leur fortune, leur santé , leur vie même, s’ils étoient capables de le goûter. Elevée en Dieu et

(1) Pacem relinrjuo vobis, pacern meatu dû voLu*. Joan. 14. y, 27.

approchant de la pureté des anges, ne tenant qu’au Ciel par goût, et à la terre que par nécessité , ainsi placée entre l’un et l’autre , cette ame voit sous ses pieds toutes les créatures emportées par le torrent des temps dans l’abîme d’un éternel oubli. Elle gémit sur le malheur des hommes qui s’y laissent entraîner, et sur l’illusion qui les aveugle. Elle est toujours égale à ellemême , parce que tout lui est égal ; et tout lui est égal parce qu’elle sent que tout n’est rien.

Rien n’altère la paix de cette ame, parce que rien ne la touche. On voit en elle une humeur douce, des manières affables, un caractère qui, s’accommodant atout, est réglé en tout ; qui travaille sans empressement, qui se repose sans indolence , qui s’élève sans hauteur, qui descend sans bassesse ; qui hait sans colère , qui aime sans passion ; qui supporte les défauts d’autrui sans pusillanimité , les siens propres sans négligence ; qui corrige les uns et les autres sans emportement et sans dépit.

§. iv.

Pour ce qui regarde la facilité de l’acquérir , il n’en faut pas juger comme des choses humaines, qui sont rares et d’une

mes à vous procurer la paix intérieure 1 Seriez-vous assez aveugles ou assez lâches pour méconnoître ou pour négliger un si grand bien ?

C’est un trésor caché , à la vérité , mais qui ne l’est que dans votre ame , sous une foule d’amusemens et de bagatelles que vous pouvez dissiper quand vous voudrez. Cela demande du soin , il est vrai ; mais qu’est-ce qui n’en demande pas ? Les affaires, les divertissemens , les crimes mêmes ne donnent-ils aucun souci ? Les mondains seroient moins à plaindre si leurs intrigues et leurs désordres ne les engageoient pas dans de plus pénibles travaux que n’en exige la paix la plus profonde. Et dans l’ordre du salut est- il quelque chose qui ne coûte ? La sainteté et la gloire se donnentelles pour rien ? La croix qu’il faut porter, la violence qu’il faut se faire , la guerre qu’il faut soutenir , et cela pendant toute sa vie , ne sont-ce que de grands mots qui ne signifient rien dans le fond? Si vous ne voulez pas sincèrement acquérir les vertus , pourquoi trompez-vous le monde en vous revêtant de leurs apparences ? et pourquoi vous trompez-vous vous-même en vous faisant accroire que vous les goûtez, et peutêtre que vous les pratiquez parce que vous

ÎJÜ MOYENS D’ACQUÉRIR

lisez les livres qui en traitent? Que si vous les souhaitez tout de bon , vous devez savoir que l’on ne les acquiert qu’à force de loins et de diligence (i). Mais si vous prenez le chemin de la paix , vous y arriverez plutôt, et vous aurez moins à souffrir. Ne l’envisagez pas dans toute son étendue ; les obstacles et les moyens réunis effraieroient peut-être votre peu de courage : considérez-la par rapport à la pratique. Ce n’est pas tout à la fois, mais en détail, que vous devez la pratiquer. Les obstacles ne reviennent pas toujours , et les moyens se rendent familiers par l’usage. Il faut deux chosespour cette paix ; l’acquérir, et s’y maintenir. Le premier ne demande que quelques sacrifices ; le second n’exige qu’un peu d’attention. Une ame qui est en paix s’y maintient facilement , pour peu qu’elle s’observe. C’est comme une machine qui va d’elle-même dès qu’on l’a mise en mouvement , et qui ne demande , pour ainsi dire , que l’œil de l’ouvrier pour* la régularité de l’ouvrage.

(i) Sine sollicitudine et diligentiâ nunquam acquires virtutes. Magna diligentiâ opus est benè proficere volenti. Imlt. Christi .

acquisition difficile à mesure qu’elles sont précieuses ; si l’on n’aime mieux dire qu’on ne les estime précieuses qu’à proportion de ce qu’elles sont rares , et qu’il en coûte plus pour les avoir. Il n’en est pas ainsi de cette paix, quoiqu’elle n’ait dans ce monde ni son prix ni sa récompense , et que nous puissions lui appliquer tout ce que Salomon dit du mérite delà sagesse, puisqu’elle en est la consommation (1). Cependant tout le monde peut la posséder , s’il veut travailler à l’acquérir; et rien ne peut nous en priver que notre négligence. On ne nous dit pas de l’aller chercher dans le Ciel, ou de descendre dans de profonds abîmes , ou de passer les mers pour la trouver (2) : elle est tout près de nous , au dedans de nous , au fond de notre cœur (3). C’est là que l’ont trouvée ceux à qui tout l’enfer et tout le monde conjurés sembloient devoir ôter toute espérance de repos , et qui en effet n’en eussent jamais goûté aucun , s’ils ne se fussent renfermés

(1) Hæc est pax quæ datur in terrâ hominibus bonæ voluntatis ; hæc vita consuramati perfectique sapienlis. August. ubi supra.

(2) Non supra te est, neque procul positum, etc. Deuteron. 3o. <\ n. et Rom. 10. v. 6.

(3) Juxta to est, valdè.... et in corde tuo. Deuter, 3o. v. 14

i;4 MOYENS D’AXQÜÊfUR

dans cette solitude intérieure , où les hommes ni les démons ne peuvent pénétrer.

C’est là que l’ont trouvée ceux qui l’avoient cherchée en vain dans les déserts les plus reculés * parce qu’ils cherchoient au dehors et au loin ce qu’ils avoient tout près et en eux-mêmes , comme un homme distrait cherche de toutes parts ce qu’il a dans ses mains sans s’en apercevoir. C’est là que l’ont trouvée ceux qui avoient travaillé inutilement à se la procurer par les austérités et les autres exercices extérieurs , mais qui l’ont trouvée assise et les attendant à la porte de leur cœur (i) , dès qu’ils ont pris sincèrement le parti d’y rentrer. C’est là que l’ont trouvée les philosophes même profanes, quoique, n’étant entrés dans les routes ténébreuses de leur ame qu’à la lueur de la raison obscurcie par le péché et par l’irréligion, et ne s’étant pas assez approfondis , ils n’aient découvert de cette paix que la superficie, et qu’ils aient toujours conservé un germe d’inquiétude et de trouble , fomenté sans cesse par la vanité cachée dans les replis de leur cœur. Et vous qui faites profession de piété , seriez-vous moins ardens que les païens mê-

(i) Qui de luce vigilaverit ad illam , non laborabit assidentem enim illam foribus §ui* inveniet. Sap . 6. v. i5

Jusqu’ici nous n’avons donné que la théorie de la paix de l’ame; il faut maintenant vous en donner la pratique , qui dirigera de plus près vos pas dans la voie de cette paix. Nous tomberons infailliblement dans des répétitions , puisque la pratique n’est autre chose que la théorie appliquée aux différentes circonstances ; mais répétitions utiles et même nécessaires à la multitude; et c’est l’utilité des âmes que nous cherchons uniquement. Les principes dans la pure spéculation sont secs , métaphysiques, peu intéressans , et insuffisans pour l’instruction du plus grand nombre; mais la pratique les dépouille de leur sécheresse , leur don ne de la consistance et du goût , et les met à la portée des plus simples , et pour ainsi dire sous leurs yeux.

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