‹ Traité de la paix intérieureChapitre 52 sur 93 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

II ne faut point chercher cette paix avec trop d’ardeur.

Vous voilà donc résolu de travailler sérieusement à acquérir la paix intérieure , et à mettre en pratique tous les moyens que nous vous en avons donnés. Vous voulez absolument vous posséder vous-même , pour posséder Jésus, qui est le Roi pacifique , dont l’empire est celui de la paix , et qui hait tant le trouble , qu’il sort des âmes qui s’y abandonnent 9 et qu’il s’en sert comme d’un des plus terribles ministres de ses vengeances pour punir leur infidélité. Vous voulez être dévot et tranquille , afin que Jésus demeure en vous ( 1 ). Projet bien

(i) Esto humilis et pacificus; et erit tecum Jésus : sis devotus et quietus, et mauebit tecum Jésus. Imit. C/tris ti , lit. c. 8.

louable , mais qui demande beaucoup de discrétion. Il faut chercher cette paix avec soin , mais sans empressemeut. C’est un ouvrage de votre patience plutôt que de vos efforts. Le plus grand que vous feriez pour acquérir ce saint repos , ce seroit celui qui vous en éloigneroit le plus. Ce n’est point par l’activité que l’on obtient la tranquillité. Ce n’est pas à force d’exhorter un ma lade au sommeil , ce n’est pas en lui faisant de longs raisonneinens pour lui en prouver la nécessité , et en criant fort haut contre ceux qui font du bruit, qu’on réussit à le lui faire prendre , mais en lui donnant des remèdes propres à l’assoupir, et en gardant le silence. Lui-même il l’écarteroit s’il vouloit trop l’attirer. C’est en bannissant tout souci, toute inquiétude, et toute réflexion qui lui est contraire, plutôt qu’en s’occupant du désir et des moyens de le prendre , qu’il le fera venir.

Vous devez rentrer au dedans de vousmême , si vous voulez trouver la paix qui est dans le plus intime de votre ame. Si vous ne la trouvez pas d’abord , c’est que vous ne pénétrez pas assez avant dans ce temple intérieur , et qu’au lieu d’entrer

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dans le tabernacle , où l’on ne voit que la lumière du Seigneur et où l’on ne sent que l’odeur des parfums ; au lieu de pénétrer jusque dans le sanctuaire , où règne un éternel silence et où l’on n’entend que les oracles divins , vous restez dans le parvis , où la foule vous presse, et où les victimes qu’il faut immoler se débattent et font du bruit. Yous vous arrêtez, pour ainsi dire , aux dehors de votre ame , où les passions dominent ; et peut-être ignorez-vous encore qu’il y ait un lieu plus sacré et plus reculé qui leur soit inaccessible. C’est la partie supérieure de cette ame où régnent souverainement la raison sur les appétits, et la foi sur la raison, et avec la raison et la foi toutes les vertus. Renfermez-vous dans ce cabinet intérieur , et tirez-en la porte sur vous , en attendant que la tranquillité revienne.

§. III-

Souffrez en patience ce que vous ne pouvez empêcher. Il y a du mérite pour vous à souffrir de vos propres défauts. Ce désordre intérieur que causent les passions révoltées , est une suite du péché , et du déréglement de la nature ; mais il en est aussi le remède , parce qu’il excite notre

1)I£ LA l’AIX INTÉRIEURE. lb<

vigilance , qu’il exerce notre patience, et qu’il humilie notre orgueil. Le Fils de Dieu, en se revêtant de notre chair sans en prendre les foiblesses, les a tournées en remèdes les unes pour les autres. Priez-le , à la bonne heure , de vous délivrer de cette corruption qui vous infecte , d’amortir ce feu qui vous dévore , de faire cesser cette guerre intestine qui vous donne de si violentes agitations : car il ne faut point regarder avec indifférence des mouvemens qui nous portent au péché , ou qui nous jettent dans le trouble; ce seroit ou y consentir secrètement, ou s’y exposer par sa négligence. Nous ne souffrons ces révoltes avec fruit que lorsqu’elles ne font qu’exercer notre courage , et Dieu ne les voit avec complaisance qu’autant qu’elles ne servent qu’à faire triompher son amour. Appelezle à votre secours , puisque lui seul peut apaiser cette tempête. Mais s’il semble toujours endormi tandis que vous serez agité, ne perdez ni le courage ni la patience : c’est assez que Jésus soit avec vous. Les pensées de votre esprit ébranlé, les fantômes de votre imagination échauffée, les inquiétudes de votre cœur alarmé iront et viendront avec précipitation , se traverseront mutuellement , voleront en foule,

Paix inter * *

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bourdonneront autour de vous comme un essaim d’abeilles (1); mais, dit S. François de Sales, vous n’en souffrirez aucun dommage , si vous restez immobile au milieu de ce grand mouvement

§. iv.

Quand le bruit, seroit si grand que vous ne vous entendriez pas vous-même , vous ne devriez pas vous inquiéter : ce seroit le moyen de vous faire perdre ce que vous posséderiez encore, bien loin de vous faire recouvrer ce que vous auriez déjà perdu. La souveraine paix consiste à ne tenir à rien, non pas même à la paix sensible.

Tandis que l’on tient encore à une paix aperçue , on en a tout au plus que quelques fruits qui se consument bientôt, et nullement le germe et la racine qui sont dans une volonté toute dénuée. C’est comme la paix mondaine, qui consiste dans la jouissance des biens dont on n’a pas en soi le principe, et qui par conséquent ne peut long- temps durer; et non proprement la paix que Jésus -Christ nous a laissée, dont Fauteur est l’Esprit saint qui habite en nous , et qui la forme en nous par un détachement universel, et par une entière

1 1 ) ( areu mdederu rit me sicut apes. Ps. 117.

LE LA PAIX INTÉRIEURE. 1 83 désappropriation de ses dons même sensibles. Aussi remarquez que Jésus-Christ , en nous laissant la paix comme un riche héritage , dit qu’il nous la donne d’une manière toute différente de celle dont le monde donne la sienne (1). En effet , le monde nous offre sa paix en nous exhortant à jouir de ce qu’il nous présente et à nous y attacher; et Jésus-Christ, au contraire , nous donne la sienne en nous détachant de tout , même de ses dons sensibles.

Assurez-vous , autant que vous le pourrez, de votre volonté et de votre résolution de servir Dieu ; attachez - vous in valablement à son amour; détestez de tout votre cœur tout ce que vous éprouvez en vous qui lui est contraire : souhaitez le repos intérieur, et la sainte joie qui l’accompagne, pour pouvoir adorer et bénir en toute liberté le Dieu infiniment digne de tous nos hommages et de toutes nos louanges. Mais s’il permet que le trouble continue, ne vous en alarmez point. Gardezvous bien de croire, comme il arrive assez

(i) Paccin relinquo vobis , pacem meam do vobis: on quomodô mundus daî, ego do vobis. Joan. 14. v. 27.

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souvent , même aux âmes les plus pieuses, que Dieu est sans doute bien irrité contre vous, puisqu’il permet que vous soyez battu d'une si furieuse tempête , et que les eaux entrent à grands flots jusque dans votre ame ( i ) : regardez , au contraire , votre état comme une épreuve qu’il veut faire de vo« tre bonne volonté pour lui , et comme une peine qu’il veut que vous supportiez pour son service. Bien loin d’attendre, par une erreur assez commune, le retour du calme pour pouvoir répandre votre cœur devant sa divine Majesté, c’est votre trouble même qui doit vous en inspirer la plus pleine et la plus consolante confiance, puisque Dieu n’est jamais plus près de vous que lorsque vous souffrez pour lui, non-seulement les peines au dehors, mais encore le trouble au dedans (2). Dites-lui donc avec une tranquille simplicité : « Seigneur, vous êtes

témoin de ma situation : mon ame est * triste et abattue ; mon esprit est dans un » égarement continuel : mon imagination » m’emporte fort loin si je veux la suivre; » elle m’agite et me fatigue si je veux l’ar-

(1) Intraverunt aquæ usque ad animam nif*aîn.

Pt . 68. Vm 1.

(a) Juxtà est Dominus iis qui tribulato sunl remis. Pi. 33. v. 19.

• rêter. Le trouble de mon cœur est ex-

• trême ; les noires vapeurs que sa fermen-

• tation excite, m’offusquent et m’étour- » dissent. A peine suis- je présent à nioî- » même; je n’y suis presque rappelé que » par le sentiment de ma douleur. Les pei-

• nés les plus sensibles , les craintes les » plus vives, les images les plus sombres, » les réflexions les plus accablantes m’ob- » sèdenten foule, et dérobent à ma vue » tout ce qui pourroit me consoler (i). Si

• vous voulez me donner une situation plus » tranquille, vous le pouvez : une de vos » paroles suffit pour calmer cette mer agi- » téc; un rayon de votre lumière peut en » un instant dissiper les ténèbres, et ramener la sérénité dans mon ame. Si vous

» ne le voulez pas , je me soumets sans ré-

• plique , et j’attendrai votre secours dans » un humble silence (2). C’est cette assis- » tance divine qui fait ma sûreté et ma » consolation. Je ne doute point que vous » ne me l’accordiez, puisque votre infi-

• nie miséricorde la sollicite puissamment

• pour moi. • Fussiez -vous même troublé

(1) Cirrumdederunt me mala quorum non est numéros, et non potui ut viderem. Ps. 29. v. id.

(2) Bonum est præstolari cum sileutio salulare Dei, Titre tt. 3. v.

au point de ne pouvoir faire cette prière, ni presque aucune autre, vous ne devriez point vous déconcerter, mais, en baissant humblement les yeux devant le Seigneur, dire , à l’exemple du Sauveur , dans son agonie : Que votre volonté soit faite. Et sachez que vous seriez plus agréable à Dieu dans cet état d’agitation et de trouble , que dans la plus dévote tranquillité.

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