‹ Traité de la paix intérieureChapitre 53 sur 93 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Ne point rechercher la dévotion sensible avec trop d’empressement.

Il faut se comporter à l’égard de la dévotion et de la ferveur sensible, comme à l’égard de la paix : la désirer sans empressement, la demander sans inquiétude, la posséder sans attachement , la perdre sans alarme ; ne pas la regarder avec indifférence , puisque c’est un frein pour nos passions , un délassement pour notre foiblesse, un assaisonnement pour la nourriture de notre ame; ne point perdre courage quand elle est ôtée, puisque la grâce du Seigneur

est notre invisible appui, et l’accomplissement de sa volonté notre aliment (1), et puisque Dieu veut tenir lieu de tout à ceux qui ne tiennent qu’à lui. Il faut conserver précieusement la ferveur intime et solide des résolutions , mais ne pas s’occuper beaucoup de la ferveur variable des sentimens ; la cultiver quand Dieu la donne , sans y trop réfléchir; s’en passer quand il l’ôte, sans la trop regretter; ne pas la perdre par sa faute , puisque c’est un vrai bien; ne pas s’affliger jusqu’au trouble quand elle vient à manquer, de quelque manière que cela arrive , puisque ce seroit un grand mal. Souhaitons le lait de la dévotion comme de jeunes enfans qui sentent combien il leur est utile; mais souhaitons-le aussi comme des enfans déjà raisonnables qui savent s’en passer (2). Si cet aliment nous fait croître pour notre sanctification (5) , l’attachement que nous y aurions ne retarderoit pas peu ce grand ouvrage.

Nous pouvons et nous devons goûter la présence de Jésus autant qu’il voudra res-

(1) Meus cibus est ut faciam voluntatem ejus qui misit me. Joan. 4. v. 34.

(1) Sicut modo geniti infantes, rationabiles sine dolo lac concupiscite. Ep. i. Petr. 2. v. 2.

(3) Ut in eo crescatis in saluteui. Ibid.

i88 pratiqua

ter avec nous ; raccompagner partout comme les apôtres, le suivre pas à pas sans le perdre d’un moment , courir à lui à travers les vagues de la mer comme saint Pierre , nous reposer sur son cœur comme saint Jean : mais s’il le retire , nous ne devons point nous livrer à la tristesse et au chagrin, puisque son absence doit nous être utile (1).

Si l’absence de Jésus a été utile aux apôtres et nous l’est encore, et si sa présence visible peut être un obstacle à la perfection des saints, quel est le bien, même spirituel mais sensible, dont nous ne devions être entièrement détachés ? Vouloir absolument suivre Jésus dans son éloignement, s’efforcer de quitter ta terre et de prendre son essor vers le Ciel, c’est renverser l’ordre qu’il a établi, c’est troubler l’économie de sa providence , c’est se fatiguer inutilement. Attendons en repos que nous soyons revêtus de la force d’en haut.... (a). Vouloir être toujours à sa droite ou àsa gau-

(1) Tristitia implevit cor vestrura ; sed ego veritatem dico vobis : expedit vobis ut ego vadam. Joan. 16. v. 6 et 7.

(2) Sedete donec induamini virtule ex alto. Lue. 24

che, c’est ne savoir pas ce que l’on demande (1) : souhaiter de se fixer avec lui sur le Thabor, c’est ne savoir pas ce que l’on dit (9) : et souvent , outre la sensualité spirituelle qui nous rend si avides des goûts de la piété , il y a encore quelque chose de plus bas, de plus grossier, de plus désagréable à Dieu et de plus nuisible pour nous, qui nous porte si fort à désirer les lumières et l’éclat de la dévotion ; une vanité secrète qui veut briller en piété par la ferveur et par les enthousiasmes , comme le corps brille par les grâces et par les parures , et l’esprit par les saillies et par le savoir. Mais à quoi aboutit une ambition aussi subtile et aussi déplorable ? A nous rendre guindés dans la dévotion comme les gens pleins de vanité le sont dans leurs discours et dans leurs manières, et à nous rendre plus insupportables aux yeux de Dieu, que ne le sont ces airs vains et ces manières affectées aux yeux des hommes un peu sensés. Beaucoup d’humilité et de simplicité avec Dieu, et non tant d’ardeur et d’activité.

O11 prend son essor vers le Ciel, on veut

(1) Nescitis quid petalis. Matlh. 20. v. 22.

(2) Faciamus lue tria tabcrnacula...» nesciens quid iioeret. Luc. g. v. 35

obstinément s’élever au-dessus des astres (1) , sans faire attention que l’on y monte bien plus vite par une humble prière que par un vol présomptueux (2). Mais qu’arrive-t-il ? On se fatigue par ses efforts, on est étourdi de son élévation , on tombe, on se précipite , on se brise en tombant de si haut ; et pour avoir entrepris avec orgueil de voler, on ne peut plus marcher à son ordinaire (5) : on roule quelquefois jusque dans l’abîme d’un désordre honteux; on se traîne , on se vautre dans le limon et dans l’ordure (4)- Et c’est , hélas ! à quoi aboutit une dévotion mal réglée et une vaine ferveur. Mais ceci est d’une trop grande conséquence , les peines qu’occasione ce désir empressé de la ferveur sont

(1) In cœluin conscendam , super astra Dei , etc. Is. 14. y. i3.

(2) Prior ascendit ad Dominum oratio , quàm volatus ; et antè pervenit justa petitio , quàm iniqua præsumptio. S. Maxim, hom. 5. de SS. Âpost. Fetro et Paulo.

(3) Ut qui paulô antè volare tentaverat, subito ambulare non poss t ; et qui penuas assumpserat , plantas amitteret. Id. ibid.

(4) Detracta est ad inferos superbia tua , concidit cadaver tuum. Subter te sternetur tinea , et operimentum tuum erunt vermes. Quomodô cecidisti de cœlo . Lucifer , qui manè oriebaris ? Corruisti in terram , eic Is. 14. y. 11

trop vives , les illusions qui en résultent sont trop fréquentes, et la paix intérieure en est trop altérée , pour nous borner à des maximes générales ; examinons les choses en détail.

ARTICLE PREMIER

Ne point trop s'efforcer de ressentir ia ferveur quand on se prépare à ia confession

Lorsque vous êtes sur le point de vous présenter au tribunal de la pénitence , vous vous donnez peut-être beaucoup de peine pour vous exciter à la contrition ; vous multipliez vos réflexions; vous vous efforcez de vous faire les plus vives peintures de la majesté de Dieu, que rien ne peu* peindre, de l’infinité de son être, que rien de sensible ne peut représenter , de la rigueur de ses jugemens , de la sévérité de ses vengeances , peut-être encore, mais rarement , de la multitude et de la grandeur de ses bienfaits , de la magnificence de sa gloire, de l’éternité de ses récompenses : mais votre esprit fatigué de vos réflexions multipliées, et votre cœur serré à force

HJ* PRATIQUE

d’en vouloir exprimer les directions , n > vous fournissent plus que du dégoût. Alarmé de cette disposition , vous redoublez ce qui en est la cause , vous ajoutez de nouvelles réflexions aux premières , et vous faites de nouveaux efforts pour exciter ce que vous appelez dévotion ; et le mal augmentant toujours, parce que la source fournit sans cesse, le trouble se joint au dégoût, raffoiblissement et le découragement suivent le trouble , et approchant du tribunal sacré dans ces dispositions , pour avoir trop voulu y apporter une contrition sensible , peut-être n’en rapportezvous qu’une noire tristesse , un secret dépit et une espèce de désespoir. Votre zèle m’édifie , mais votre erreur me fait compassion. Le remède à ce mal est assuré dans un éclaircissement tout simple.

Je vous demande : Qu’est-ce que la con trition , ou l’attrition , sur quoi vous êtes si fort en peine ? C’est , me direz-vous , une douleur sincère d’avoir offensé Dieu , ou précisément parce qu’on l’a offensé , ou du moins parce qu’on l’a perdu. Mais, a jouté -je , est-ce une douleur de tête ou de quelqifautre partie du corps ? Non , ré-

DE La paix intérieure. igî pondrez-vous; c’est une douleur du cœur. Mais encore ( car en matière de piété nous ne saurions jamais trop éclaircir les choses , pour nous en former les idées les plus nettes ) , est-ce de ce cœur de chair qui est en vous le centre de la vie corporelle ? Nullement : c’est ( pour ôter toute équivoque ) un regret de l’ame qui déteste le péché , et qui se repent de l’avoir commis. Hé ! pourquoi donc tourmentez-vous votre corps pour exciter en vous ce que l’ame seule, prévenue et aidée de la grâce, peut produire ? Pourquoi fatiguez - vous votre vue par un regard fixe de quelque objet touchant , votre tête par une fort application , tout votre corps par des situations gênantes ?Les réflexions mêmes de l’esprit qui sont propres à exciter les sentirnens du cœur, ne doivent être ni trop multipliées , ni trop suivies ; elles deviendroient un travail , au lieu d’être un secours : l’ame „ épuisée par cette contention , ne sentiroii plus que de la foiblesse dans les niouve* mens qui la portent à Dieu. Vous trouveriez sans peine dans quelque pensée toute simple, dans quelque affection trauquille, dans des résolutions consolantes , par 1 vue du bien , qui réjouit toujours et qui dilate le cœur de ceux qui l’aiment , ce que

vous cherchez inutilement , et que vous éloignez même par des efforts qui ralentissent la dévotion et qui détruisent la santé.

S- III

Au reste , n’est-il pas vrai que vous vivez dans l’éloignement du péché et de ses occasions ; que vous détestez non-seulement celui qui donne la mort à l’ame , mais encore celui qui l’affoiblit; que quand vous y êtes tombé , vous en avez du regret , et que vous vous précautionnez pour la suite ? N’est-il pas vrai que > sans attendre l’occasion du sacrement , vous vous excitez souvent à la douleur de vos égaremens passés et de vos fautes journalières? Vous possédez donc ce que vous cherchez ; ou plutôt ce que vous cherchez est de beaucoup inférieur à ce que vous possédez. Vous avez , autant que nous pouvons en juger , la véritable contrition , et vous en cherchez l’ombre séduisante. Vous êtes dans une disposition soutenue de préférence pour Dieu sur tous les biens du monde, et vous détestez le péché plus que tous les maux , et principalement le péché mortel : c’est tout ce qu’il faut pour la véritable contrition Tournez votre habitude en acte pour la matière du sacrement , cela suffit. Vous

aviez toutes les dispositions nécessaires pour recevoir le sacrement avec fruit avant de vous y exciter : en vous y excitant vous n’avez fait qu’en perdre une partie , et trou bîer la paix entière du cœur.

article 11.

Eviter ie grand empressement pour la ferveur dans la communion .

Vous allez approcher de la sainte Table : gardez-vous bien de la déshonorer par des contenances forcées et des gestes ridicules, presque inséparables des efforts que l’on fait pour attirer la dévotion sensible. Soyez sérieux, grave, simple, modeste, sans affectation, sans singularité, sans empressement , et soyez au dedans et aux yeux de Dieu ce que vous serez au dehors et devant les hommes. Approchez du Seigneur dans cette contenance modeste et paisible, adorez sa majesté, admirez sa bonté , reconnoissez votre néant devant lui , désirez de lui être uni, exposez-lui votre misère; offrez-lui votre cœur d’une manière aussi tranquille que si vous ne faisiez qu’un exercice ordinaire de religion. Si vous vous

196 pratique

efforcez , vous pourrez peut-être d’abord ressentir quelque goût et quelque ferveur , mais qui se tournera bientôt en piège ; parce que cette ferveur sensible venant à manquer, ce qui arrivera infailliblement ( rien de forcé ne pouvant se soutenir long-temps ) , et cette contrainte intérieure empêchent l’onction divine de pénétrer dans l’ame, et en faisant même écoulei celle que le Seigneur y avoit répandue , vous ne saurez plus comment aller à lui , parce que vous n’êtes accoutumé d’en approcher que lorsque vos goûts et vos pieuses sensations vous y attirent. D’ailleurs votre aridité vous jettera dans d’extrêmes alarmes sur l’état de votre conscience. Vous craindrez que quelque péché secret 11e vous ait privé de cette ferveur sur laquelle vous comptiez si fort , et de cette onction qui avoit pour vous tant de charmes ; et alors , ou vous prendrez le parti de vous priver des sacremens , ce qui sera toujour' un mal , mais qui peut-être par degrés deviendra extrême ; ou vous 11e les recevrez qu’avec de tristes perplexités qui vous en feront perdre presoue tout le fruit

Ow a vu des personnes qui après avoir fréquenté long-temps les sacremens avec succès, en sont venues jusqu’à s’en priver entièrement , parce qu’elles n’y ressentoient plus cette ferveur. Elles s’appuyoienl trop sur le goût sensible, qui ne peut servir de fondement à l’édifice immortel ; et ayant bâti sur cette molle argile , dès qu’elle a manqué , tout leur ouvrage est tombé en ruine , et les a entraînées ellesmêmes dans le précipice. Au scandale de leurs frères , et à la perte de leurs âmes . on les a vues , plusieurs années de suite , séparées de la Table sacrée , vivre sans re- # mords dans cette espèce d’excommunication prononcée par le tribunal de leur erreur , et , ce qui est encore plus déplorable, finir une vie peu édifiante par une mort très-équivoque. L’on en a vu d’autres qui , dans les premières années de leur piété , ne parlicipoient jamais au sacrement divin que le cœur plein de trouble , et ne voyoient qu’a/ec une secrète horreur approcher les jours qui les ramenoient à la sainte Table. Cette disposition les alarmoit. Par une erreur assez ordinaire , ils en cherchoient la source dans leurs con-

1(Jl> PRATIQUE

fessions, sur lesquelles ils n’étoient jamais satisfaits : ils se donnoient la torture pour se tranquilliser ; et comme le sacrement de la pénitence précédoit toujours immédiatement celui de l’Eucharistie , ce n’étoit que par un tourment qu’ils se préparoient à un autre tourment : et ainsi leurs communions devenoient tous les jours plus pénibles , et par conséquent plus pleines de dégoût. Dans cet état déplorable ils traînoient de tristes jours , ils s’épuisoient de forces , ils séchoient tout vivans. Us fai* soient une funeste épreuve de ce que l’ori est exposé à souffrir, et des écarts que fou risque de faire dans le chemin de la vertu, lorsque l’on est sans expérience et sans guide , sans confiance ou sans docilité.

Mais dès qu’ils se sont ouverts , et qu’ils ont bien voulu souffrir que l’on sondât la plaie de leur cœur , on leur a découvert la source de leur peine , qui ne consistoit qu’à vouloir sentir celui qu’il ne faut qu’aimer , et à s’efforcer , pour ainsi dire , de lever le voile delà foi , malgré la main toute-puissante qui le tient abattu. La lumière leur a rendu la paix. Us ont commencé d’attendre de Dieu ce qu’ils avoient cru pouvoir se procurer : ils ont substitué à leur empressement inquiet une diligence

tranquille ; et leur cœur pacifié étant devenu susceptible des mouvemens délicats de la grâce , que leurs troubles et leur alarmes intérieurs interrompoient, et Dieu béuissant leur docilité, ils ont été touchés de la présence de Jésus dès qu’ils ont moins voulu l’être , et ce qui faisoit le tourment de leur piété est devenu la plus douce consolation de leur vie.

s. III.

J’entends ici un de ces dévots actifs à qui la retenue paroît une tiédeur. Quoi ! approcher froidement de son Dieu ! Faire la plus grande et la plus sainte de toutes les actions comme une action ordinaire ! Ne se donner aucun soin pour se mettre dans les dispositions que l’Eglise nous ordonne d’y apporter, et que la sainteté de ce sacrement exige par elle-même ! Ne point s’éprouver comme l’Apôtre le prescrit, ou approuver tout ce que l’on est , quelque sec que Ton puisse être ! S’unir à son Sauveur d’un air tranquille qui sent l’indifFérence et le mépris !

Non , je ne veux point que vous approchiez froidement de ce Dieu d’amour. Mais est-ce de votre feu ou du sien que vous devez brûler ? Certes le vôtre est tout-à-fait

500 PRÀTIQVIï

de trop lorsque vous approchez de cette fournaise ardente et de ce feu consumant (1). Je ne craindrai point de vous dire et vous ne devez pas craindre de en* ser qu’il faut faire cette grande action avec la même tranquillité que le reste des pieux exercices, quoiqu’avec des soins bien différens. Je ne veux point que vous vous négligiez sur les dispositions nécessaires pour vous nourrir de ce pain du Ciel ; mais je voudrais fort que vous comptassiez la paix du cœur pour une des principales : et c’est ia seule que vous ne vous mettez pas en peine d’acquérir, et que vous semblez même vous faire un devoir de détruire. Vous voulez vous éprouver vous-même ? Bien loin de vous en détourner, je vous y exhorte ; et vous ne sauriez excéder en cela, tandis que votre épreuve ne fera qu’augmenter en vous l’humilité , l’amour de Dieu, la confiance en lui et le désir de le recevoir, et non le trouble, les alarmes , et l’éloignement de ce souverain remède à tous nos maux. Je n’ai garde d’approuver la sécheresse de votre cœur ; au contraire, je vous conseille de ne pas l’augmenter par la chaleur de vos désirs et par la vivacité

(i) Domiuus Deus lu us ignis consumens est. Dett* Uron. ^ v. *

de vos mouvemens. Malheur à la tranquillité qui vient de l’indifférence pour Dieu l oui; mais aussi malheur à l’empressement qui vient de l’amour excessif de soi-même ! La tranquillité que produit l’amour réglé de l’un et de l’autre tient le juste milieu. Préparez-vous donc de votre mieux à cette grande action , sans trop compter sur vos soins; ranimez votre zèle, sans perdre votre repos; efforcez-vous doucement et sans trop d’ardeur ; possédez-vous courageusement et sans indolence : c’est tout ce que Dieu demande de vous.

§• IV

S’agiter, perdre la paix de l’ame, estce une bonne préparation à un sacrement dont un grand fruit est de nous mettre en paix ? Détruire la fin pour mieux pratiquer les moyens , quel renversement d’ordre !

c’est se mettre hors d’état d’avoir la paix qui est le fruit de la bonne communion , et s’exposer à en faire une peu utile , quoique l’on s’épuise, pour la bien faire, jusqu’à perdre la paix. Les ardens désirs que fon a des sentimens de dévotion quand on doit communier, les soins empressés que l’on se donne pour les exciter, l’inquiétude que l’on ressent quand on n’y peut

point réussir, ne servent, dit l’auteur de l’Imitation de Jésus-Christ (1), qu’à nous rendre moins disposés pour la communion à laquelle nous voulons excessivement nous préparer, à interrompre les effusions de la grâce que nous voulons désordonnément attirer, et à détruire en nous toute la dévotion, au lieu de l’augmenter. Le sacrement de l’Eucharistie est sans doute un puissant moyen de salut et de sanctification, puisqu’il contient la source de toutes les grâces : j’ose dire toutefois , que si vous ne pouviez vous nourrir de ce pain vivifiant sans altérer considérablement cette paix qui est la vie même , il vaudroit mieux que vous en approchassiez rarement, et que vous possédassiez une paix constante et uniforme , que de lui donner de fréquentes atteintes par des communions réitérées. Je trouve bien des saints qui n’ont communié que rarement, mais je n’en trouve aucun qui n’ait possédé la paix de l’ame. Hé ! comment auroient-ils été des saints sans cette paix solide, intime, pro-

(i) Sæpè etiam impedit nimia sollicitudo pro devptione habendâ. Age secundùm eonsilium sapienlûm, et depone anxietatern et scrupulum ; quia gratiam Del impedit , et devotionem mentis destruit. Imit. Christ/, tib. 4. c. 10.

DE L/l PAIX VTJÊEIEURE. *o5

fonde, qui est la sainteté même, comme nous l’avons déjà difcd’après saint Augustin ?

En vérité il y a un grand fonds d’amour propre caché sous ce voile de la dévotion. On est tout confus de se voir peu fervent , parce que l’on a la présomption de croire que l’on peut l’être par ses propres forces : on se persuade qu’il n’est pas de moyen d’acquérir la ferveur sensible , qui puisse déplaire à Dieu ; l’on n’a pas l’humilité de reconnoître ingénûment les fautes qui ont détruit ou afïbihli en nous cette heureuse disposition, ou la confiance en celui qui peut seul nous la donner de nouveau. Pour peu que l’on y fasse réflexion, on peut comprendre que ce mouvement et cette agitation intérieure que l’on se donne ne peuvent produire le feu de l’amour divin, mais seulement celui de l’imagination et de l’activité naturelle. N’importe; on veut être fervent, de quelque manière que ce puisse être, parce que l’on veut être content de soi , sans beaucoup examiner si c’est le moyen que Dieu le soit aussi .

Je compare ces communians animés d’un si grand zèle , à certaines personnes du monde : j’y reconnois le même empres-

sement, qui part du même principe. Ce* dernières, qui aiment» à être fort arrangées chez elles, qui se flattent de l'être , et qui veulent bien que l’on sache qu’elle» le sont, surprises par une visite dans un moment de désordre et de dérangement, se donnent beaucoup de mouvement , crient contre leurs domestiques, s’inquiètent elles-mêmes , étourdissent leur monde , le font gémir en secret, et le reçoivent fort mal , pour vouloir trop bien le recevoir. Si un ami vous accueilloit de la sorte, ne vous affligeroit-il pas ? Ne seriez-vous pas plus sensible à sa présence qu’au grand ordre qu’il s’empresseroit de mettre dans sa maison? Ne prendriez-vous pas peut-être la liberté de lui dire : C’est pour vous que je suis venu, et non pour votre domestique ou pour votre ameublement : de grâce, soyez avec moi, et faitesmoi goûter tranquillement le plaisir de vous posséder, et cela me suffit? Jésus- Christ vous dit à peu près de même, tant il aime à se mettre à notre portée. Mes délices sont d’être avec les enfans des hommes (1) , et je me plais singulièrement avec les pauvres, s’ils ont en partage l’humi-

(i) Deliciæ mena esse cum fiiiis hominuin. Pro*. S. e. 3 r .

iité , qui est le premier apanage de leur état. C’est de boiteux, d’aveugles, de paralytiques que je remplis la salle de mon festin (1). J’y appelle les petits, et ceux en qui la confiance d’approcher de moi semble une présomption et une folie (2) , pourvu que je voie une résolution sincère dans les premiers de renoncer à la légèreté de l’enfance, et dans les seconds, d’acquérir la véritable sagesse (3). C’est vous-même que je demande, et non vos présens (4)* J’aime la pureté du cœur, l’éloignement du monde, le silence des passions, et une grande tranquillité d’aine (5). Des pensées sublimes me plaisent moins que l’humble connoissance de vos misères. Celles-ci entrent dans mes desseins ; elles en font éclater les miséricordes dans le sacrement de mon amour. En vain vous penseriez pouvoir vous y préparer suffisamment par vos

(1) Pauperes ac debiles, cæcos et claudos introduc hùc. Luc . 14. v» ai.

(2) Si quis est parvulus, veniat ad me. Et insipientibus locuta est : Ÿenite comedite, etc. Prou. 9. u. 4.

(3) Relinquite nfantiam, et vivite, et ambulate per vias prudenliæ. Ibid. v. 6.

(4) Non quæro datum tuum , sed te. /mit. Christi.

lib . 4. c. B.

(5) Ego cor purum quæro : exclude totum secuîum , «t omnem vitiorum tumullum. Imit. Christi. I. 4. c. ia.

2o6 PRATIQUE

efforts (1) : l’amour qui vous invite peut seul suppléer à l’indigence qui vous confond. Venez, recevez-moi , et qu’il vous suffise que c’est moi qui vous l’ordonne (a).

Page 1