ARTICLE III
Modération dans l’exercice de la vertu .
Ce n’est qu’en combattant courageusement et en remportant la victoire que l’on mérite d’être couronné. Mais il y a des cou* ronnes de différens prix , il y a du plus et du moins dans les combats. La pru-
(i) Elevatiis est sol , et luna stetit in ordine suo. Habac. 3. Ainsi cité par saint Grégoire le Grand } om. 39. sur les Evangiles.
ilence doit nous faire éviter ceux qui seroient dangereux pour notre foiblesse, et nous ne devons pas exposer sans nécessité la paix de notre cœur. Yous aspirez à la plus haute perfection , et le bien le plus difficile à pratiquer est le seul qui peut vous satisfaire. Résolution louable , et môme nécessaire pour faire quelques progrès. Mais ne commencez point par ou vous devez finir, ne vous piquez pas d’abord d’un héroïsme qui , dans un commençant , n’est qu’une présomption. Votre vigne est encore en fleur : vous pouvez vous exercer à prendre les petits renards qui s’y tiennent cachés et qui y feroient du dégât (1); mais n’allez pas chercher imprudemment les sangliers retirés dans les forêts qui l’environnent, et qui, après vous avoir renversé , la ravageroient entièrement (2).
Commencez par l’entourer d’une bonne muraille, et renfermez-vous-y pour la cultiver et pour en écarter l’indiscrétion des passans (5). Ne tentez pas au-dessus de vos forces. Que le sentiment de votre foi-
(r) Capite nobis vulpes parvutas quæ demoliuntur vineas , nam vinea nostra üoruit. Cant . 2. y. i5.
(2) Exterminavit eam aper de silvà. Ps. 79. y. 14.
(3) Destruxisti maeeriam ejus , el vindemiant eam omnes qui prætérgrediuntur viam, Ibid, i3.
1)B LA PAlt INTÉRIEURE. *4^ blesse soit un avertissement de ne point vous exposer à voir le terme de votre vertu , ou la ruine de votre paix. Votre cœur est votre forteresse. Si vous y commandez en maître , si vous y faites régner la tranquillité et la discipline , si vous en tenez les portes bien fermées, si vous repoussez avec vigueur et en bon ordre les assauts que l’on y donnera, comptez cela pour beaucoup, et ne hasardez pas, comme les prêtres d’Israël (1), une sortie imprudente, qui vous exposeroit ou à une défaite dans laquelle vous péririez , ou à une déroute dont vous ne vous remettriez pas aisément.
Mais il faut user en ceci d’un grand discernement. Il faut savoir avancer et reculer à propos dans cette guerre spirituelle : et cela demande pour le moins autant de sagesse que de résolution , la retraite comme l’attaque étant toujours funestes lorsqu’elles sont faites à contre-temps. Eviter l’ennemi quand on peut le battre, c’est manquer la victoire : vouloir le battre quand
(r) Ceciderunt sacerilotes in beilo, dùm rolun! fortiter facere , dùm sine concilie exeunt in prælium. x Itfachttb. 5. v. 67.
on doit l’éviter, c’est courir de grands risques. Nous ne parlons pas ici de l’esprit impur, avec lequel on ne doit jamais se commettre. Il faut toujours tourner le dos à Sodome , et ne pas la regarder même de loin et dans son embrasement pour en concevoir de l’horreur. Mais s’il faut fuir l’esprit de fornication (1), il faut résister aux autres (2) , et il en est même qu’il faut provoquer au combat. Celui qui , au lieu de les vaincre, ne s’étudie qu’à n’en être pas vaincu , en évitant toutes les occasions d’en venir aux prises , n’acquiert jamais aucune vertu, a Nous avons besoin d’une » grande discrétion, dit saint Jean Clima- » que (3), pour reconnoître quand, en » quelles rencontres et jusqu’à quel point p nous devons combattre contre le péché, p dans les occasions qui nous y exposent, p et quand nous devons nous retirer sa- » gement de ce combat. »
Si le discernement est d’une grande conséquence, il n’est pas d’une moindre difficulté; et le saint qui en enseigne la nécessité n’en donne pas en même temps le moyen. Toutefois l’on peut dire qu’il l’a
(1) Fugile fornicationem. 1 Corinth. 6. v. 18.
(a) Resistite Diabolo. Ep. B. Jacobi. 4. ç. 7.
fS) Echelle sainte , a6* degré, num. i85.
talion que fou m’a ôtée injustement. Je gémis de mon peu de vertu. Je me demande 4 moi-même si je prétends l’acquérir sans la pratiquer, ou si j’attends , pour la pratiquer, que je n’y sente aucune répugnance , si c’est en reculant toujours que l’on va au Ciel, ou en avançant malgré les obstacles. Mais enfin je me traite moi-même dans cette occasion comme je traite un malade foible et timide ; touché de compassion , je diffère l’opération jusqu’à ce qu’il ait pris du courage et des forces ; mais je l’exhorte toujours à s’y résoudre et à s’y disposer, puisque sa vie en dépend. Il ne faut qu’une parole ingénue et modeste pour dévoiler mon innocence ; je la dis , et en la disant j’accepte au moins l’humiliation qui m’en revient et à mes propres yeux et aux yeux des personnes vertueuses , qui sont surprises de voir le fond de ma patience si près de sa superficie.
Une personne est tellement indisposée contre moi, que toutes les fois qu’elle peut me joindre elle me traite de la manière la plus dure et la plus outrageante. Je sens que je ne suis pas encore assez mort à moimême pour souffrir cet affront avec la tranquillité nécessaire. Le fonds d’amour-propre qui est en moi me cause des agitation»
violentes qui m’ôtent la paix. J’évite ta rencontre de cette personne lorsque je la vois le plus envenimée , et que je puis l’éviter sans scandale et sans inconvénient : mais si je me sens venir des forces , j’attire mon adversaire, et je reçois sur moi tout le poids de la contradiction. Ainsi saint François fuit d’abord la colère injuste de son père ; mais fortifié dans sa retraite , il s’expose sans crainte à tous les excès de sa fureur.
J’ai reçu un sanglant affront. Quoique je n’y sois pas insensible , le Seigneur me fait la grâce de n’en être pas troublé. J’en fais usage selon les desseins de Dieu et les besoins de mon ame : je l’accepte de bon cœur; je remercie le Seigneur de me l’avoir ménagé; je le prie pour celui qui ni’a procuré un si grand bien. Pour confondre mon amour-propre, je me rappelle l’outrage que j’ai essuyé, j’y fixe toute mon attention, et dans ces momens je reconnois , mais sincèrement , que j’ai mérité cette humiliation par mille endroits, si ce n’est pas par celui qui en a été l’occasion. Mais ce que cet affront n’a pas fait en moi , la réflexion le fait dans la suite. L’idée que je m’en retrace m’émeut , me trouble vivement , et me fait perdre la paix.
indiqué en quelque manière, en traitant presque tout de suite du saint repos (1). En efFet, ce repos intérieur estime règle intime et toujours présente, qui nous fait discerner les ennemis que nous devons combattre avec rigueur d’avec ceux que nous devons éviter avec prudence. Si la tentation vous agite violemment , si vous en perdez la paix de l’ame , s’il vous faut beaucoup de temps et de soins pour retrouver cette paix , ne vous exposez pas à ce choc , puisque vous en sortez toujours avec perte ; éludez-le autant qu’il dépendra de vous, jusqu’à ce qu’exercé par de petits combats, vous soyez en état de remporter de grandes victoires.
S’il ne falloit consulter que vos intérêts, les grandes occasions de vous vaincre seroient toujours les plus précieuses; mais comme il faut aussi consulter vos forces , les plus grandes occasions sont pour vous les plus critiques. Examinez-vous sans pré vention et sans timidité; et s’il le faut, évitez la rencontre d’un puissant ennemi, plutôt que de vous exposer à être vaincu , ou du moins troublé , épuisé 9 rebuté par un débat violent et opiniâtre. Mais aussi ne manquez pas de combattre en fuyant, et
(i) Edi elle sainte , aj* d<frc.
sz*6 pratique
de gagner par l’humilité , en vous confon dant de votre peu de courage , ce que vous auriez gagné par la force en terrassant votre ennemi ; et cependant proposez-vous de faire un jour avec le secours de Dieu et à l’aide d’une vertu exercée, ce qui est maintenant trop fort pour vous. Venons à une pratique plus détaillée et plus sensible : les exemples réalisent les maximes.
S- ni.
Ma réputation est attaquée par des traits calomnieux (i) que je puis repousser sans beaucoup de peine , mais qui se répandent au loin , à la faveur de mon inaction.
Quelle occasion pour moi de détruire ce fonds d’amour-propre qui , sous les plus beaux prétextes , me rend avide d’estime et si délicat sur l’honneur ! Si j’étois assez fort pour supporter les atteintes de ces traits qui me percent, toute la corruption dont je suis rempli disparoîtroit bientôt , mais je sens une extrême foiblesse, et mon cœur est aux abois. Je ne suis plus en état de prier , de méditer ; j’ai entièrement perdu la paix de l’ame , et rien ne me dit qu’elle reviendra avant la répu-
(i) D'une espèce que Con peut souffrit en conscience sans se justifier.
Je o’ai garde d’en venir aux mains avec un ennemi déjà vaincu , et de disputer encore la victoire que j’ai remportée : je renouvelle tout simplement l’acceptation intérieure de cet affront , et je ne m’occupe qu’à en dissiper le souvenir. C’est ainsi qu’en usa saint François de Sales , lorsque ^sentant le mouvement de sa piété fortement com battu par le penchant de la convoitise, il prit le parti de se distraire de cet objet , et tout son soin fut d’en écarter la pensée.
Voilà la prudence des saints. Mais notre téméraire présomption ne s’accommode pas de ces sages tempéramens ; elle veut toujours avoir la gloire de voir ses ennemis à ses pieds; .et jamais l’humiliation d’éviter d’en venir aux mains. Mais qu’arrivet-il ? C’est que l’on se fatigue à les combattre, et souvent l’on emploie sans raison ses efforts contre ceux que l’on a déjà vaincus et que l’on tient aux fers : quelquefois même l’on s’anime et l’on s’épuise contre des fantômes et des chimères qui n’auront jamais aucune réalité , et l’on perd à ces vains débats contre des ennemis imaginaires les forces qu’il faudroit réserver pour la pratique des vertus ; mais on y perd encore plus la paix , qui n’habite jamais dans une ame tumultueuse
§. IV
Ekfih il ne faut jamais troubler la paix de son ame par une pratique forcée de la vertu. Je dis une pratique forcée , et «on pas une pratique fervente. La première est la seule qui trouble , qui fatigue et qui égare; la seconde tranquillise, soulage et fait avancer. J’appelle une pratique forcée celle qu’inspirent l’ambition et la présomption, ou du moins un zèle peu éclairé, et qui ne consulte ni ses forces ni son attrait. Marchons avec précaution , mais avec fidélité , et toujours sur les pas de la grâce , dans les routes scabreuses de la perfection. Quelque lentement que nous allions , nous ferons beaucoup de chemin si nous avançons toujours , dit S. François de Sales (1). Si nous ne nous possédons et ne nous observons soigneusement dans ces sentiers apides , nous risquons beaucoup de faire de faux pas et de tomber dans le précipice Les saints ont toujours redouté de marcher précipitamment dans les sentiers roides de la vertu, comme on tremble pour un imprudent qui court sur le penchant d’un abime ou il faudroit se traîner sur ses pieds et sur ses mains , à l’exemple du sage
(i) Epit. 47. liv. 4.
DE LA. PAIX INTÉRIEURE. ô5l Jonathas (1). Des progrès trop subits leur ont paru aussi peu durables que les riches ses amassées à la hâte , qui se dissipent en très-peu de temps (2). Un commençant qui veut tout faire et exceller d’abord , s’excite lui-même sans se donner aucun repos, et s’anime à courir comme un géant, tandis qu’il n’est encore qu’un en faut dans la vertu; et plût à Dieu qu’il le fût autant par la défiance de lui-même que par son peu d’expérience et de force ! Je le vois en effet avancer rapidement; mais je vois aussi sa marche forcée , qui ne le conduira pas loin. Bientôt il se sent fatigué , il s’arrête ; et s’arrêter dans le chemin de la vertu , c’est revenir sur ses pas (3) ; tandis que celui qui le suivoit de loin par une marche réglée, le laisse à son tour bien loin derrière lui. Il ne convient qu’à celui qui part du haut du Ciel et qui descend sur la terre, de courir comme un géant (4) : mais nous qui sortons du sein de la terre pour monter au Ciel, nous de-
(1) 1 Rois , i3.
(2) V oyez C Echelle sainte de saint Jean Clim. 5e degré, n. 28.
(3) lu viâ salylis non progredi, regredi est.
(4) Exultavit ut gigas ad currendam viam ; à siimmo ccsîo egressio ejus. Ps. 18. v, 7.
vons marcher avec précaution et ménager nos forces. Les saints ont cependant marché à pas de géant dans la voie de la perfection ; mais leur marche n’étoit point forcée, parce qu’elle étoit proportionnée aux grands desseins de Dieu sur eux , et aux grâces abondantes qu’il répandoit dans leurs âmes. C’est néanmoins toujours en pure perte que l’on trouble la paix de son ame par le zèle excessif, mais séduisant , de son avancement dans la vertu.
wvwvu v\vv\v\\v\w\\>\ mvuuvmuw muuuv