‹ Traité de la paix intérieureChapitre 60 sur 93 · ARTICLE IV · texte numérisé non relu

ARTICLE IV

Assurance intérieure dans les tentations de vaine gloire .

Une autre espèce de tentation qui porte ordinairement le trouble dans le cœur, ce sont les pensées et les sentimens de vaine gloire. L’on sait que ce vice déplaît infiniment à Dieu, qu’il est le poison de toutes les vertus , et qu*il est lui seul capable de perdre les saintes âmes; qu’il ruine tout le mérite des bonnes œuvres ,

DE LA PAIX IKTèlUEURH. *(>3 cl qu’il les tourne même en sujet de con damnation : Ton sait tout cela , on le rappelle; et le démon , tout orgueilleux qu’il est, 11e laisse pas d’en exagérer la malice. Tout lui est bon , pourvu qu’il porte le trouble dans les âmes , dont il ne voit le saint repos qu’avec le dernier dépit. Le piège est subtil , et il est rare que l’on n’y soit pas pris. Qui croiroit, en effet, pouvoir trop craindre la vanité , et que le père de l’orgueil se cachât sous le voile de l’humilité même? L’on ne garde aucun ménagement dans l’exercice de cette vertu , pour éviter le précipice opposé ; l’on fait les derniers efforts pour s’abîmer dans son néant , on multiplie les réflexions les plus tristes et les plus effrayantes, jusqu’à ce qu’étant accablé de leur poids , l’on se croit humble parce que l’on est abattu. Ce n’est pas assurément le bon moyen de rejeter les tentations ; mais c’en est un tout propre à troubler la paix de l’ame. Un regard dédaigneux de votre ennemi et de vous-même , un prudent oubli de tout ce que votre amour-propre s’imagine trouver de bon en vous; une fidélité attentive, sans contention , à rendre à Dieu la gloire de tout ce qu’il vous a confié de talens que vous ne pouvea vous dissimuler ; l’exactitude à lai^

ser tomber tous les désirs de vaine estime , et à retrancher autant qu’il se peut tout ce qui seroit capable de vous l’attirer ; le soin de vous humilier simplement de votre orgueil ; c’est ce qu’il y a de plus propre à le faire périr, et à conserver en même temps l’humilité et la paix de l’ame.

L’on n’ose ordinairement adresser ses prières à Dieu dans cette fâcheuse situation , parce que l’on est tout confus de sa vanité ; ce qui augmente la tristesse et l’abattement. C’est une illusion. Tournezvous vers Dieu par un regard simple et amoureux, il vous remplira le cœur de consolation. Regardez votre tentation plutôt comme une infirmité que comme une malice, puisque votre volonté s’en défend. Découvrez-la avec confiance et avec simplicité au souverain Médecin des âmes.

Dites-lui ingénument : « Seigneur , celui » que vous aimez est malade ; il est dans » une sorte de délire. Voyez l’égarement » de mon imagination et l’excès de ma fo* » lie. Je me crois tout ce que je ne suis * pas , et je ne crois être rien moins que » ce que je suis en effet. Le larcin se joint s au délire r je m’approprie injustement

DE LA PAIX INTÉRIEURE. ^t)5 ce que vous m’aviez confié , après m’être » attribué follement ce que vous ne me * confiez pas. Mon Dieu, préservez-moi » de ce double égarement. Donnez-moi » un juste discernement de ma pauvreté » et de vos largesses. Ne permettez pas » que j’exagère les talens que vous m’a- » vez ordonné de faire valoir, ni que je » vous en dérobe la gloire, dont vous êtes » si justement jaloux. Gardez vous-même » votre bien , qui est entre des mains sus- » pectes : je serois capable , et vous me » voyez même tenté de détourner à mon » profit, comme Judas, ce qui m’a été » confié pour votre service. » Si les pensées de vaine estime et de vaine complaisance revenoient avec importunité , un re tour simple vers Dieu seroit un renouvellement abrégé de ces humbles et pieux sentimens, et un sulfisant désaveu des impressions contraiies

articie v

Assurance intérieure dans i es tentations contre la foi

Nous ne devons pas oublier ici les tentations contre la foi , qui sont les plus capa-

blés d’ébranler les âmes , parce qu'elles portent sur le fondement de l’édifice intérieur. Une ame qui en est attaquée se trouble d’autant plus, que ce qui fait sa ressource dans les autres tentations fait précisément le sujet de celle-ci ; qu’elle est toute découverte aux traits de son ennemi , parce qu’elle combat contre lui pour son bouclier et pour son armure (1); qu’elle n’a plus cette force que donne la vive conviction que l’on combat pour la justice ; et que ce n’est plus une tentation clairement reconnue qu’elle combat, mais une impression que sa conscience même lui fait craindre de combattre. L’embarras est grand , et il est bien difficile et bien rare que l’on n’y perde pas la paix du cœur. Car enfin quel parti prendre ? Examiner et raisonner ? Ce n’en est pas le temps. Croire sans examen et sans raisonnement ? Mais est-ce absolument sans raisonnement et sans examen que l’on fait taire un esprit qui se révolte et une conscience qui s’alarme ? Croire parce que l’on est résolu de croire ? C’est caprice. Croire parce que l’on a été élevé dans cette croyance ? C’est préjugé. Croire aujourd’hui parce que l’on

(i) Accipite armaturam Dei , in omnibus sument* scutum fidei. Eph. 6. v. r3 et 16.

croyoit hier ? C’est habitude. Croire parce que nombre d’habiles gens et des peuples sans nombre croient ainsi ? C’est foi humaine. Croire parce que par ses propres lumières l’on se juge fondé sur la parole de Dieu ? C’est une présomption qui préfère son discernement à celui des autres ; c’est une source d’hérésies , bien loin d’être une ressource dans les tentations. Croire parce que l’Eglise catholique croil ainsi, et que Dieu l’a révélé ? Oui : c’est l’unique voie pour sortir de ce labyrinthe. Heureux qui peut venir jusque là et s’y tenir! Mais est-ce sans examen que l’on y parvient ? Mais encore, si la tentation porte sur l’Eglise même et sur la révélation divine ? Mais si l’on ne voit pas plus les premiers principes que les dernières conclusions? Mais si toute la religion disparoît dans cet orage ? I/appui échappe : l’on revient à flotter comme des enfans , avec une perte infaillible de la paix de l’ame, et un grand risque pour la foi (1).

Oh voit par là, que ceux qui ne donnent pour remède aux âmes tentées contre

(1) Et jam non simusparvuli fluctuantes, et circumferonnuronmi vento doctrinae. F<ph. 4. v. 14.

la foi que de se soumettre aveuglément aux vérités révélées et de désavouer les impressions qui leur sont contraires, ou ne donnent pas un remède aussi étendu que le mal , ou n’en expliquent pas assez l’usage : remède qui resserré dans l’idée qu’il présente, ne guérit pas radicalement la plaie du cœur, mais y laisse toujours un fonds d’inquiétude : remède qui peut être tourné en poison , et qui ne montre point par lui-même lequel il est des deux, puisque plusieurs de nos adversaires exigent de leurs sectateurs une soumission aveugle : remède, enfin, qui ne suppose pas dans le fond la véritable connoissance du mal, qui est pourtant le premier pas qu’il faut faire pour parvenir à une solide guérison. Il ne faut donc pas raisonner pendant la tentation , mais il faut la prévc nir par de sérieuses réflexions sur ce que l’on croit, et sur les motifs que l’on a de le croire. Il faut être sobre en sagesse, mais il faut aussi être prudent et raisonnable en soumission. Il faut obéir sans réplique, mais il faut savoir à qui l’on obéit , et ce qui l’autorise à nous faire obéir : sans quoi on risque de ne pas bien obéir , même en obéissant à Qui l’on doit

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Il faut donc connoître la religion , du moins jusqu’à un certain point, et selon que l’on est capable. Il faut en avoir remarqué les appuis extérieurs et l’économie intérieure. Il faut savoir qu’il n’y en a qu’une; qu’elle est divine dans son institution comme dans son objet ; qu’elle est le seul moyen de connoître Dieu autant qu’il veut être connu, parce qu’il ne s’est fait connoître que par elle ; qu’elle est l’autorité qui nous dirige, et la lumière qui éclaire nos pas. Il faut être instruit que c’est l’Eglise catholique , qui remonte , par l’Eglise d’Israël et par les patriarches , jusqu’aux commencemens de la foi et du culte, qui est seule la dépositaire de cette religion , l’interprète légitime des Ecritures , et le témoin fidèle de la révélation , que par une nécessaire et dernière conséquence après laquelle il n’est plus permis de raisonner, il faut écouter cette Eglise avec une entière soumission, quelque difficile à croire que soit la doctrine qu’elle nous propose. Ces principes sont si lumineux, qu’ils peuvent pénétrer les esprits les plus bouchés, s’ils leur sont présentés dans tout leur jour par ceux qui sont char-

gés de les instruire. S’il semble à quelqu’un que c’est trop faire raisonner les simples fidèles , qu’il fasse attention que celui qui n’est pas conduit, du moins implicitement, par ces degrés à croire la sainte doctrine, croit souvent sans savoir pourquoi, et pour ainsi dire, au hasard. Et à quelles tentations 11’est-il pas exposé 1 Quelle sera alors sa ressource ? S’il n’est point tenté, sa tranquillité n’a-t-elle pas peut-être son origine dans son indifférence ? Quelle injure ne fait-il pas à la religion, qu’il craint toujours d’approfondir, de laquelle il ne peut rendre aucune raison, et à laquelle il ne paroît et n’est peut être attaché que parceque sa naissance , son éducation et , pour ainsi dire , le sort l’ont voulu ainsi l

S iv *

Mais ces grands principes une fois posés et suffisamment approfondis , une ame qui sait qu’il y a un temps de voir et d’examiner, quoique sans entrer en doute, et un temps de se soumettre et de faire taire sa raison, quoique sans imprudence; que le premier n’est pas celui de la tentation et du trouble , et que le dernier est celui de presque toute la vie ; que la religion

dans son tout est sensible et lumineuse ; que ses principes tiennent l’un à l’autro par un enchaînement si nécessaire, que l’on ne peut en abandonner un seul que tout ne se démonte et ne se dissipe ; qu’elle 11e peut nier un seul article de sa croyance sans être conduite par degrés et par des conséquences nécessaires jusqu’à nier l’existence d’une Eglise , d’une religion , et même d’un Dieu : que ce qui fait maintenant le sujet de son embarras pendant le trouble et l’orage, a fait l’objet de ses ferventes adorations , de ses méditations enflammées, de ses saintes délices dans le temps serein; que quoique la foi, dans ses dehors et dans ses préliminaires, soit une obéissance raisonnable, elle est en ellemême une obéissance de la raison : une ame, dis-je, qui connoît toutes ces vérités, se possède dans le temps de la tentation , et elle se sent fondée à ne pas se troubler. Elle respecte les ténèbres répandues sur la face de l’abîme, et elle y descend sans crainte sur les pas de la foi. Elle est ferme et assurée, parce qu’elle sait en qui elle se confie (ï). Non-seulement elle n’est point troublée de se voir dans cette épaisse obscurité, mais encore elle (1) Scio cui credidi , et certui lum. a Tint. x. v. n.

sent que le plus grand jour ne lui donne-

roit jamais une consolation aussi solide.

Voilà de quelle manière on peut conserver

la paix dans les tentations contre la foi :

sans cela on s’exposeroit à perdre l’une et

l’autre.

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