‹ Traité de la paix intérieureChapitre 72 sur 93 · S- IX · texte numérisé non relu

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Quoique je ne donne ici que des maximes communes à toutes les actions , sans parler d’aucune en particulier , parce que a nécessité d’y conserver la paix est touours égale , et que les moyens en sont à peu près les mêmes , il en est pourtant une qui demande des avis particuliers , parce qu’elle revient souvent , et que la paix du cœur y court un grand risque ; c’est le repas. Il n’est guère d’actions où l’empressement soit si ordinaire et si funeste. La raison et la nécessité commencent peut-être seules , mais la sensualité et l’activité ne tardent guère de se joindre à elles , et bientôt elles prennent leur place. Ces passions font tant de ravage dans l’ame , qu’en un moment elle devient méconnoissable. Une seule intempérance ruine en vous tout ce que la sobriété , la retraite , le recueillement et l’entretien avec Dieu avoient pu faire durant bien du temps , comme elle détruisit chez les Hébreux tout ce que leur saint législateur avoit fait avec Dieu durant quarante jours sur la sainte montagne (1).

(1) Quadraginta dierum laborem ac perseveranliam , Dei servo continué jejunante ac orante , una popult cbi ielas cassant imtamQue reddidit. Basil. Hom. i. d* içjun.

DE LA PAU LVfÉlUEUttli. 087 Un grand saint dit que la gourmandise ouvre la porte de notre ame , et qu’a lors nos ennemis y entrent en fouie. Le silence et le calme peuvent-ils encore y régner? Non 6ans doute. L’un et l’autre régneroient plutôt dans une place où une armée qui l’assiège entre précipitamment et tumultueusement par une porte qu’elle a trouvé le secret d’ouvrir. Aussi une des maximes des anciens solitaires étoit, qu’en vain on travailloit à extirper les autres vices , si l’on n’avoit commencé par déraciner celui-ci.

Arrêtez-vous donc tout court dès que vous vous appercevez de votre empressement. Elevez votre cœur à Dieu, et gémissez devant lui de ce que vous êtes si facile à répandre votre cœur sur des alimens terrestres , tam effusus super cibum (1), et demandez-lui la grâce d’en user avec plus de détachement et de retenue. Arrêtez-vous pour quelque temp»; privez-vous vous-même de quelque petite chose , si vous le pouvez ; et certes il est peu de personnes qui ne le puissent. Peu de chose suffît à la vraie nécessité : et après tout on ne sera pas plus rassasié pour une bagatelle que la mortification peut sacrifier , mais que la gourmandise réclame ; et en général observe*

(1) Imit. Cfauti. lib. 4.

par mortification tout ce qui est prescrit en ceci par la bienséance. La civilité et la sobriété ne diffèrent que par les motifs. Je ne puis me dispenser de vous donner ici quelques autres avis, peut-être un peu déplacés , mais très- importans , et qui ne sont point étrangers à la paix intérieure , ♦aquelle ne peut que souffrir beaucoup des excès dans ce genre qui reviennent tous les jours.

Ne pensez pas que ïa gourmandise ne trouve son compte que dans la délicatesse et dans la variété des mets. Elle se satisfait quelquefois mieux en usant des plus grossiers et des plus communs , par goût, sans contrainte et sans mesure , dans une compagnie libre et dans un repas rustique, qu’en mangeant des viandes les plus délicieuses dans un festin somptueux et bien ordonné , mais au milieu d’une compagnie respectable qui gêne la dissolution , tandis que les mets exquis irritent l’intempérance.

Observez toujours inviolablement cette grande maxime de saint Jérôme : Que votre appétit ne finisse point avec votre repas (1). La piété, encore plus que la mé-

(i) Sic edat ut seraper es u rial Hierc\ ep. ad U j?

tam.

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decine , vous défend toute réplétion. Un estomac chargé de nourriture affoiblit bien plus la vigueur de l’ame que celle du corps (i). Un ancien disoit que l’on ne feroit jamais rien de grand dans sa république tandis que l’on y feroit deux bons repas par jour. Lorsque l’Eglise ne vous en permet qu’un , c’est pour vous mortifier par le jeûne, et non pour vous appesantir par l’excès. Ce dernier dans un seul repas feroit de ce saint temps de pénitence et d’oraison , des jours d’intempérance et d’assoupissement. Saint Antoine défendoit à ses disciples de boire même de l’eau avec quelque excès, et saint François n’osoit pas en boire assez pour étancher sa soif. La nécessité et l’intempérance sont limitrophes, et les bornes qui les séparent sont imperceptibles : il est comme impossible de ne point donner dans celle - ci , si l’on veut satisfaire à celle - là dans toute son étendue.

(i) Quotidîano experimento probatur.... ciborum nimietate vigorem cordis hebeiari ; ita ut delectatio edendi etiam corporum coulraria sit saluti. Léo . '2Üag. serm. 8 , de je jim.

Il est des occasions qui demandent uno certaine activité , et dans lesquelles une froide tranquillité seroit une retenue ridicule. Vous ne devez pas être au dehors , ni tout-à-fait même au dedans , lorsque le feu prend à votre maison , tel que vous êtes en sortant de la sainte table ; ou lorsque vous recevez chez vous nombre d’amis , comme lorsque vous accompagnez un convoi funèbre. Soyez actif, ardent même quand il le faut, et autant qu’il le faut ; mais soyez-le par réflexion , et non par saillie. Que votre raison pique votre activité , mais loin de se laisser emporter à son ardeur, qu’elle la dirige toujours à son gré , et qu’il soit toujours en son pouvoir de l’arrêter quand elle voudra. Soyez actif comme l’est l’apôtre saint Jean dans une occasion bien capable d’intéresser son zèle et de réveiller toute sa ferveur. On lui apprend que le sépulcre de Jésus est ouvert et tout vide , et que l’on ne trouve plus son corps. Il part , il court , il vole pour s’en assurer par lui-même. Son agile jeunesse laisse derrière et assez loin saint Pierre déjà vieux; mais sa raison tranquille "arrête tout court à l’entrée du saint ca-

DE LA PAIX INTÉRIEURE. 5fjl veau , pour déférer au prince des apôtres l’honneur d’y entrer le premier : le désir le plus légitime et le plus ardent ne lui donne pas un empressement capable de lui faire commettre l’incivilité la plus légère et la plus pardonnable.

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