‹ Traité de la paix intérieureChapitre 63 sur 93 · VI · texte numérisé non relu

VI

La dévotion envers la sainte Vierge est singulièrement une grande ressource dans les tentations contre l’espérance. Elle est un puissant, moyen de salut , une source féconde de toute sorte de biens , et même une marque de prédestination , selon saint Anselme (1) et plusieurs autres Pères de l’Eglise. « Si les remords de votre cons- » cience et la crainte des jugemens de » Dieu vous jettent dans une profonde » tristesse , dit saint Bernard , si le poids » énorme de vos crimes vous entraîne vers » l’abîme du désespoir, tournez-vous vers » Marie , implorez son assistance ; vous » verrez bientôt renaître en vous la joie ,

(1) D« Excellentiis beatæ Virginia cap. 4.

» la confiance et la paix (1)..... Vous êtes » pécheur : Marie est cette échelle mysté- » rieuse par laquelle les pécheurs montent au Ciel, dont ils s’étoient fermé les avenues. Pécheur comme vous , je suis en-

* core plein de confiance, parce que j’en

* trouve en elle les plus puissans mo- » tifs (2). » Avant lui , saint Ephrem l’avoit appelée l’espérance de ceux à qui il n’en reste plus aucune ; spes despercitorum ; et après lui, saint Thomas, lui appliquant avec l’Eglise les éloges de la sagesse, nous la présente comme le principe de toute espérance de vie et de vertu (3).

Il est donc très-utile, dans ces momens d’orage et de trouble, d’avoir recours à Marie, mais d’une manière simple, affectueuse et pleine de confiance, en prononçant son nom , regardant ses images , pensant aux vertus qu’elle a pratiquées, à la gloire qu’elle possède , et à l’amour tendre

(1) Si ciiminum immanitate turbatus, conscientiæ fœditate confusus , judicii horrore perterrilus , barathro incipias absorberi tristitiæ , desperationis abysso , cogita Mariam. Bernard, homil. 2. super Missus est.

(2) Hæc peccatorum scala, mea maximafiducia, tota ratio spei meæ. Bernard, serm. de Aquœ ductu.

(3) In omni periculo potes obtinere salutem ab ipsâ Virgine gloriosâ; et ideô dicit ipsa: In me omnis spe« vitæ et virtuti* 3 part. Qiiast. 17. art. 5 ad. Sum.

ment ; partout il porte l’image de la réprobation empreinte dans son esprit , et il en ressent en partie les peines. Le Dieu de bonté qui appelle les pécheurs, qui aime les plus obstinés, qui console et qui sauve les pénifens , n’est plus pour lui qu’un juge sévère qui le condamne aux peines éternelles pour les taches imperceptibles de sa vie, ou par la profondeur impénétrable de ses conseils. Mais ce Dieu , dont il craint si fort les jugemens dans ce9 momens terribles, il l’a toujours aimé, il l’aime encore, et le démon , qui lui imprime des images tristes et accablantes , ne peut affaiblir cet amour généreux et consolant , qui lui fournit une puissante ressource. « Hé bien, dit-il au milieu de » ce nuage ténébreux qui l’environne, si » je suis si malheureux que de ne pouvoir » contempler cette beauté infinie pen- » dant toute l’éternité , du moins je la » louerai et je l’adorerai pendant toute » ma vie; et plus je crains de n’aimer pas » toujours un Dieu si digne d’être aimé , » plus je veux redoubler mes soins pour • l’aimer toujours davantage. » Cette résolution courageuse , fervente , et toute de pur amour, est comme un éclair qui porte une lumière subite dans son ame f et com

me un coup de foudre qui terrasse sou

ennemi

§. VIII

La crainte excessive de sa foiblesse et des tentations auxquelles on pourra être exposé , est une source féconde de vaines terreurs. On ne sera jamais tranquille, tant que l’on craindra de perdre son repos (1). Vous qui trouvez dans le présent de quoi vous consoler , vous allez chercher des alarmes dans l’avenir ! Le repos vous est- * il à charge ? Quoi ! tandis qu’à chaque jour suffît son mal (2), vous rassemblez dans un moment celui qui est répandu dans toute la vie ! vous réunissez , par votre prévoyance , des tentations que Diei* ne veut vous faire vaincre qu’en détail \ C’est de to îtes les tentations la plus dangereuse : il est bien difficile que vous n’y succombiez pas. C’est tenter Dieu; c’est attirer sur vous des ennemis auxquels il ne veut point que vous vous exposiez maintenant ; c’est vouloir les combattre seul et sans secours ; c’est vouloir périr. Bornezvous au moment présent , et vous serez tranquille. Vivez du pain quotidien î ne

(i) Calamitosus est animus futuri anxius. Senec «.

(a) Sufficit diei malitia sua. Matth . 6. v. 34.

pensez pas au jour de demain , et ne vous inquiétez pas d’un avenir éloigné, vous qui touchez peut-être au dernier moment de votre vie. Si vous avez déjà vaincu les tentations que vous craignez , pourquoi ne les vaincrez-vous pas encore ? Vous ne sentez maintenant de la foiblesse que parce que ce n’est pas le temps du combat, mais celui de votre imprudence. Dieu donne la grâce dans l’occasion et selon le besoin , et non dans tous les momens et selon notre caprice. Le fort d’Israël n'est saisi de l’esprit de Dieu que lorsqu’il se présente des monstres à terrasser ou des ennemis à combattre (1). Eussiez-vous eu autrefois du dessous avec ceux qui vous font trembler jusque dans leur éloignement, vous devriez vous fortifier par toute sorte de précautions, loin de vous afFoiblir par la crainte. Rien de plus formidable pour les démons qu’une ame qui unit la confiance en Dieu au mépris et à la défiance d’ellemême. C’est ce qu’ils furent forcés d’a vouer plus d’une fois à l’Abbé Moyse. a Tu nous a vaincus, Moyse , lui disoient-ils, » et tous nos efforts contre toi sont vains, t parce que quand nous voulons t’abaisser • pour te faire tomber dans le désespoir,' (i) Saint François de Sales , êptt. 3o et 3i. /iV. 5.

» tu te relèves; et lorsque nous voulons

• t’élever pour te porter à la vanité, tu

• t’abaisses et tu t’humilies. »

§. IX

Enfin , puisque la seule crainte qui arrête nos passions et qui excite notre ferveur est un vrai bien , et que celle qui ne sert qu’à nous affliger , qu’à nous abattre , qu’à nous ôter le goût des choses divines, qu’à émousser les désirs de notre avancement , ne peut être qu’un mal et un grand mal , ce n’est pas trop de tous nos efforts pour détruire cette dernière. Nous le pouvons en réfléchissant souvent qu’elle ne peut venir de Dieu, puisqu’elle nous éloigne de lui; et qu’elle ne peut être que la manœuvre du malin esprit, puisqu’elle est si conforme à ses desseins. Nous le pouvons par une dévotion tendre qui dilate le cœur , qui en adoucit les plaies , et qui met en fuite les démons , comme le son de la harpe touchée de la main de David délivroit Saül de l’esprit malin dont il étoit tourmenté. Nous le pouvons encore par la confiance en Dieu , qui désire notre salut plus que nous ne le désirons nous-mêmes. Il veut tellement que nous en soyons conaincus, qu’il nous fait un crime, et un

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grand crime d’en douter. Il est aussi puissant pour exécuter avec nous ses desseins de miséricorde, qu’il est bon pour les former en notre faveur. Notre perte semble intéresser sa souveraine félicité , tant il y paroît sensible. Enfin nous pouvons détruire cette crainte par la connoissance et l’amour de notre Seigneur Jésus-Christ , par la participation fréquente au Sacrement de son corps , par la méditation de ses mystères , et de l’amour qui les lui a fait opérer pour notre salut , amour qui le pressoit sans cesse de consommer l’œuvre de notre rédemption parle baptême de son sang.

article vu.

Maximes générales pour conserver également V innaeence et la paix dans tes tentations.

Nous ne finirions jamais, si nous voulions parcourir toutes les différentes espèces de tentations qui peuvent troubler la paix de l’ame. Nous avons touché les principales : mais il n’en est point qui ne puis* se produire et qui ne produise le plus souvent ce mauvais effet , si l’on n’observe le* maximes suivantes.

Paix inlér

Première maxime.

It ne faut pas trop craindre les tentations , ni désirer avec trop d’ardeur d’en être délivré, puisque la crainte excessive nous tiendroit dans des alarmes continuelles, qui suffiroient pour faire revenir la tentation par l’image vive qu’elles en conserveroient, qui enhardiroient notre ennemi , et nous affoibliroient pour le temps du combat. Persuadons-nous bien que Dieu ne permettra jamais que nous soyons tentés au-dessus de nos forces, et qu’ainsi les tentations ne peuvent nous faire que le mal que nous voudrons. D’ailleurs elles produisent toujours de bons effets dans les âmes fidèles : elles les humilient, elles excitent leur vigilance, elles exercent leur patience et leur courage, elles entretiennent leur ferveur en les ramenant souvent à Dieu, et les rendent compatissantes aux infirmités du prochain , et capables de lui donner des conseils utiles; ce qui a souvent porté les saints à les souffrir avec joie, loin d’en demander à Dieu la délivrance (i) : et enfin toutes celles que nous surmontons nous méritent des couronnes

(i) y oyez sainte Thérèse , Chemin de la Perfection , eh 38.

et nous fournissent des armes, comme eu fournit à David son triomphe sur Goliath

Seconde maxime .

On ne doit pas opposer toujours aux tentations une vive résistance , mais substituer le mépris à la force , si elles ne cèdent pa9 aux premiers coups. Je l’ai déjà insinué , mais je ne saurois trop le dire ; car c’est ordinairement par un combat opiniâtre que l’on se fatigue et que l’on se trouble. D’ailleurs le mépris est le moyen le plus court de se défaire d’un ennemi orgueilleux que rien ne blesse tant que le dédain. C’est un enfant pour ceux qui le méprisent, et un géant pour ceux qui le craignent. On voit dans la vie de saint Antoine et de plusieurs autres saints, qu’ils met* toient en fuite des légions de démons par un ris moqueur et par une piquante raillerie. Vous vaincrez plus aisément les tentations , aidé du secours de Dieu , en les combattant peu à peu avec patience et avec douceur , qu’en les repoussant avec trop d’empressement et de chagrin (i).

(x) Paulatim , et per patientiam , cum longanimilate , Deo juvante , meliùs superabis, quàm cum duritiâ et importuuitaie propriâ. Imit. Christi. I. 1. c. i3.

Troisième maxime.

Il faut découvrir ses tentations à scn directeur. On voit dans les instructions et dans les vies des saints, et particulièrement dans celles des Pères des déserts , combien ils jugeoient cette pratique nécessaire; et l’un d’eux en fit une triste expérience. 11 fut tourmenté pendant l’espace de vingt années d’une grande tentation , dont il ne fut délivré qu’à la première ouverture qu’il en fit à un ancien. Le prince des ténèbres craint beaucoup la lumière , qui manifeste le fond des cœurs , et qui le fait voir lui-même à découvert. Ce lion qui court pendant la nuit , cherchant quelqu’un à dévorer, rentre dans ses sombres retraites dès que le jour paroît (1). Le père de l’orgueil ne hait rien tant que l’humilité qui découvre toutes ses misères ; et l’ouverture du cœur est comme une issue pour le feu intérieur de la tentation, qui, renfermé, excitera toujours de violentes secousses et de funestes ébranlemens. Mais il faut bien choisir celui à qui l’on s’ouvre;

(1) Posuisti tenebras , et facta est nox ; in ipsâ pertransibunt omnes bestiæ silvæ, catuli leonum rugientes ut rapiant. Ortus est sol, et congregati surit, et in eu* bilibns suis collocabuntur. Ps. ro?- v. 20, *3.

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car s’il étoit peu expérimenté, il risquèrent d’aigrir la plaie du cœur ail lieu de* la guérir, et peut-être de se salir sans la nettoyer.

Quatrième maxime.

Il est important de ne pas multiplier des réflexions qui ne peuvent qu’affliger sur des tentations assez affligeantes par elles-mêmes, sur leur durée, sur leur vivacité, sur le danger d’y consentir, sur la tranquillité de ceux qui en sont exempts , sur l’incertitude du temps ou elles finiront, etc. : mais il faut veiller, prier, se méfier de soi-même , se confier en Dieu , et éviter les occasions autant qu’on le peut, sans sortir des bornes de la prudence. Saint Pierre marcha d’un pas ferme sur les abîmes de la mer tandis qu’il ne regarda que Jésus-Christ; mais il commença d’enfoncer dès qu’il se détourna pour considérer les tourbillons de vent et les flots qu’ils soulevoient (1).

(i) Àmbulabat super aquam , ut veniret ad Jesum videns verô venlum validum , timuit; et cùm cœpissetmergi, etc. Matth. 14. v . 3o.

Dùm respicit Jesum t non respicit elementum Ambra

294 PRA.TIQUB

Cinquième maxime .

Quoique la prière soit notre grande ressource contre les tentations , il en est pourtant qui demandent quelque chose de plus, et ce qui paroitra peut-être surprenant , quelque chose d’opposé : le travail , la distraction, la gaîté. Il est des imaginations qui saisissent les objets avec tant de vivacité, et qui en reçoivent de si profondes impressions, qu’elles les portent partout , et les retiennent jusqu’à ce que d’autres plus fortes viennent à les effacer. Alors il est tout manifeste que se recueillir n’est que se désoccuper , pour être , même malgré soi, spectateur des peintures que l’on a toujours présentes; que prier ne suffit pas, parce que Dieu veut que l’on se serve des moyens connus. C’en seroit un bien puissant pour effacer ou faire oublier toutes ces images, qu’une affaire sérieuse ou même fâcheuse qui surviendroit (t). Au défaut de ce moyen, on peut avoir recours à une étude appliquante , à un travail qui demande beaucoup d’attention , à une multitude d’occupations qui se succèdent les unes aux autres sans laisser d’autres

(i) Malitia lioræ oblivionem facit luxuriæ magnæ. J tes/ IX. I'. 29.

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intervalles que ceux qui sont nécessaires à de courtes et vives élévations de cœur à Dieu pour attirer son secours, pour ne pas trop se dissiper, et pour ne point perdre par cette dissipation la paix de l'âme que l’on veut conserver en cherchant à se distraire de la tentation.

C’est de ce dernier moyen qu’usa un sage supérieur envers un jeune solitaire, qu’il délivra d’une tentation fâcheuse et opiniâtre par des occupations continuelles de corps et d’esprit, qui lui ôtoient la liberté de penser au mai, ne lui laissant pas môme, pour ainsi dire , le temps de vivre (1). On sait encore que c’est par le même motif que saint Jérôme redoubla ses études dans son désert, et s’appliqua singulièrement à apprendre la langue hébraïque , qui occupoit son esprit presque jusqu’à lasser sa patience. Ceux qui ne sont capables ni d’une forte étude ni d’un long travail , pourront trouver une utile diversion dans la conversation édifiante et agréable de leurs pieux amis , dans le spectacle de l’univers, simple, mais touchant pour qui le considère de près ; dans une douce promenade à la campagne , toute propre à

(i) Quomodô fornicari libeat, cui nec vivere licet In vins Patrum

dissiper les dangereuses impressions , ei a tristesse presque inséparable du violent combat qu’elles causent.

Sixième maxime .

L’on est ordinairement» porté à prendr* des résolutions pour éviter les tentations ou pour les vaincre, lorsque l’on en est le plus pressé ; mais c’est précisément alors que l’on n’en doit prendre aucune, que celles que l’on prendroit en tout autre temps , et que la prudence suggère à toute personne sensée. Les partis que l’on prend, les pratiques que l’on s’impose dans le temps de l’agitation, se ressentent presque toujours de cet état violent. Elles sont ordinairement extrêmes , et la source de plusieurs troubles : troubles lors même que l’on remplit les onéreux devoirs que l’on s’est imposés, parce qu’ils sont audessus de ses forces : troubles encore plus grands lorsque l’on vient à y manquer, et que l’on regarde ces manquemens comme des infidélités envers Dieu , quoiqu’en effet Dieu ne puisse jamais inspirer une résolution imprudente ou en exiger la pratique : troubles surtout lorsque la tentation revient, et qu’on la regarde comme une

punition de ces infidélités chimériques. Et fasse le Seigneur que ces troubles ne soient pas suivis de l'affaiblissement et du découragement , et que l’on ne soit pas vaincu de la tentation par les moyens mêmes que l’on croyoit devoir servir à la vaincre I

Septième maxime.

Non-seulement nous devons conserver U tranquillité de l’ame parmi les tentations, mais encore , si elle avoit commencé de ressentir quelque trouble, nous n’en devons rien témoigner au dehors par nos gestes et par notre inquiétude, mais faire bonne contenance, pour déconcerter le démon, qui ne pouvant pénétrer dans nos âmes, ne juge de leur disposition que par l’extérieur , et qui désespérant de nous abattre, nous laissera peut-être lorsque nous serons déjà ébranlés ; comme un ennemi qui assiège une place que l’on défend vivement , et où tout paroît disposé à faire une longue résistance, l’abandonne quelquefois lorsqu’elle est sur le point de se rendre, parce qu’il ne sait ni les grands etfets qu’ont produits les feux qu'il y a jetés , ni le trouble et la division qui y régnent

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