‹ Traité de la paix intérieureChapitre 56 sur 93 · CHAPITRE IY · texte numérisé non relu

CHAPITRE IY

Pour se maintenir dans la paix intérieure , on doit désirer les vertus mêmes avec modération , et les pratiquer sans trop d’ardeur.

ARTICLE PREMIER

Modération dans les désirs de la vertu .

On seroit sans doute étonné de nous entendre dire qu’il faut être sobre en sagesse, si nous ne le disions d’après saint Paul , qui l’appuie de toute l’autorité que lui donne son apostolat (1). Quoiqu’il n’y ait jamais d’excès dans la vertu, il y en a sou-

(i) Dico enim per gratiam quæ data est mihi, non plus sapere quàm oportet sapere, sed sapere ad sobrietatem. Rom. 12. p 3.

DE LA PAIX INTÉRIEURE. 225 \e»t beaucoup dans les idées qu’on s’en forme, dans les désirs que l’on en conçoit, et dans les actions qu’on en pratique ; parce que la vertu consiste dans un milieu dont on s’écarte en allant au delà comme en restant au-dessous , milieu encore plus difficile à trouver que le centre de la pesanteur des corps et le parfait équilibre : et de même qu’une main tremblante et trop empressée ne trouveroit jamais cet équilibre, ainsi les désirs trop ardens qui jettent dans le chagrin et dans le trouble, ne feront jamais parvenir à la vertu qu’on se propose ; ils feront au contraire perdre la paix de l’ame , qui est en même temps le principe et le fruit de toutes les vertus. Descommençans peu versés regardent ces désirs véhémens comme des coups de vent qui les poussent rapidement vers le port; mais en effet ils ne font que les faire tournoyer , ou les écarter de leur route. Aussi saint françois de Sales, qui étoit si éclairé sur la conduite intérieure , veut qu’on tienne son cœur au large, et qu’on ne le presse pas trop par de grands désirs de perfection (1).

Puisque toutes les vertus sont unies et qu’elles se donnent mutuellement du e-

/i) Eptlrc 5 g liv. 3.

*a6 PRATIQUE

cours , il n’en est aucune qui puisse èlre opposée à une autre. Principe constant , règle invariable , sur laquelle on doit juger de certains mouvemens de piété et de certains attraits personnels qui ne doivent pas être regardés comme des productions de la vertu , dès qu’ils sont opposés à l’obéissance et à la paix. La première de ces vertus est une règle vivante , sensible et parlante , qu’on peut facilement appliquer. La seconde est intérieure et cachée, mais elle se fait assez discerner à une ame un peu attentive.

Nous ne devons désirer les vertus que pour la gloire de Dieu et pour notre sanctification. La gloire de Dieu consiste dans l’accomplissement de sa volonté, et notre sanctification dans le renoncement à la nôtre. Or Dieu veut que la paix règne dans nos âmes sur toutes les vertus , qu’elle en règle les désirs , qu’elle en dirige les pratiques ; et notre volonté seroit une opposition formelle à celle de Dieu , si elle renversoit cet ordre.

Il y a deux choses dans la vertu , qui Deuvent exciter nos désirs : l’une est la vertu même, et les grands biens qu’elle

DE LA. PAIX IATÊH1EUAE. SfcJ

nous procure ; l’autre est l’éclat de la vertu , et la gloire qui nous en revient. Les saints , qui n’avoient en vue que le premier objet , cherchoient la perfection avec des désirs tranquilles et de paisibles mouvemens: mais nous, qui envisageons aussi le second , et qui peut-être , par une suite de notre corruption, lui donnons la première place, nous voulons être parfaits jusqu’à nous impatienter de ce que nous ne le sommes pas. Que l’éloignement des hommes, dans lequel nous vivons peutêtre, ne nous trompe pas, et ne nous fasse pas accroire que notre vanité n’entre pour rien dans notre empressement. L’on n’est jamais tout-à-fait séparé du monde, et l’orgueil avide s’attache à tout : rampant malgré sa hauteur , il mendie les applaudissemens de ceux mêmes qu’il méprise ; et ne fût- on que vis-à-vis de soi-même , on aimeroit à s’y mirer, sans faire attention qu’il n’est pas pour notre vertu de regards plus meurtriers que les noires. La chute de ces anciens anachorètes qui se perdirent par la vanité, en est une forte preuve et un exemple formidable (i).

(i) Fies des Père* des déserts , tome a. p% 4 y »i J /leurs.

Accoutumons-nous à regarder sans cesse nos péchés et nos imperfections; mais n’envisageonsque rarement, et seulement pour le vrai besoin, nos progrès dans la vertu, et notre exemption de certains défauts.

Souhaitons , autant que la charité peut le permettre, que les yeux du prochain ne tombent que sur le premier objet. Aimons à être méprisés, et méprisons-nous nousmêmes encore davantage; et nos désirs inquiets se ralentiront bientôt. Et plaise à Dieu que nos lampes ne s’éteignent pas dès que l’huile de l’estime publique viendra à nous manquer, et que nous ne soyons pas dans la nécessité de revenir à ce que nous aurons quitté, pour ne pas tomber dans le dernier relâchement, et pour soutenir un reste de probité parle misérable appui de l’honneur, qui est peut-être tout ce qui nous presse si fort de tendre à l’acquisition de la vertu !

S- ni.

Tous vous proposez d’abord la perfection de la vertu, et vous la regardez, non comme un objet éloigné auquel vous devez tendre par des progrès , mais comme une élévation où vous voulez atteindre par les

DE LA PAIX INTERIEURE. 2 2lj derniers efforts. Les degrés vous ennuient: mais un autre plus prudent que vous en profite, et arrive bientôt, sans se fatiguer, au lieu vers lequel vous vous élancez vainement. Tout l’ouvrage de notre sanctification est partagé en commencemens difficiles, en progrès insensibles, et en heureuse consommation. Dans l’ordre de la grâce, comme dans celui de la nature, Dieu veut que les accroissemens soient imperceptibles ; et vous voudriez joindre les deux extrémités, et anéantir la gradation. Le laboureur est plus patient que vous, et vous devriez profiter de son exemple, puisque c’est à lui que le Sauveur vous envoie pour votre instruction (x). Il prépare d’abord les terres, il leur donne plusieurs façons; ensuite il jette son grain , qui disparoît aussitôt à ses yeux, sans qu’il s’alarme, et qu’il croie avoir perdu son temps, ses peines et son froment. Celui-ci reparoît après un peu de patience; mais il en faut encore beaucoup avant que de pouvoir recueillir quelque chose. Ce n’est d’abord qu’un tendre germe; l’herbe vient après, ensuite l’épi, dans lequel le froment

(i) Sic et regnum Dei , quemadmodùm si lioiso ja* riat sernentcm in terram. M irj, 4. p. 26.

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se forme et mûrit peu à peu (1) sans que

le laboureur s’en aperçoive (a).

Le Seigneur à répandu sur vous le grain de sa parole et mis dans votre cœur des semences de vertu, et vous êtes impatient de les faire éclore. Vous voulez hâter , par l’ardeur de vos mouvemens , des fruits que la seule patience conduit à maturité (5). Vous allez tout gâter et tout perdre, pour vouloir repaître les yeux de votre amourpropre du fruit de votre travail, ou pour vouloir le recueillir à contre-temps, sans patience et sans discrétion. Vous dites, et vous pensez même, que c’est zèle de la gloire de Dieu et de votre avancement ; mais en effet c’est amour déréglé de vousmême et manque de confiance en Dieu , et de dépendance de sa grâce. Vous attendez trop de vous-même ; et comme c’est sur vous seul que vous comptez sans vous en apercevoir, au lieu de mettre dans les trésors de la Providence tout le bien que vous

(1) Ultrô enim terra fructifient primùm herbam , deindè spicam , deindè plénum frumentum in spicâ. Marc. 4. v. 28.

(2) Et semen germinet , et increscat, dùm nescit il le. Ibid. p. 27.

(3) Fructum affermit in patientià. Luc. 8. p. iS.

Patientes igitur estote . fratrei ucrj.adadventum Do-

faites et de l’oublier, vous voudriez voir chaque jour votre progrès , comme un marchand compte son gain à la fin de la journée. Peu satisfait de l’espérance de la moisson , vous voudriez la voir croître à chaque moment d’une manière sensible , et en repaître vos yeux. Homme de peu de foi î eh ! confiez-vous du moins autant au Seigneur, qui reçoit dans ses mains tout ce que vous faites pour votre progrès , que lelabôureur se confie à la terre sur laquelle il répand son grain. Dieu , qui est trop juste pour oublier vos bonnes œuvres, formera en vous insensiblement les vertus, et sans que vous vous en aperceviez. S’il vous les montre quelquefois dans leur naissance pour vous encourager , gardez-vous bien d’exposer ces tendres germes à la rigueur des temps. N’ayant pas encore jeté de profondes racines, ils seroient desséchés par les ardeurs du soleil (1) : la contradiction des méchans, et la persécution que le monde ne manqueroit pas d’exercer contre vous ,

mini. Ecce agricola expectal preliosum fructum terræ patienter ferens donec accipiat temporaneum et serotinum. Patientes igitur estote et vos. Epist Jacob. 5. v. 7.

(1) Sole autem orto, æsluaverunt, et quia non ba* bobant radicein , arueiunt. Matih, i3. v. 6.

étoufferoient dans sa naissance cette espé« rance de moisson (i).

Vous êtes foible. Malheureux si vous ne le sentez pas, et plus malheureux encore, si sentant votre foiblesse, vous vous exposez imprudemment. Mais aussi ne pensez pas que les progrès que vous ferez doivent vous rendre immobile au milieu des vents et des orages. Peut-être en serez-vous agité davantage à mesure que vous vous élèverez, et peut-être éprouverez- vous de plus violens penchansvers la terre lorsque vous serez le plus chargé de fruits. Ceux qui s’étonnent et qui s’inquiètent d’éprouver en eux-mêmes des inclinations terrestres, et qui, comme dit saint François de Sales, ne se contentent pas de ce que leur plante est ferme et bien enracinée, mais qui voudroient que le vent n’en fît pas même remuer une feuille, ne commissent pas assez le caractère du cœur humain, la nature delà vertu, ni l’économie de la grâce.

(i) Fada autem tribulatione et perseculione propter verbum , continue) scandalizanlur. Matth. i3. v. n.

DE LA PAIX INTÉRIEURE. a55 ARTICLE II.

Modération dans V imitation delà vertu .

Ne pas entreprendre d’imiter tout ce qu’on voit faire aux autres.

Penser qu’on doive imiter tout ce que l’on voit faire de bien, c’est une erreur , c’est une présomption , qui ne produit que des distractions dangereuses, des efforts inutiles, et le trouble du cœur. Dieu ne donne pas à tout le monde la même force pour pratiquer la vertu, parce que tous ne doivent pas avoir le même rang dans la gloire. Il donne cinq talens de grâce à l’un , tandis qu’il n’en donne que deux à l’autre. Lui demanderez-vous pourquoi il ne les rend pas tous égaux , pourquoi il y a plusieurs demeures dans sa maison, ou d’ou vjpnt qu’il ne vous donne pas la première ? Ce seroit une témérité qui entreprendroit sur les droits de Dieu , en prétendant s’élever au-dessus du rang qu’il a destiné à chacun , et s’y élever par ses propres forces , puisqu’elle n’altendroit pas le mouvement du Seigneur ; au lieu qu’une sagesse sobre attend tout de lui, et se contente de la mesure de grâce qu’il lui a

destinée (1), bornant toute son attention à n’en laisser rien perdre , et toute sa ferveur à agir à chaque moment dans toute l’étendue de cette même grâce.

Où courez-vous ? et qu’est-ce qui vous presse si fort ? Vous avez vu faire une action héroïque de vertu , et vous ne voulez pas être un moment sans l’imiter : vous vous livrez sans fruit , et même avec perte de votre repos , à votre zèle bouillant et précipité. Avez-vous la grâce de cette action , comme vous en avez la volonté ? Dieu demande-t-il de vous ce service ? En même temps que cette action de vertu s’est faite, combien ne s’en est-il pas fait d’autres ! Pouvez-vous imiter tout, et être partout? Eh ! restez, restez dans la place où Dieu vous a mis , fût-elle la dernière , et attendez avec modestie qu’il vous dise de monter plus haut. Vous discernerez sa voix à la paix qu’elle portera dans votre qœur* où une ambitieuse piété ne porte que le trouble. Vieillissez sans inquiétude dans un médiocre degré de vertu proportionné à votre attrait et à vos forces (2). Ne per-

(1) Sapere ad sobrietatem , et unicuique sicut Deus divisit mensuram. Æo/w. 12. v. 3.

(2) Sta in teslamento Uio, et in eo colloquere, et in opéré mandatonim tuonim veterasce. Kccï, 11. v . ai.

DE LA PAIX INTÉRIEURE. «35 clez cependant pas le désir d’une plu»

grande perfection. Dieu vous y fera peutêtre parvenir à la fin en très-peu de temps, après avoir affermi votre humilité en vous faisant sentir long-temps votre indigence (1). Le moyen le plus propre à attirer ses faveurs , c’est de se confier en sa bonté, et de se tenir avec modestie dans le rang où l’on est appelé, sans envie et sans négligence (2). Il ne veut pas que tout le monde le serve de la même manière, mais les uns d’une façon , les autres d’une autre , selon la diversité des talens , des lumières et des forces qu’il leur communique (3) ; et vouloir tout entreprendre sans attendre son mouvement , sans que sa volonté se déclare , mais précisément parce que c’est un bien et que les autres le font, c’est imiter le zèle imprudent de ces Hébreux qui vouloient être les libérateurs de leur peuple et les vainqueurs de ses ennemis , aussir-bien que les Machabées , mais dont Dieu ne bénit pas l’entreprise, parce qu’ils n’étoient pas les hommes de sa droite,

(1) Facile est enim in oculis Dei subito honestare pauperem. Ibid . 9. a3.

(a) Confide in Deo , et mane in locotuo. Ibid . v. 2 a.

(3) Unusquisque proprium donum habet ex Deo , abus quidem sic , aîius verô sic. 1 Corinth . 7. 9. 7.

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et qu’il les avoit destinés à gouverner le peuple * et non à dompter les nations (i).

§. ii.

Les saints eux-mêmes ont-ils pratiqué tout ce qu’ils ont remarqué de bien dans les autres ? Saint Louis, roi de France, a-t-il imité la pauvreté réelle de saint François ? et les Pères du désert se sont-ils engagés dans les travaux apostoliques ? Je sais que chacun d’eux a réuni toutes les vertus dans sa personne ; mais les ont-ils toujours pratiquées de la même manière et dans le même degré ? Ceux qui ont reconnu en quoi les autres excelloient et les surpassoient , se sont-ils livrés à l’empressement , à l’envie et au chagrin ? S’ils eussent été susceptibles de ces impressions à la vue de l’abondance d’autrui et de leui propre indigence , ils n’eussent jamais trouvé de repos ; car ils ont toujours eu une haute idée de leur prochain , et une fort basse d’eux-mêmes. Et vous , si vous attendez que le sentiment de votre perfection vous mette dans le calme, vous devez renoncer entièrement, ou à ce dernier, ou à l’humilité chrétienne. Mais Jésus-Christ

(i) Ipsi autem non erant de semine virorum illorum per quos salus facta est in Israël, i Mach. 7. v. 63.

a dit : « Apprenez de moi que je suis doux » et humble de cœur. » C’est la maximo fondamentale de toute sa doctrine. En vain par une ambition et par une présomption qui se croiroit capable de tout , l’on s’efforceroit de bâtir un édifice spirituel sur un autre fondement que sur celui de cette humilité , ou le cimenter autrement que par cette douceur. Les âmes justes sont comme autant de fleurs dans le jardin de l’époux céleste. Toutes n’ont pas la même beauté et ne répandent pas la même odeur : c’est dans leur variété qu’éclate admirablement la sagesse divine dont elles sont l’ouvrage. La sainteté a plusieurs formes, comme la grâce qui en est le germe. Portons notre fruit , portons-le dans son temps, et ne regardons celui des autres que pour ’admirer.

Que ferai-je, mon père (1) ? disoit un solitaire à un ancien qu’il consultoit. Depuis que je suis dans le désert je n’ai pu parvenir à faire que trois cents oraisons par jour; et cependant j’apprends qu’une fille qui vit dans un village , en fait jusqu’à sept cents. Son exemple me confond et me trouble. Et moi , lui répondit le sage vieillard , je n’en fais que cent , et je n’en

(1) Vies des Pères des déserts , tome 1.

ai point de remords Si vous en sentez f c’est que vous ne faites pas tout ce que vous pourriez faire. Que d’utiles réflexions cet exemple ne nous fournit-il pas ! Un solitaire souffre de grandes peines de conscience de ce qu’il ne fait que trois cents oraisons par jour. Quelle condamnation de notre lâcheté , de notre dissipation et de notre éloignement pour la prière î Une fille en fait sept cents. Que ne peut pas notrefoiblesse , lorsqu’elle est animée d’une vive foi, d’un grand courage et d’une ardente ferveur ? Un homme d’une vertu consommée ne fait pas ce que fait une fille. La perfection est donc indépendante de la multitude des pratiques. Dieu ne donne donc pas la même force à tous , et n’exige pas de tous les mêmes services. Donc l’on peut être parfait dans son degré par la fidélité à ce que Dieu exige , sans imiter ce que les autres font ; et par conséquent nous ne devons pas nous faire un devoir d’imiter tout ce que nous voyons faire d’édifiant. Le jeune solitaire est blâmé comme négligent par le saint qui en fait moins que lui. Profonde sagesse , solide instruction pour les directeurs des aines, qui doivent discerner les forces et les attraits, conduire chacun selon la mesure du don de Jésus-

LE LA PAIX INTÉRIEURE. ôSg

Christ (1) , se bien garder d’assujettir ceux qu’ils dirigent à une routine de conduite invariable, et ne craindre pas de les voir plus fervens qu’eux-mêmes, de leur prescrire des règles qu’ils n’observent pas , et de les reprendre des manquemens dont ils ne sont pas exempts eux-mêmes , de leur propre aveu. Le solitaire ainsi condamné par celui qui lui est inférieur en pratiques, ne se récrie point contre son jugement. Modestie digne d’un saint qui consulte un autre saint. Discernement judicieux , qui comprend qu’en faisant plus que les hommes parfaits on peut ne l’être point , parce que l’on ne fait pas tout ce que Dieu exige. Utile instruction pour nous, d’écouter avec simplicité ce que disent ceux qui sont assis sur la chaire, sans examiner avec malignité ce qu’ils font. Si le sage vieillard ne dit pas au jeune solitaire qu’il ne devoit pas se piquer de faire autant d’oraisons que cette fille, c’est que, comme il paroit assez par sa réponse, il comprit que le jeune solitaire péchoit plus par négligence que par présomption , et qu’il falloit plutôt exciter sa ferveur que travailler à la renfermer dans ses justes bornes. D’ailleurs , (i) Secundùm mensuram donationis Christi. Eph. 4. v. 7.

en lui disant qu’il faisoit lui-même moins d’oraisons et qu’il étoit tranquille, il lui donnoit précisément l’instruction que nous donnons ici.

§. III

Tenez donc votre cœur en paix , et toujours en état, par ses forces ménagées, de faire un coup de vigueur et de soutenir des travaux pour le service de Dieu ; mais n’entreprenez rien au-dessus de vot^ portée. Approuvez tout ce que vous verrez faire de bien , regardez avec complaisance tout celui qui se présentera à votre esprit, sans pourtant imiter ceux qui s’amusent à contempler l’étendue des cieux et la beauté des astres, perdant de vue le chemin où ils marchent et les précipices où ils risquent de tomber. Occupez-vous des devoirs de votre état et des besoins de votre ame. Admirez et louez les saints , sans avoir ni la vanité de vous croire tel , ni la présomption de vouloir les imiter. Tout ce que leurs exemples doivent vous inspirer, c’est d’être toujours plus fidèle et à vos devoirs , et à la mesure de grâce qui vous est donnée. Ne sortez point de votre sphère; vous ne feriez qu’errer au hasard. Quoique le soleil darde de fort loin ses

rayons , la lune doit se tenir dans sa place (1) pour en être éclairée : elle ne gagnerait rien à rapprocher. Ne vous pique* donc pas d’imiter en tout les actions des saints. N’imitez pas même en tout leur langage. Il étoit l’expression de leurs héroïques sentimens, et les vôtres ne sont que médiocres. Si vous affectiez de parier comme les plus grands saints , quoique vous ne soyez en effet qu’un homme foible, ce serait un mensonge, si vous vouliez tromper autrui , ou une erreur , si vous vous trompiez vous-même. Un langage toujours sublime, opposé à une conduite ordinaire, formerait un contraste ridicule , qui serait nuisible à la piété.

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