‹ Traité de la paix intérieureChapitre 71 sur 93 · ni · texte numérisé non relu

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Quasd vous aurez fini une action , ne passez pas à une autre sans réfléchir un peu sut la manière dont vous vous serez

DE LA PAIX ISTÊMEUlUi. 5j5

acquittée de celle-ci , et en particulier sur la tranquillité et sur le dégagement avec lesquels vous l’aurez faite. Vous reconnoîtrez l’un et l’autre , et au calme intérieur que vous aurez toujours conservé , et à la disposition continuelle de quitter cette action sans peine et sans retour importun , pour vous porter à un autre au premier signe de la volonté de Dieu. C’est le moyen de vous rendre un homme exact , délicat sur les mouvemens intérieurs , plein de discernement dans les voies de l’ame. Ces examens fréquens vous rendront encore humble , par la vue des fautes que vous connoîtrez même dans vos meilleures œuvres ; ce qui vous donnera occasion de vous confondre de ce qui d’ailleurs flatteroit le plus votre vanité. Cependant , à l’égard de ces fautes , la sévérité ne doit pas être excessive, mais raisonnable : sans s’en dissimuler aucune, il ne faut point les exagérer. Il ne faut , dit saint François de Sales, ni s’accuser ni s’excuser légèrement: l’un produit la pusillanimité , et l’autre la présomption.

§. IV

Il paroîtra peut-être à des personnes peu versées dans la vie intérieure et peu

soigneuses de se tenir dans le recueillement, dans la paix et dans la ferveur, que cette grande attention sur elles-mêmes , et les examens presque continuels de leurs actions extérieures et de leurs mouvemens intérieurs, ne peuvent être qu’une source de scrupules, et une contention gênante qui ne laisse pas assez de liberté pour la société et pour les affaires : mais ceux qui en ont l’usage , savent que rien n’est plus propre à conserver la ferveur et la paix , qui dissipent les scrupules , bien loin de les faire naître ; et que quand on s’est fait une heureuse habitude de cette attention sur soi-même, elle devient aussi familière et aussi peu gênante que le sont à une personne bien élevée la modestie , la discrétion , les manières civiles , les égards , le maintien honnête, quiparoissent si génans à celui qui a toujours vécu d’une manière libre , grossière et rustique.

Les affaires ne soufFriront nullement de cette circonspection : si l’on sait bien la prendre , elles ne s’en feront que mieux ; et c’est à tort qu’on en prendrait occasion de décrier les dévots comme des gens inutiles à tout & force d’être avec eux-mêmes. Ce serait comme si l’on disoit qu’un homme n’est bon à rien , parce qu’il a toujours

DE LA PAIX INTÉRIEURE. 877 les yeux ouverts pour se conduire. Rien n’est, au contraire, si arrangé, si prévoyant, si exact, au milieu d’un chaos d’affaires , qu’une personne tranquille , qui possède les affaires bien loin de s’en laisser posséder, et qui se possède elle-même. Mais celui qui s’empresse et qui se trouble par la multitude des affaires, s’embarrasse lui-même et s’y perd : il ne sait plus où il en est ; il s’agite violemment, il multiplie sans nécessité ses mouvemens et ses courses, il ruine sa santé; il presse les autres autant qu’il se presse lui-même; il les envoie , les rappelle à tout instant, et avec tout cela ne fait rien à propos.

L’on ne doit pas craindre non plus que ces retours sur soi-même et ces examens de ses mouvemens et de ses actions absorbent beaucoup de temps : car à mesure qu’ils sont plus fréquens, iis deviennent aussi plus aisés et plus subits; de sorte qu’à peine dans toute une journée remplirontils un quart d’heure , qui sera bien employé même pour vos devoirs extérieurs , parce qu’il vous disposera et à bien diriger vos affaires et à bien remplir le reste de votre ternes.

Cettb attention à observer les mouve»

mens de son ame dans toutes ses actions ne paroît pas aux maîtres de la vie spirituelle, et en particulier à L’auteur de l’Imitation de Jésus-Christ (1), une application ou peu nécessaire ou trop gênante ; parce qu’ils savent combien notre corruption est grande (2) ; que souvent dans la même action notre intention n’est pas toujours la même , que l’on finit souvent par la chair ce que l’on a commencé pas l’esprit. Ils savent que l’activité, si elle n’est bien ménagée et assujettie, ou gâte en nous l’œuvre de Dieu , ou se l’approprie, croyant y avoir beaucoup de part.

Il faut pourtant avouer qu’il est des circonstances où les affaires viennent en si grande foule , qu’il est comme impossible que ces réflexions, ces suspensions et ces examens les précèdent, les accompagnent et les suivent toutes. Alors il n’y a qu’à se livrer à l’esprit de Dieu pour l’accomplis-

(1) Proh dolor I slatim post modicam recollectionem foras erumpimus, nec opéra nostra districta examinalioae trutinamus. Imit. Christi, l. 3. c. 3i.

(a) Ubi jacent affectus noslri , non attend im us ; el quàm impura sint omnia , non deploramus. Ibid .

sement de sa seule volonté; remplir ses différens devoirs avec toute sorte de soin , sans précipitation au dehors et sans trouble au dedans ; s’arrêter tout court de temps en temps lorsqu’on se voit le plus actif, pour calmer l’ame, qui s’enflamme dès que l’on l’agite; pour dégager le cœur, qui, comme par une glu naturelle, s’attache à tout ce qu’il touche (1): et pour modérer le mouvement jusque dans le corps, d’oü il se communique facilement à l’ame. Il suffit donc alors de rentrer dans son intérieur, et de voir d’un coup d’œil, si la paix y règne; comme une personne qui, sans négliger son ménage, traite de diverses affaires, les quitte de temps en temps , et rentre dans son domestique pour voir si tout est tranquille et si chacun fait son devoir , et ensuite va rejoindre son monde et reprendre le fil des affaires.

S- VI-

Le moyen de se posséder en paix au milieu des occupations les plus multipliées et les plus appliquantes, c’est de ne tenir à aucune, d’être, comme dit l’auteur de

(i) Limosa quidem et glutinosa nostra substantia videtur, et facile cor humanum omnibus quæ fræquentat ûdhæret. S. Bernard.

58o PRATIQUE

l'imitation (1), toujours au-dessus d’elles, et jamais au-dessous; toujours maître de soimême et de ce que l’on fait , et jamais esclave ni de ses passions ni de ses affaires ; d’agir en tout en véritable Israélite , affranchi de toute servitude , et établi dans la liberté des enfans de Dieu ; de se tenir toujours debout entre les choses éternelles et les présentes, ayant celles-ci sous les pieds, et les yeux arrêtés sur celles-là. S’il faut donner quelque attention à ce qui se passe, ne le regarder que de l’œil gauche, tenant toujours le droit fixé sur les biens célestes, qui ne finiront jamais : loin de se laisser entraîner par les choses terrestres , les élever à soi-même pour s’en servir, et non pas s’y attacher , les regardant toutes

(2) In omni loco et actione seu occupa tione externâ sis intimus, liber, et tuî ipsius potens ; et sint omnia sub te , et tu non sub eis ;

Ut sis dominus actionum tuarum etrector, non ser* vus , nec emptitius , sed magis exemptas , verusque He» bræus , in sortem ac libertatem transiens filiorum Dei ;

Qui stant super præsenlia et speculantur æterna ;

Qui transitoria sinistro intueutur oculo , et dextro cœlestia ;

Quos temporaria non trahunt ad inhærendum , sed trahunt ipsi magis ea ad benè serviendum , prout ordinata sunt à Deo , et instituta à summo Opifice , qui nihil inordinatum reliquit in suâ créa tu là. Imit Chriiti. I. 3. c. 38.

et en usant selon les desseins de Dieu , qui sont remplis d’ordre et de sagesse ; envisageant toujours ses desseins adorables, et non tant les actions que l’on fait pour les remplir , ou le fruit que l’on en espère : n’atteindre les choses que de la pointe de l’ame, de sorte que rien ne nous touche et ne nous remue dans le fond. Mais ceci demande un détail que nous ferons ailleurs : nous ne considérons ici ce dégagement que par rapport à la tranquillité dans ta multitude des occupations.

§. VIL

Je ne sais ce qui peut nous presser si fort, et nous donner dans nos occupations cette ardeur impatiente que nous ne pouvons contenir. Le naturel y a beaucoup de part; mais je crois qu’il n’est guère seul à nous piquerai vivement, surtout lorsque cela va jusqu’au trouble ou à quelque secrète impatience : et cependant nous re • trouvons en nous cette ardeur inconsidérée jusque dans les actions qui semblent devoir le plus écarter l’inquiet amour-propre , et nous porter au saint repos.

Je dis à ma honte; mais la vérité me force à cet aveu public; et l’espérance qu’il

me sera utile par les secours des prières qu’il me procurera, me le rend consolant. Hélas 1 je parle de la paix, que je ne possède pas, et de la sainte liberté, que je possède moins encore. Je m’empresse à écrire contre l’empressement; il me tarde d’avoir fini ceci. Mes amis, qui savent que j’y travaille, me pressent de le leur livrer, et je me presse encore plus moi-même.

S’il me vient quelque chose d’utile à y mettre hors les heures où j’y suis appliqué, quelquefois pendant la prière, je le saisis avec ardeur , et je crains de le perdre. Je quitte la plume à regret , je la reprends avec une joie sensible. Je m’afflige de sa stérilité qui m’arrête , comme de ma mauvaise santé qui m’oblige souvent de suspendre mon travail.

Eh , Seigneur! qu’est-ce que je fais ici ? Est-ce mon ouvrage ou le vôtre , votre volonté ou la mienne ? Si c’est pour vous seul que je travaille , dois-je regarder mon temps comme perdu, lorsqu’un esprit ingrat et une santé ruinée me font souffrir une inaction et un ennui plus mortifiant que le travail ? Pensé-je que vous ne compterez que les lignes que j’aurai écrites , et non la bonne intention que j’aurai eue et la peine que j’aurai soufferte ? ou souhaitc-je

de compter avec quelque autre que vous ' Et si c’est en vous et non en moi que je mets ma confiance pour un petit opuscule sur la paix intérieure, et votre règne dans celte paix, qui est bien plus votre ouvrage que celui de tous les hommes et de tous les anges , dois-je craindre de perdre les réflexions utiles, mais déplacées, que j’éloigne de mon esprit lorsque vous l’appliquez ailleurs ?

§. VIII

Si je ne cherche que Dieu dans ce tra-v vail, je m’y appliquerai comme à celui des mains , avec la même indifférence pour tout ce que Dieu peut demander de moi , èt la même disposition à le quitter pour quelque autre chose que ce puisse être, au premier signe de sa volonté, sans penser quand je pourrai le reprendre. Je le suspendrai pour vingt-ans avec autant de tranquillité que si je devois m’y remettre dans le quart d’heure; et après ces vingt années je le reprendrai sans plus ni moins de goût que si je venois de le quitter. Je penserai alors que je dois faire la volonté de Dieu , et non un livre ; y travailler pour plaire à Dieu, qui le veut, et non pour l'avancer ou pour le finir, me bornant au

moment présent, sans penser à celui qui doit le suivre, qui peut-être n’aura pas lieu pour moi. Je dois être aussi content lorsque je me vois arrêté, que lorsque j’avance beaucoup ; parce que je dois avoir en vue d’accomplir la volonté divine, et non de remplir du papier. Je ne dois point me livrer à un plaisir fort sensible lorsqu'il me vient quelque chose de bon à y mettre , puisque cela ne vient pas de moi, et que ce n’est pas pour me l’approprier que Dieu me le donne. Quand j’aurai fini cet ouvrage , je ne devrai pas me livrer à une satisfaction ordinaire et tout humaine : je dois, au contraire, me mettre dans la disposition de le recommencer avec le même goût que j’y travaillai la première fois, si ceux en qui je me confie le jugeoient à propos, parce que c’est le bon plaisir d Dieu qui doit être tout le mien.

Si mes examinateurs jugent que je n’a»

travaillé que pour le feu , je dois exécuter tranquillement leur sentence; et s’ils l’exécutent eux-mêmes, leur savoir bon gré de m’en avoir épargné la peine. Mon travail alors ne sera pas perdu , s’il ne l’est déjà , te mérite de ce que l’on fait pour Dieu ne dépendant pas de l’effet. Si au contraire , mes examinateurs se trompent , et que le

DE LA PAIX INTÉRIEURE. 385 public ne fasse aucun cas d’un ouvrage qu’ils auront cru pouvoir lui être utile , je dois être charmé de son équité et de son discernement, et remercier le Seigneur de ce qu'il ne permet pas qu’un ouvrage inutile occupe les saintes âmes, et remplisse ie temps précieux de leurs lectures de piété. Ces dispositions intérieures qui doivent diriger mon travail , ne peuvent opérer en moi que la paix. Assurément je serois moins empressé que je ne le suis , si j’étois aussi détaché que je devrois l’être. Si ceci peut voir le jour et en soutenir l’éclat , je conjure les bonnes âmes qui le liront, de prier pour moi et pendant ma vie et après ma mort, afin que le Seigneur me corrige et me pardonne.

Je les conjure par les entrailles de Jésus- Christ, de faire toutes les fois qu’ils liront ce livre , au moins cette courte élévation à Dieu pour moi : « Seigneur mon Dieu , fai- » tes miséricorde à cet homme foible dont » vous vous êtes servi pour me donner ce » livre; accordez-lui la contrition parfaite * et l’entière rémission de ses péchés , l’es- » prit religieux , l’humilité et la simplicité, » la paix intérieure dans ce monde et U » paix éternelle dans l’autre %

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