‹ Traité de la paix intérieureChapitre 77 sur 93 · ARTICLE III · texte numérisé non relu

ARTICLE III

Détachement et oubli de tous les hommes

On se plaint souvent des distractions et des troubles que l’on souffre dans la compagnie des hommes. J’avoue que c’est avec raison , puisque les saints mêmes s’en sont

(i) Est qui me expectetin cellulà.

plaints; et à leur exemple il faut fuir la compagnie autant qu’on le peut : mais il faut avouer aussi que les hommes ne nous détournent si fort que parce que nous sommes nous-mêmes trop hommes, et que nous ne voyons en eux que des hommes.

Si , tels que l’aveugle à demi éclairé de l’Evangile , nous ne les regardions que comme des arbres qui se remuent (1), nous ne serions guère plus distraits au milieu du tumulte d’une grande ville que parmi l’agitation d’une vaste forêt. Que ces machines soient mues tantôt dans un sens , tantôt dans un autre, qu’elles soient près ou loin de vous, qu’elles aient des yeux ou non , que vous importe ? Ne cherchez point leurs regards , mais aussi ne les craignez pas, et ne faites pas plus de cas de leur langue que de leurs yeux. « Si vous » vivez en homme spirituel et intérieur , » vous prendrez peu garde à des paroles » qui volent et qui n’ont rien de solide , » et vous ne ferez point dépendre votre » paix des discours des hommes , qui ne » mettent ni ne changentrien en vous (2). » Leur estime ne vous rend pas meilleur, ni

(1) Video homines velut arbores ambulantes. Marc , 8. p. a4.

(a) Imit, Chris ti. lib. 3. c. a 8.

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leur mépris plus mauvais ; leurs louanges,

ni leurs blâmes ne font pas que vous les

méritiez.

Ayez une bonne idée de tout le monde sans vous en beaucoup occuper , excusez leurs fautes sans beaucoup raisonner , estimez leur vertu sans trop subtiliser , préférez-les tous à vous sans trop vous comparer; c’est le moyen d’éviter une infinité de tentations. Présentez vous seul devant Dieu seul , et vous n’y trouverez que recueillement, qu’humilité, que charité. Il y a souvent du danger, et plus souvent encore de l’inutilité, à juger de soi par comparaison avec les autres. Quoi qu’il en soit d’eux , vous êtes toujours le même. S’ils sont tous des saints , vous n’en êtes pas plus méchant ; et fussent-ils tous des méchans, vous n’en seriez pas plus juste. Nous ne sommes véritablement que ce que nous sommes par rapport à Dieu , disoit saint François. On s’unit à ce Dieu, à mesure que l’on oublie les créatures. Pour trouver l’Epoux céleste, il faut laisser après soi non-seulement ceux qui dans la ville sont plongés dans le sommeil , mais encore ceux qui veillent à sa garde (1).

(i) Cant. des cant. 3

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