‹ Traité de la paix intérieureChapitre 73 sur 93 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Détachement universel.

ARTICLE PREMIER

Détachement des tiens terrestres et plaisirs sensibles.

On donneroit en vain des préceptes pour contenir l’activité, si on ne l’attaque dans sa source. Ce qui nous remplit de désirs inquiets et toujours renaissans, ce qui nous passionne dans toutes nos actions, même les plus louables en elles-mêmes, c’est notre intérêt secret ou même sensible, que nous ne discernons pas , ou que nous n’avons pas le courage de sacrifier. « Tous • désirent la paix, dit l’auteur de l’Imitation deJésus-Christ(i) mais tous ne pren-

(i) lÀv 3 char «S

» lient pas ie véritable moyen de se la pro- * curer. Le moyen le plus propre et le plus t court est de ne s'attacher qu’à Dieu seul, » de ne désirer rien hors de lui , et de n’a- » voir d’autre vue dans toutes ses actions » et dans tous ses projets que de le glori- » fier et de lui plaire. L’homme ne se li- » vre jamais à un désir déréglé , qu’il ne » se donne du chagrin et de l’inquiétude » , dit encore le même auteur (1) , que je cite souvent, et que je citerai surtout dans ce chapitre, parce qu’il semble n’avoir dans tout son livre d’autre objet que la paix in térieure, ni en reconnoître presque d’autre moyen que le parfait détachement, qu’il tourne en mille manières , et qu’il 1 amène presque partout. « Le repos inté- » rieur, dit-il, fut toujours inconnu à l’or- » gueilleux et à l’avare; mais pour le pau- « vre et l’humble d’esprit, ils jouissent » d’uue paix profonde. Celui qui n’est » pas encore parfaitement mort à lui-mê- » me , est facilement tenté , et presque » aussitôt vaincu par les plus petites cho- » ses. Un homme encore foible dans la vie » de l’esprit , et en qui celle des sens n’est » pas bien éteinte, a beaucoup de peine à se dégager des désirs terrestres : aussi (i) Liv. 3. chap. 6.

DE LA PAIX INTÉRIEURE. 5y3

» est-il souvent porté à l’indignation lors- » qu’on veut le priver de ce qu’il aime » encore, et à la tristesse lorsqu’il veut » s’en priver lui-même. S’accorde-t-il ce » ce que son cœur désire ? Il se sent dë- » chirer par les remords de sa conscience, » parce qu’il a suivi sa passion sans pou- » voir trouver la paix qu’il souhaitoit. C’est » donc en résistant à ses passions que l’on » trouvera la paix du cœur , et non en s’en » rendant esclave. Non, elle ne sera ja- » mais pour l’homme sensuel et dissipé , » mais pour celui qui est spirituel et fer- » vent

C'est sans doute un grandefFort du cœur humain que de s’élever ainsi au-dessus de toutes les choses sensibles, et de se tenir comme en l’air entre le Ciel et la terre; ou plutôt c’est un grand coup de la grâce , que de faire mourir ainsi un homme vivant, à toutes les choses par lesquelles il vit, ou pour lesquelles il semble vivre ; de le rendre parfaitement exempt de toutes les illusions qui séduisent les hommes, et de le mettre par l’esprit dans une telle élévation , qu’il ne désire ni ne craigne rien de ce monde, et qu’il soit au-dessus de tou-

tes les vicissitudes humaines (i). Il n’y a que Dieu qui puisse élever ainsi une ame, et la maintenir dans cette élévation (3). Sans un secours tout particulier et une fidèle coopération à ce secours , elle rampera au lieu de voler , elle languira au lieu de vivre et de se fortifier , elle tournoiera dans le labyrinthe de ses imperfections, au lieu d’avancer dans les routes de la vertu (3). Eût-elle les ailes delà colombe, que le roi prophète demandoit pour s’envoler dans le sein de Dieu , qui est le centre de son repos ; tandis qu’elle restera attachée , ne fût-ce que par un fil , elle ne fera que voltiger, que se débattre , que se tourmenter autour de ce qui la retiendra. Que son état sera digne de sa compassion ! Une bagatelle , un rien l’arrêtera, après qu’elle aura peut-être brisé des chaînes énormes : mais ce rien lui fera un grand mal, en l’empêchant d’avancer dans la vertu. Car il importe peu de quel objet on soit esclave , dès que l’on n’est pas libre : il n’y a que la honte de plus à être

(1) Magnum opus gratiæ , ut cum suis amoribus et crroribus et terroribus vincatur hic mundus. Jug.

(2) Ad hoc magna requiritur gratia, quæ animam le- ▼et. Imit. Christi . /. 4. c. 3r.

(3) Diù panrus erit , et infra jacebit. Ibid.

de la paix intébii lre. og5 vaincu dans de petits combats après avoir terrassé des ennemis formidables. C’est le cas des vierges folles (1). Mais aussi si cette ame a enfin le courage de rompre ces misérables liens , quel progrès ne fera-t-elle pas dans la voie de la perfection ! Elle fera plus de chemin et avec moins de peine par le parfait dégagement , qu’elle n’en a fait dans tout le temps qu’elle traînoit à grande force le poids de ses convoitises ; rien ne retardera sa course ni ne troublera sa paix. Qu’y a-t-il, en effet, de plus tranquille que l’œil simple , et de plus libre que le cœur qui ne désire rien sur la terre (a).

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