ARTICLE VI
Assurance intérieure dans te 6 tentations contre V espérance.
Apres les tentations contre la foi, desquelles nous venons de parler, celles qui attaquent l’espérance viennent se placer ici comme d’elles-mêmes. Elles sont toutes propres à troubler la paix intérieure d’une ame qui ne se repose en Dieu que parce qu’elle connoît ses bontés, qu’elle goûte sa présence, et que s’il se cache pendant le temps de cette vie, elle espère de le voir et de le posséder dans l’élernité de l’autre. Tandis que le juste aura son soutien dans une ferme espérance, il ne sera point ébranlé (i); mais si ce soutien lui manque, ou chancelle dans sa main, comment pourra-t-il se tenir ferme ? La crainte du Seigneur, qui faisoit sa consolation ,
(i) Paratum cor ejus sperare in Domino , confirmatura est cor ejus ; non commovebitur. Ps m. v. 8.
DE LA PAIX INTÉRIEURE. 275 n’étant plus modérée par l’humble con fiance , ne fera plus que son tourment.
C’étoit un maître doux et attentif, qui l’instruisoit et qui le protégeoit (1); ce ne sera plus qu un censeur terrible, qui lui fera souffrir ce qu’à peine ilsouffriroit d’un ennemi déclaré (2). Les traits imaginaires de la colère de Dieu, que cet infortuné aiguise sans cesse lui-même, le perceront jusque dans le fond du cœur, et dévoreront en lui tout l’esprit intérieur, et toute l’onction sainte (3). Il n’osera chercher de la consoJation en Dieu , puisque c’est des mains de Dieu même qu’il croit voir partir ce feu qui le dévore. Il en cherchera peut-être parmi les hommes : mais peu entendront sa peine, et parmi ceux-là il s’en trouvera peu qui y compatissent , et moins encore qui soient en état de l’adoucir ; plusieurs même l’augmenteront en lui exagérant ses fautes, ou en irritant son imagination , qu’il faudroit calmer. Les ténèbres de son esprit augmentent à pro-* portion du saisissement de son cœur (4) ;
(1) Est custos timor quasi pædagogus. Aug.
(2) Terrores Domini militant contra me. Job. 6. v. 4.
<3) Sagittæ Domini in me sunt, quarum indignatio
ebibit spiritum meum. Job. 6. v. 4.
(4) Timor et tremor venerunt super me , et contexe runt me tenebræ. Ps. 54. y. 6.
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et plus il s'éloigne de la voie de la paix , plus il écarte les ressources pour y rentrer. Pour surcroît de malheur, cette tentation, la plus terrible de toutes, est celle qui lui paroi t le moins ce qu’elle est ; il se figure, au contraire, que c’est une foi vive qui lui fait sentir tout le poids des vérités terribles dont il est frappé.
§. IL -
Mus il s’en faut de beaucoup que ces terribles transes soient ce que l’on se figure. La foi est le fondement de l’espérance; et celle-ci est ferme et consolante à mesure que celle-là est vive et animée. L’on voit toujours augmenter la joie , la consolation, l’assurance et la paix, à mesure que l’on est plus persuadé de l’amour de Dieu pour nous, de la puissance de sa grâce, de l’eiïicacité du sang de Jésus- Christ, de la vertu des sacremens qui en contiennent le prix et qui en appliquent les mérites : toutes vérités essentielles, primordiales et lumineuses , que l’on néglige pour s’occuper de quelques autres qui sont moins prochaines et même impénétrables, comme de ^incertitude de la prédestination, de la profondeur des jugemens de
Dieu, de la sévérité de sa justice; vérités auxquelles il ne faudroit penser que rarement , et seulement pour le besoin où l’on est d’abattre la présomption et d’exciter la vigilance. Les fréquentes réflexions que l’on fait sur des vérités effrayantes se tournent souvent en tentation, et tentation ordinairement la moins connue do toutes, mais en effet très-facile àconnoître, si l’on y réfléchit comme il faut. Elle porte dans l’ame le trouble, raffoiblisscment le découragement et l’éloignement de Dieu, ce que nos seuls ennemis peuvent faire Dieu, au contraire, excite toujours en nous une agréable sérénité , une joie modeste , et une résolution ferme de le servir , même dans les impressions les plus fortes que sa grandeur fait sur nos âmes , dans les retours les plus humilians qu’il nous fait faire sur nous, et dans les plus cuisans remords qu’il nous inspire. Plus cette tentation est dangereuse, turbulente , et opposée à la paix de l’ame , plus nous devons lui résister dans ses accès, et l’afToiblir pendant ses intervalles, par les réflexions et les pratiques suivantes, la plupart tirées de saint François de Sales , qui ayant éprouvé ces grandes peines durant un assez long temps, compatissoit sensiblement,
comme il dit lui-même, à l’état triste des âmes qui en étoient affligées (1).
S- in.
Nous avons déjà dit qu’iî ne falloit s’occuper que rarement et pour le besoin , de certaines vérités de la religion qui effraient et qui accablent. Les personnes timides et sujettes aux tentations contre l’espérance, doivent encore réfléchir sobrement à ce qui les étonne et qui les saisit ; à la vaste étendue de l’éternité , où la vue se perd ; à l’infinité de Dieu, qui est un abîme sans route et sans fond ; au peu que nous pouvons faire pour mériter ce poids immense de gloire auquel nous aspirons, et au peu encore que nous faisons de ce peu que nous pouvons faire. Il n’y a qu’un pas à faire poui passer de la frayeur à la défiance. Les mystères les plus connus , les vérités les plus pratiques , les maximes les plus simples doivent faire l’occupation ordinaire des âmes timides et encore peu avancées dans la vertu.
§. IV
Il est si rare que les pensées sur la prédestination touchent le cœur et excitent (i) Foyei saint François de Sales , èp. 38. /#V. 5.
la piété autant qu’elles étonnent l’esprit et qu’elles irritent l’imagination , que les directeurs des âmes les plus éclairés ne les leur permettent qu’avec la dernière réserve , et qu’ils les interdisent absolument à celles qui sont agitées des tentations dont nous parlons ici. Quel avantage pouvezvous retirer, leur disent-ils ordinairement, ou plutôt quelle perte n’est-ce pas pour Vous, que d’employer à penser tristement si vous êt.es prédestiné, un temps qu’il faudroit mettre tout entier à travailler courageusement pour mériter de l’être 1 II n’est rien , dites-vous , que vous ne voulussiez faire , si vous saviez être du nombre des élus. Faites tout ce que vous voudriez faire alors, et vous le serez plus certainement que si un ange vous l’avoit révélé. La crainte de la réprobation qui vous abat , est toutà-fait frivole dans ses excès et dans ses recherches sur l’avenir. Dieu , qui a fait connoStre à plusieurs saints pendant leur vie mortelle qu’ils étoient prédestinés, a-t-il jamais mis dans l’esprit à aucun réprouvé qu’il leseroit ? c’est que cette connoissance et cette pensée ne sont bonnes à rien. Ou vous serez un jour du nombre des bienheureux, ou vous n’en serez pas, disent encore ces sages directeurs à ces personnes
278 Pratique
qui perdent leur temps, leur santé, leur dévotion à faire ces réflexions aussi stériles qu’effrayantes. Si vous venez à l’être , vous le serez toujours moins de tout ce que vous aurez perdu de temps à penser si vous le seriez. Si vous ne l’êtes pas, ce ne sera que par votre faute. Et n’en est-ce pas déjà une, que de vouloir prévenir le jugement de Dieu, sonder la profondeur de ses conseils, et découvrir comme malgré lui ce qu’il veut tenir caché , au lieu d’adorer sa majesté, de louer sa sagesse, de goûter sa présence et d’accomplir sa volonté ? Laissez donc là des pensées qui ne servent qu’à vous faire souffrir dès ce monde une partie des tourmens de la réprobation , et à vous la faire presque mériter à force de la craindre et de vous en occuper contre la volonté de Dieu.
Une tendre piété est toute propre à sou- *ager les âmes attaquées de ces tentations L’onction intérieure adoucit toute l’amertume de ce poison que le démon soufllo daus les cœurs. La vue , le goût et encore plus la pratique du bien réjouissent > con soient et encouragent bien plus que les réflexions les plus consolantes que l’on puisse
prescrire dans cet état. Celles-ci livrent souvent une ame déjà accablée de peines, à une méditation sèche et à une triste désoccupation , où les anciennes idées , plus puissantes que celles que l’on veut substituer (parce qu’elles occupent la place , et qu’elles s’y sont fortifiées par un long séjour) , font les plus vives et les plus dangereuses impressions. Si l’on veut des réflexions (et en effet il en faut, puisque le siège du mal est dans l’esprit et dans l’imagination , et qu’il y faut porter le remède) , qu’elles soient vives , courtes , pleines d’onction. Que l’on aille à l’esprit par le cœur , puisque toutes les autres avenues sont fermées. Les mouvemens intérieurs, pourvu qu’ils ne soient point forcés et trop longs , produisent ordinairement un feu qui éclaire 1 esprit en même temps qu’il échauffe le cœur. Ainsi , au lieu de raisonnemens amenés de loin , lentement et avec peine, je conseillerois à ces personnes de se répandre fréquemment en affections toujours animées , et toujours propres à consoler les âmes et à mettre en fuite les démons. Nous leur fournirons ici quelques-unes de ces élévations affectueuses , dont elles pourront se servir utilement, mais qui doivent toujours céder à
t8o PRATIQUE
celles dont l’expérience leur fera connot-
tre qu’elles seront plus touchées, ou que
leur cœur attendri produira subitement de
lui-même.
C’est en vous , mon Dieu, que j’ai mis mon espérance ; je ne serai jamais confondu.... Avons, esprits orgueilleux et obstinés , démons infâmes , à vous le dé sespoir et la réprobation , et non à une ame pénitente et humiliée qui gémit tous les jours du mal qu’elle fait tous les jours.... Que la vertu de votre sang est grande, Seigneur Jésus! Le monde entier y trouve une rédemption surabondante. Elle le seroit pour un million d’autres, et pour les démons mêmes, s’ils étoient capables de pénitence et de salut comme je le suis .... Ah ! quand mes péchés ser oient mille fois plus énormes et plus nombreux , mes mauvais penchans plus violens et plus horribles , mes fautes journalières plus fréquentes et plus réfléchies , je ne craindrai rien tant que de trop craindre .... Non, Sei oneur 9 quand mes chutes deviendr oient tous les jours plus considérables , tandis que je conserverai la volonté de m’en relever , tandis que vous m* attirerez entore pa* le désir d’aller à vous , je ne.
et vraiment maternel qu’elle nous porte ; lui adressant cette prière de l’Eglise: Marie , mère de grâce et de miséricorde , protégez-nous contre notre ennemi (1) :
ou cette autre , que l’on récite peut-être tous les jours sans goût et sans réflexion , parce que l’on s’en est fait une habitude, mais qui en elle-même est pleine d’onction , et qui , surtout au moment de la tentation , devient personnelle , intéressante et animée : Sainte Marie , mère de Dieu , priez pour nous maintenant : ou bien ces trois paroles courtes et enflammées : Notre vie , notre douceur 9 notre espérance : ou bien encore lui disant dans les plus violens accès de la tentation , comme le jeune Tobie à l’ange Raphaël : Hélas ! ce monstre infernal est prêt à me dévorer ; il me saisit et m9 entraîne dans les abîmes : puissante protectrice , hâtez-vous de me secourir .
L’état de votre ame fût-il aussi triste et aussi désespérant que celui du célèbre Théophile, vendu au démon, non-seulement par égarement et par désordre , mais par choix et par convention expresse écrite de sa main et de son sang ; comme lui,
(i) Maria mater gratiæ, dulci* pareu» clemeulû* Tu nos ab hoste protégé.
vous trouverez toujours dans la confiance en Marie l’espérance , la grâce et le salut (l).