‹ Traité de la paix intérieureChapitre 64 sur 93 · CHAPITRE VL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VL

Que Ton ne doit pas même se troubler des péchés que Ton commet.

C’est ici surtout que nous avons besoin d’autorité, et vous de confiance, âmes chagrines de vous-mêmes, qui ne pouvez supporter vos péchés , tandis que Dieu les supporte avec tant de patience. Vous ne voulez entendre à aucune proposition de paix au sujet de vos fautes, parce que vous ne faites pas attention que ce n’est que de la paix avec vous-mêmes , et nullement avec le péché, que nous vous parlons. Un repentir tranquille, surtout au moment qui suit celui de vos chutes , vous semble toujours un paradoxe , ou même une erreur. Nous savons qu’il faut haïr le mal , et que c’en seroit un grand que de le regarder avec indifférence : mais n’y a-t-il pas un milieu entre l’indifférence que craint votre raison , et le dépit , le chagrin et le trouble où vous jette votre impatience ? Un humble et paisible retour vers Dieu m’éloigne également de ces deux extrémi-

DE LA PAIX INTÉRIEURE» 2 Q<J lés. • Retour paisible vers Dieu î me répond ici une de ces âmes préoccupées dans lesquelles rien de ce que l’on dit pour les porter au calme, ne peut pénétrer. « Il » faut attaquer vivement le péché , et c’est b dans son propre cœur qu’il faut l’atlai quer; il faut le détruire et se confondre. b II siéroit bien au publicain de lever la b tête , d’entrer dans le tabernacle , de por- » ter ses audacieux regards du côté du b sanctuaire î Rester dans le parvis , bais- • ser les yeux , se frapper la poitrine , s’ab bîmer dans son néant , et encore plus b dans la profondeur de ses désordres, b c’est tout ce qui lui convient. Considérer b ses plaies et les sonder tandis qu’elles » sont encore tout ouvertes , c’est le moyen •* d’en savoir la profondeur, et de con- » noître toute l’étendue de ses misères. » Je reconnois aisément , à ce discours , l’attachement à vos idées et votre ardeur excessive : mais s’il est encore possible , écoutez-moi tranquillement.

S- IL

Il faut détruire le péché ; sans doute , mais est-il nécessaire pour cela de se détruire soi-même, de troubler sa raison , de ruiner sa santé , et , par la violence de se*

mouvemens , de se déranger au dedans el au dehors , et de se mettre hors d’état de suivre la lumière divine, et même de la discerner ? Il faut briser son cœur , sans doute ; mais ne le peut-on sans se démonter tout entier ? Il faut sonder ses plaies ; mais faut-il les agrandir et les envenimer à force de les ouvrir pour en bien connoître la profondeur ? Le publicain est au fond du temple, frappant sa poitrine et baissant les yeux : oui , c’est là sa place, et la situation qui lui convient ; mais il est plus tranquille dans l’humilité de son repentir, que ne l’est le pharisien dévoré de ses passions et enflé de sa fausse justice. Comme ce publicain converti, tous les vrais pénitens ont été tranquilles tandis qu’ils se sont reconnus coupables. Le saint Roi Ezéchias repasse les années de sa vie dans l’amertume de son cœur ; mais cette amertume n’en altère nullement la paix (1).

David , à la vérité , parle souvent de trouble et de frémissement dans les psaumes de la pénitence ; mais il reconnoît que ce trouble n’est qu’au dehors d'une ame pénitente et affligée , et dans le fond remplie

(r) Recogitabo tibi unmes auiios meos iu amanïuthne animai uie;t. In pace facta est amaiitudo mea amarissima. /j. '38. 13 et 1$.

de la joie que lui inspire la confiance en Dieu (1). Sainte Marie , nièce de saint Abraham solitaire, pleure ses péchés ; eh ! quels péchés! mais elle les pleure, dit l’auteur de sa vie, dans un grand repos d’esprit (q).

Le retour simple et tranquille vers Dieu vous paroît-il encore difficile ? Faites attention que le péché n’étant qu’un éloignement de Dieu pour s’attacher à la créature , la véritable conversion consiste à se détourner de la créature pour revenir à Dieu , avec un regret sincère de lui avoir déplu , et une véritable résolution de lui satisfaire pour le passé, et de lui être plus fidèle à l’avenir. Tout ce qui est au delà , chagrin , trouble , réflexions infinies sur ses chutes , n’est qu’un reste d’attachement à la créature, qu’un amour raffiné de soi-même, et qu’un obstacle à la parfaite conversion. Il faut gémir de ses fautes, mais ce ne doit pas être par le sentiment naturel qu’inspire le dépit de ses imperfections , ce qui est l’unique source de l’impatience et du chagrin ; mais il en

(i) Tu es refugium meum à Iribulatione quæ circun» dédit me ; exultatio mea, etc. Ps. 3i. r. 7.

(a) Voyez, sa vie parmi celles des Pères du désert tome r.

5oa pratique

faut gémir par amour pour Dieu , et pal le désir de sa gloire et de son propre salut Vous voulez revenir à Dieu en détestant la créature qui vous Fa fait abandonner :

vous devriez , au contraire , commencer par revenir à Dieu , et votre attachement à la créature tomberoit nécessairement.

§. III

Il s’en faut bien que les alarmes d’une ame qui est hors d’elle-même à la vue de ses fautes réitérées , soient ce qu’elle se figure , c’est-à-dire la connoissance de soimême et l’humilité. Elle se voit confusément dans un certain désordre qui l'effraie, mais qu’elle ne peut définir, et elle ne remarque ni les miséricordes de Dieu sur elle, ni les semences de vertu qu’il y a mies, ni les mouvemens intérieurs qu’il y opère : elle ne voit ni la résistance qu’elle oppose à la tentation avant d’jr succomber, ni le regret avec lequel elle y succombe , ni la promptitude avec laquelle elle se relève. Elle ne démêle point cette heureuse inclination pour la piété, qui l’y ramène sans cesse , et qui est un présent de Dieu et un gage de son amour, d’avec cette espèce de fatalité qui lui a fait contracter de mauvais penchans dans le temps de sa

DE LÀ. PAIX INTÉRIEURE. 5o5 dissipation , et que le Seigneur, moins attentif à ses surprises qu’à ses dispositions, regarde plutôt comme un malheur que comme une malice. J’ose même dire, non pour l’efFrayer davantage , mais pour lui découvrir l’illusion cachée sous cette belle apparence de connoissance de soi-même, qu’elle ne voit pas tout le mal qui y est ; qu’un saint y en verroit davantage , sans cependant perdre la paix : témoin , entre autres , Saint François d’Assise, qui se disoit et qui se croyoit le plus grand de tous les pécheurs , et qui toutefois étoit toujours dans une sainte joie , et ennemi déclaré de la tristesse dans lui-même et dans les autres. Si l’on se trouble de voir la corruption de son cœur , ce n’est pas qu’on la connoisse à fond , mais parce qu’on la voit dans un mauvais jour * c’est plutôt vue confuse, que connoissance distincte.

Aussi cette fausse connoissance de soimême ne produit point l’humilité qui devroiten être le fruit. L’on voit souvent ces personnes qui pensent en apparence et qui disent en effet tant de mal d’elles-mêmes, remplies réellement de l’idée de leur propre mérite , dont elles s’occupent sans cesse : on les voit chagrines , décisives , oléines de dépit, et dans le fond moins

humiliées du mal qu’elles voient en elles , que flattées de savoir le discerner. Ce trouble et cette crainte excessive sont l’ouvrage du démon ; et le démon , toujours orgueilleux , enfle toujours le cœur, lors même qu’il abat le courage. C’est donc , pour m’exprimer d’après sainte Thérèse , une humilité diabolique , que celle qui ôte la confiance en Dieu et la paix de l’ame (1).

§. IV

Vous perdez courage à la vue de vos rechutes malgré vos résolutions; et moi j’espère beaucoup de vos résolutions , si vous les soutenez malgré vos rechutes ; et j’ose dire que le démon espère bien moins de celles-ci qu’il ne craint celles-là ; et que , s’il s’attache si fort à vous faire souvent retomber dans les mêmes fautes , c’est moins pour vous rendre criminel que pour vous rendre timide. C’est surtout à votre courage qu’il en veut. Il sera déconcerté si vous ne vous laissez point abattre, comme un ennemi fier , robuste et plusieurs fois vainqueur , est enfin intimidé de voir celui qu’il a souvent terrassé , se relever toujours avec un nouveau courage , et re-

(f) Sainte Thérèse. Chemin de la perfection ; chnp. 3 9.

DE LA PAIX INTÉRIEURE. 5o5

tenir sur lui avec plus de feu. Ainsi, quand vous retomberiez plusieurs fois le jour dans les mêmes fautes , relevez-vous autant de fois avec le même courage , et ne craignez rien tant que de ne pas espérer assez. Eh I pourquoi n’espéreriez- vous pas, puisque Dieu vous appelle encore ? Le désir que vous sentez d’aller à lui, dont lui seul peut être auteur , et qui seroit encore plus vil si vous étiez moins timide , vous est garant de la volonté sincère où il est de vous sanctifier malgré vos fautes et vos imperfections.

Espérez beaucoup en Dieu , et j’espére* rai beaucoup de vous malgré vos foiblesses ; et c’est sur sa parole que j’espérerai de voir dans la suite la rapidité de vos progrès égaler l’étendue de vos misères présentes (1). Et ne pensez pas que ces maximes ne regardent qu’un petit nombre d’ames choisies : elles sont applicables à toutes sortes de personnes. Les directeurs y sont si accoutumés, qu’ils attendent toujours plus de ces âmes pieuses qui , faisant des fautes, même assez marquées, se relèvent toujours avec une nouvelle ardeur, que de celles qui sont exemptes de ces fautes , mais aussi qui n’ont pas cette résolution

(i) Multiplicatæ sunt infirmilates eorum; posteà ac* celeraverunt. Ps. i5. v. 4.

ÔOb PRATIQUE

qui les précède et qui les suit (i). Ils voient dans les premières un reste de foiblesse, à la vérité , mais aussi un courage toujours renaissant : ils voient les efforts extraordinaires que le démon fait pour les arrêter; mais aussi l’assistance toute particulière que Dieu leur accorde , et qui est une marque de prédestination , n’échappe pas à leurs lumières. Jamais ces personnes ne frustrent leurs espérances , si elles ne donnent pas dans le piège de la dissipation ou dans celui du découragement : il est même rare qu'elles leur fassent attendre longtemps les fruits abondans de leurs soins et de leur patience.

L’on yoit un exemple de cette conduite dans la vie d’une fondatrice de maison religieuse. Deux aspirantes se présentent à elle pour embrasser la vie monastique.

L’une, d’un caractère doux, pratiquoit d’un air tranquille tous les devoirs de l’état religieux ; on ne remarquoit en elle ni manquement ni humeur : l’autre , au contraire , étoit sujette à tous les deux ; mais ces défauts étoient contrebalancés par une

(i) Diligens æmulator valenlior erit ad proficieudum, etiam si plures habeat passioue», *uàm alius beuè moïigeratus, minus taraen ferr~£3 nd virtutes. Imti* Chris ti. üh. i. c. a 5

T)E LA PAIX INTÉRIEURE. 3o7 ferme résolution de s’en corriger, et d’acquérir la perfection. Cette fondatrice renvoya la première , et reçut l’autre , au grand étonnement de ceux qui ne discernoient point comme elle les caractères, la force de l’attrait et l’étendue de la grâce, et qui ne savoient pas qu’avec beaucoup de courage et de force on fait beaucoup de chemin , quoique l’on tombe fréquemment ; mais qu’avec beaucoup de lenteur on avance peu , quoique l’on ne fasse aucun écart ni aucun faux pas.

Dosithée faisoit des fautes ; mais parce qu’il les réparoit d’abord sans se rebuter , il ne lui a fallu que peu d’années pour se rendre saint. Sainte Catherine de Sienne en faisoit aussi ; et comme elle s’en afïïigeoit devant le Seigneur, il lui fit entendre que ses retours simples, prompts, vifs et pleins de confiance lui plaisoient plus , qu’il n’étoit offensé de ses fautes. Tous les saints en ont fait, et quelquefois les plus grands en ont commis des plus considérables, comme David, saint Pierre, saint Théophile ; et peut-être n’eussent-ils jamais été si grands saints, s’ils n’eussent fait des fautes et de grandes fautes. Tout

5o8 PRATIQUE

concourt aubien des élus, dit saint Paul ( i ) jusqu'à leurs péchés, dit saint Augustin Oui, au lieu qu’une ame tiède tourne en piège et en péché même le peu de bien qu’elle fait, une ame fervente tourne en moyens de sanctification jusqu’aux péchés dans lesquels elle tombe. Sa ferveur augmente à l’occasion de ses infidélités , comme un grand feu devient plus actif lorsque l’on n’y jette que quelques gouttes d’eau : et Dieu, qui voit combien ces infidélités sont utiles , les permet par providence, et les pardonne avec bonté. Dieu de miséricorde, vous sacrifiez donc ainsi votre gloire à notre utilité , et vous souffrez que nous devenions ingrats , infidèles , coupables , parce que vous voyez que nous en serons plus humbles , plus circonspects et plus saints .

s. vi.

J’insiste beaucoup sur ce chapitre; et ma prolixité doit faire comprendre à ces pénitens inquiets combien leur état demande de soins, et combien je me sens fondé à condamner leur impatience. Je multiplie les réflexions, parce que l’expé-

(i) Omnia cooperantur in bonum iis qui secundùm propositum vocati sunt sancti. Rom. 8. v. 28.

ricnce m’a appris que quoiqu’elles soient très-nécessaires, on est peu capable d’en faire dans un état où à peine on peut profiter de celles d’autrui , l’esprit bouché par les plus tristes images , et le cœur serré par la crainte , ne laissant presque aucune ouverture à la lumière et à la consolation. C’est pourquoi je demande d’abord à ces personnes de m’écouter tranquillement et de calmer pour un moment toutes leurs alarmes ; et comme leur situation n’est pas celle où l’on peut absolument exiger leur obéissance , je m’efforce d’en rendre la nécessité sensible : l’autorité fait place à la oersuasion; et si je réussis alors à convaincre que je commande avec raison, jç suis assuré de commander avec succès dans mille autres occasions, sans rendre raison de ce que je commanderai.

Pensez-vous, dis-je à ces esprits plus abattus de leurs réflexions que de leurs chutes, que cette forte impression d’effroi et d’abattement que vous appelez une impression de regret et de pénitence , soit en vous une production du Saint-Esprit?

Vous n’oseriez le dire, ou du moins vous ne sauriez le prouver ; et moi je dis que l’Esprit saint n’en est ni n’en peut-être l’auteur; et ce que je dis, je le prouve Les

véritables sentimens de pénitence sont toujours accompagnés de l’espérance du pardon , et l’espérance est la source de la véritable joie (1); et vous ne sentez que de l’opposition àl’une età l’autre. Les remords de conscience que Dieu produit, en font cesser le trouble (2) ; et les vôtres l’augmentent toujours de plus en plus. Dieu excite en nous le désir de réparer nos pertes ^3) ; et vous ne vous sentez du penchant qu’à tout abandonner. L’ame , animée du saint repentir, s’élève à Dieu, qui se penche vers elle pour lui donner le saint baiser (4) ; et vous , comme Adam prévaricateur, vous fuyez sa présence, et vous voudriez pouvoir vous dérober à ses regards. La tristesse excessive, c’est-à-dire, celle qui va jusqu’à troubler et à décourager, est si peu un effet de la véritable contrition , que l’Apôtre 11e veut pas que l’incestueux Corinthien s’y livre pour un crime énorme, public, scandaleux et long-

(x) In verâ contritione nascitur spes veniæ. Imit% Vhristi. I. 3. e. 5a.

(a) Reconciliatur perturbaîa conscientia. Ibid.

(3) Reparatur gratia perdita. Ibid.

(4) Occurrunt sibi mutuo , in osculo sancto, D t us et pœnitens anima. Ibid.

lemps soutenu (1); et cela, dit saint Paul, pour ne pas donner dans le piège du démon, dont nous connoissons les desseins (a); et vous, pour des fautes assez pardonnables, vous vous livrez à de sombres et tristes regrets, d’autant moins utiles, qu’ils sont plus cuisans par le défaut de confiance. 11 est donc hors de doute que c’est le démon qui vous inspire ce repentir accablant, ou du moins qui le pousse jusqu’à l’excès.

§• VIL

Mais que vous dit cet esprit de ténèbres ? Deux choses principalement. La première , que vous n’êtes pas sans doute bien converti , puisque vous êtes encore si foible ; que l’on ne tombe pas si facilement dans le mal que l’on a sincèrement détesté ; que la justice donne une tout autre consistance à l’ame ; qu’il n’est pas faite au démon d’entamer ce trésor , proégé qu’il est , au dedans , de la vertu de Dieu même qui y habite, et au dehors, de ses anges qui l’environnent. Raisonnement

(1) Ne abundantiori tristitiâ absorbeatur qui ejusmodi est. a Corinth . 2. v. 7.

(2) Ut non circumveniamur à Satanâ : oon eniru ignoramut cogitatioues ejus. Ibid. ».

3l2 pratique

aussi faux que spécieux et séduisant. Une ame qui craint le péché et qui en évite les occasions, qui travaille journellement à se fortifier contre les tentations par les saints exercices, qui prévient l’attrait du plaisir par la mortification , les surprises des passions par la vigilance, et leurs efforts par la prière ; cette ame, dis -je, est sincèrement convertie , quoiqu’elle ne soit pas impeccable. Elle possède ordinairement la justice , quoiqu’elle tombe quelquefois. Les fautes qu’elle commet de temps en temps , ou ne sont pas de nature à lui faire perdre la grâce, ou du moins elles ne supposent pas que cette ame ne fût point juste avant que de les commettre, et moins encore, qu’un sincère repentir ne la rétablisse pas dans son premier état. Rien , au contraire, ne prouve tant les regards favorables de Dieu sur une ame , que le mouvement qu’elle se sent pour revenir à lui dès qu’elle a eu le malheur de s’en séparer; et rien ne prouve tant qu’il y habite encore, que les reproches intérieurs qu’elle essuie de ses plus légères fautes.

§. VIII

Es second lieu , cet esprit d’erreur vous que vous ne vous corrigerez jamais de

vos défauts, puisque vous y tombez si fréquemment malgré les résolutions les plus fortes; que vos mauvaises habitudes se fortifient tous les jours ; que chacune de vos chutes en appesantit les chaînes, que vous ne pourrez plus enfin ni rompre ni porter; qu’étant aussi négligent dans la première ferveur , qui fait franchir ordinairement tous les obstacles, temps où l’on brise et où l’on entraîne tout ce qui s’oppose à un zèle naissant, un rien vous arrêtera lorsque les premiers bouillons de ferveur seront tombés. Il vous suggère enfin que chacune de vos fautes est une diminution de la grâce qui vous a été donnée , et un refroidissement réciproque entre Dieu et vous. Raisonnement aussi spécieux et aussi faux que le premier. Non , les habitudes de vos défauts ne se fortifient point par vos chutes; mais vos résolutions se fortifient par chacun de vos retours. Vous tombez par faiblesse , par surprise , par un reste d’habitude , qui devient tous les jours moins forte et moins volontaire : mais vous vous relevez par courage, par réflexion, et par le désir d’une fidélité constante, qui se fortifie par tous vos gémissemens sur vos continuelles infidélités. Des fautes de pure foiblesse précédées d’une forte résistance, ou

b 1 4 PRATIQUE

commises sans réflexion et suivies d’un prompt repentir, ne laissent presque aucune trace dans l’ame. C’est un feu que l’on prend dans ses mains et que l’on refète tout de suite, dont on ne ressent presque aucune impression. Mais ce qui forme une véritable habitude,. ce sont les retours de votre pénitence, bien volontaires, bien réfléchis , bien soutenus, et d’ailleurs bien difficiles, puisqu’ils ont à surmonter l’impression du péché encore toute récente , la foiblesse et le penchant qu’il a laissés dans l’ame , l’ascendant qu’il a donné au démon , la violence avec laquelle ce cruel ennemi vous pousse sur le penchant du précipice , et votre propre timidité , qui ne peut se relever que par un dernier effort. Ainsi vous pouvez dire dans un vrai sens , que vous vous fortifiez par toutes vos foiblesses : « Lorsque je suis foible , c’est » alors que je suis fort (1) ; » et que tous les jours les bonnes habitudes gagnent sur les mauvaises, à l’occasion même des surprises que vous font les misérables restes de celles-ci. Que sera-ce donc de vos communions, de vos prières, de vos méditations , de vos austérités , et enfin de tous vos saints exercices ? C’est de quoi votre (i) Cùm infirraor, lune potens sura. 2 Cor. la. y. 1.

DE LA PAIX INTÉRIEURE. 5 1 5 ennemi ne vous parle pas , et ce qu'il a même intérêt d’éloigner de vos réflexions.

§. IX

Autre erreur, autre illusion diabolique.

Un commençant rempli de ferveur, que Dieu attire fortement , et qui veut de tout son cœur aller à lui , vient à commettre une faute considérable , dans laquelle le démon le fait tomber ou par adresse ou par effort, et qu’il ne manque pas de lui exagérer autant qu’il lui est possible. Alors, prenant la forme et le ton de l’ange de lumière, il lui dit au dedans , d’un air sévère et dédaigneux ; « Gomment es-tu tom- » bé du Ciel, foi qui en faisois ou plutôt » qui te flattois d’en faire un des plus beaux » ornemens ? toi qui disois dans ton cœur: » Je m’élèverai , je me perfectionnerai , » j’ornerai mon ame de toutes les vertus, » j’approcherai de plus en plus du Très- » Haut ? Te voilà donc tombé dans Pabîme, » esprit téméraire, jeune audacieux qui t voulois porter ton vol rapide jusqu’au » sommet de la perfection , et dont Pam- » bitieuse et frivole piété vouloit égaler les » saints mêmes. Que sont devenues te9 » belles résolutions prises , réitérées , écri- » te» ? Est-ce donc là que devoit aboutir

■ ce système original d’une dévotion raf- » finée : N9 ayez pas des sentimens trop » élevés (1) ! » ( Car il ne craint point de prendre le langage des saints divinement inspirés , pour tromper les serviteurs de Dieu, puisqu’il s’en est servi contre Dieu même , pour le tenter dans son humanité.) « Apprends , continue - 1 - il, à t’humiliei » et à suivre les routes communes , esprit vain et singulier : les grands exemples » de vertu sont des merveilles pour toi , et » non pas des modèles, b

L’illusion ne peut être plus grossière : un commençant sans instruction comme sans expérience peut à peine y être trompé. Dieu se rit-il d’une ame lorsqu’elle vient à tomber ? et lui fait-il de son zèle et de sa ferveur des sujets de reproches ? Est-ce un crime d’avoir voulu le servir, lorsque l’on vient à l’offenser ? Cela ne demande pas une longue discussion. Vous devez donc alors vous armer de force , foible commençant; mais, ame généreuse, dont les premiers pas dans la vertu sont dirigés vers la perfection , vous devez opposer la vérité au mensonge , et le courage à la tentation de pusillanimité , et répandre à l’ennemi : « Retire-toi de moi , Satan , ou prends (i) >Toli altùm sapeiv. Ep . Rom . cap* ri. v. ao.

Concluons donc avec un grand saint que je cite souvent (1), parce que c’est un des plus grands maîtres de la vie spirituelle et de la paix intérieure, que vous devez, âmes timides, regarder vos fautes plutôt avec compassion qu’avec indignation, et avec plus d’humilité que de sévérité. Vos péchés ne peuvent étonner que votre présomption : votre raison doit plutôt être surprise, et votre religion reconnoissante envers Dieu de ce que vous ne péchez pas davantage. Vous n’êtes pas un Dieu impeccable , dit le pieux et consolant auteur de l’Imitation de Jésus-Christ (2), mais une créature sujette au péché ; non pas un esprit céleste , mais un homme pétri de boue et rempli de corruption. Et cette boue et cette corruption seroient surprises de se sentir exhaler quelquefois une vapeur de péché et une odeur de mort , dont les anges dans le Ciel , et Adam dans le paradis terrestre n’ont pas été exempts (5) 1 Je

’i) Saint François de Sales .

h) Homo es , et non Deus ; caro es , non angélus. Imit. Christi. I. 3. c. 5?.

(3) Quomodo tu posses semper in eodem stalu vir* tutis permanere, qaando hoc defuil angelo in Cœlo, et primo homini in paradiso f ItniL Christi. Ibid.

320 PR if I QUE

suis le seul , dit le Seigneur , exempt de corruption et de foiblesse. C’est moi qui puis soulager, délivrer de l’une et de l’autre, et qui le fais jusqu’à rendre particioantes de ma sainteté les âmes qui, bien convaincues de leur misère et de leur néant , sont entièrement éloignées de s’approprier leur vertu et de m’en dérober la gloire (i).

Lisez ceci de temps en temps pour être prêts dans l’occasion , vous que vos péchés ?ettent ordinairement dans le trouble. Lisez encore plus le Combat spirituel (2). Lisez surtout les lettres de saint François df. Sales, qui ne respirent partout que la confiance et la paix au milieu de nos misères. Vous ne sauriez trop vous précautionner contre le trouble que vos péchés vous causent , puisque c’est ordinairement le plus difficile à apaiser, et toujours celui dont l’occasion est inévitable dans cette vie. Nous ne cesserons de pécher que lorsque nous cesserons de vivre ; et plus nous serons surpris et chagrins de nos chutes, plus elles nous seront nécessaires, et Dieu

(1) Ego sum qui mœrentes erigo sospitate , et suam cognoscentes infirmitatem ad meam proveiio diviiiitatem. Irait. Christi . /. 3. c. 57.

(a) Chap. i5. de t édition de Casiagnisa , gui est U 26 aans celle de Scupoli .

d’autres stratagèmes : ta malice te couvre mal ici. Ce que j’ai à me reprocher , ce n’est pas la sublimité de mes vues et l’austérité de mes résolutions , mais l’inconstance de mon cœur et l’infidélité de mes pratiques ; ce n’est pas d’avoir voulu aimer mon Dieu , puisque ce n’est que dans cette vue qu’il m’a formé , mais de m’être attaché à la créature, dont je ne devois me servir que pour tendre à ma fin. Oui, j’ai voulu m’unir à mon créateur, qui est le centre aussi-bien que le principe de mon être, et je le veux plus que jamais, observant seulement d’aller à lui par les différens degrés de la vie spirituelle. Soit foiblesse , soit malice, soit surprise , soit reste d’habitude , soit permission divine pour me désabuser de moi-même et me rendre plus propre à la solide vertu , j’en suis déchu à ce moment; mais je ne la perds pas de vue. Plus je m’en suis éloigné, plus je veux redoubler mes efforts pour en approcher toujours davantage. Je n’affecte point les voies extraordinaires; je les laisse pour les saints ; mais la mortification des sens, mais l’humilité de l’esprit et du cœur, mais le renoncement à moi -même, mais l’obéissance à mes supérieurs et

5 i 8 PHATIQUE

» la déférence pour mes égaux , maïs le » recueillement et l’oraison ne sont-ils pas » de la voie ordinaire où tout chrétien est » appelé , et où je veux courir de toutes

• mes forces ?

» Et vous, Seigneur, témoin de ma foi- » blesse , auteur de ma résolution , daigne* affermir celle-ci en m’ôtant celle-là. » Vous voyez que les désirs de mon cœur » me portent à vous ; que ma plus grande i consolation seroit d’imiter les âmes qui » ne vivent que pour vous ; que mes plus » doux momens sont ceux que je passe » avec vous ; que je porte à regret le poids » de mes passions, qui m’entraînent loin

• de vous , et que je gémis continuelle- » ment des chutes qu’elles me font faire.

• Ces chutes sont lourdes, à la vérité; » mais la douleur que j’en ressens d’abord b me prouve que je ne les aime pas , et b que, malgré mes infidélités, vous m’aib mez encore. N’abandonnez donc pas » votre ouvrage : continuez, hâtez, ache- » vez ma sanctification ; et puisque vous » voulez que ce soit aussi mon ouvrage, » je vais y remettre la main avec autant

• de confiance , de zèle et de tranquillité » que si je ne l’en eusse jamais retirée *

DE LA PAIX INTÉRIEURE. 3îl les permettra pour nous guérir de notre présomption : mais lorsque nous n’attendrons rien de nous que le péché, le péché même ne nous troublera pas.

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