CHAPITRE V
De la paix intérieure dans les tentation*. ARTICLE PREMIER.
La paix intérieure est un moyen trèsefficace de combattre les plus fortes tentations , et le démon ne gagne pas peu sur nous lorsqu9il réussit à nous la faire perdre .
S i l'amour du bien est capable d’exciter dans nos âmes des mouvemens peu réglés qu’il faut amortir, l’horreur du mal, et la
vivacité de la tentation qui le rend pré sent , y excitent plus souvent des troubles dangereux qu’il faut apaiser. Notre foiblesse nous rend bien plus susceptibles de la crainte qui effraie le cœur et qui le décourage, que de l’imprudente ardeur qui l’enflamme et qui le transporte. On ne sauroit donc trop se posséder et se munir contre les impressions de la crainte dans les plus violentes tentations : c’est un puissant moyen d’éviter les surprises, de résister aux attaques , de réparer les pertes , et de le laisser pénétrer par les lumières du Ciel, si nécessaires dans ces momens ténébreux. L’ennemi est déconcerté lorsqu’il voit que nous montrons une contenance ferme et assurée : que bien loin de gagner quelque avantage, il perd à nous tenter ; que nous devenons toujours plus humbles parle sentiment simple et tranquille de notre foiblesse , et plus expérimentés pour user de la force qui nous vient d’en haut ; que nous possédons toujours la paix avec plus de mérite ; et qu’enfin notre infirmité se fortifie de tout ce qu’il fait pour la terrasser , comme le roseau se nourrit du torrent même qui l’agite.
Paix ir.tr*.
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Vous avez surmonté une fâcheuse tentation , et vous voilà tout satisfait d’avoir frustré toutes les espérances de votre ennemi... Vous vous trompez. S’il n’a pu gagner sur vous tout ce qu’auroit souhaité sa malice, il a du moins obtenu tout ce qu’il avoit espéré , puisque vous êtes sorti du combat tout troublé, tout dissipé, tout épuisé de forces. Il ne s’étoit point flatté de vous faire tomber d’abord dans le précipice qu’il vous a présenté ; il vous voyoit trop loin du danger , et trop bien soutenu par la main du Seigneur : il ne prétendoit que vous effrayer et vous troubler en vous montrant la profondeur de cet abîme :
mais il ne désespère pas de vous y conduire dans la suite, ne fût-ce que par votre étourdissement , s’il peut le fomenter par le trouble ou vous êtes déjà. Il vous attaque dans votre cœur , comme l’on attaque quelquefois des ennemis dans un fort , non pour les y forcer, mais pour les attirer au dehors et les défaire plus aisément en rase campagne. Vous êtes hors de vous-même : voilà tout ce que le démon se promettoit de son premier choc.
Prenez garde que le second ne lui réussisse
DE LA PAIX INTÉRIEURE* S 55 aussi-bien , si vous ne vous hâtez de prendre sur lui, par une profonde paix, l’avantage qu’il a eu sur vous.
Non assurément , ce n’est pas avoir vain eu une tentation, que d’en sortir plein d’un trouble qui est lui-même une grande tentation. Dans le trouble intérieur il ne vient que des pensées tristes et capables de nous décourager. L’obscénité , le chagrin, la tristesse , le dépit, la jalousie, la défiance , le découragement, tout renaît alors, et se réunit en nous contre nous : et ainsi la crainte excessive d’une tentation fait renaître presque toutes les autres , parce que le trouble remue tout le fond de l’ame et qu’alors tout ce qui étoit assoupi en nous se réveille, comme la lie tombée au fond d’un tonneau se mêle avec le vin dès qu’on le remue. Dans cet état l’on ne connoît Dieu que confusément , l’on ne sait discerner ni son éloignement ni ses approches (i),et, comme les disciples de Jésus , on le prend tantôt pour un esprit qui nous trompe (a) , tantôt pour un fan-
(1) Si venerit ad me, non videbo eum : si abierit, non intelligam. Job, 9. u. 11,
. (a) Conturbati verô existimabant se spiritum videra. tue, a4. ¥, 37.
tôme qui nous fait peur (i) : Ton ne se reconnoît plus en soi-même ; l’on n’y retrouve plus ni la sérénité de son ame, ni la délicatesse de son attrait , ni la netteté de ses idées, ni là vivacité de ses sentimens , ni la fermeté de ses résolutions : nfm l’on ne sait plus où l’on en est, ni presque ce que l’on est : et pour parvenir à se posséder, il faut calmer ses inquiétudes , se distraire par le mépris de tout ce qui les excite , en se retirant au dedans de soi-même. C’est le seul moyen de dissiper les nuages qui troublent cette heureuse sérénité.
Mais la tentation est horrible; mais elle fait impression sur vous ; mais vous sentez du penchant pour le mal. N’importe. Soyez tranquille dans le combat, puisque vous êtes sans blessure; et que vous vous exposeriez à en recevoir de mortelles si vous ne vous possédiez. L’impression est un sentiment qui vous humilie, et non un consentement qui vous rende coupable.
Le penchant est une infirmité de votre nature, et non un désordre de votre volonté. L’horreur et l’infamie de la pensée qui vous fait tant craindre, est, entre autres
(i) Turbati sunt, dicentes quià phantasma est; et præ timoré clamaverunt. Matth . 14, v. a6.
DE LA PAIX INTÉRIEURE. 2 5; choses , ce qui doit vous rassurer. Plus elle est horrible , moins elle est dangereuse pour vous; et plus vous la craignez , moins vous avez sujet de la craindre. Comment aimeriez-vous ce que vous craignez même de voir ? Et comment Dieu , qui ne vous reproche qu’un amour volontairement entretenu, vous condamnera-t-il pour une pensée qui vous afflige ?