‹ Traité de la paix intérieureChapitre 78 sur 93 · ARTICLE IV · texte numérisé non relu

ARTICLE IV

Détachement de soi-mérne .

Apres vous être détaché de tout ce qui Vous environne , de tout ce qui pique la curiosité , de tout ce qui flatte la vanité , de tout ce qui entretient la mollesse, des inutilités qui vous amusent , des affaires qui vous distraient , des amis qui vous gênent , des hommes qui vous dissipent , et enfin de tout ce qui n’est point pour vous d’une nécessité reconnue , détachez-vous surtout de vous-même ; et sachez qu’il n’est rien au monde dont vous devez vous défier davantage (1) , parce que rien n’est avissi près de vous , ni aussi dangereux pour vous, et que dans le fond le renoncement aux choses extérieures n’est si nécessaire que parce qu’elles servent d’aliment à l’amour de vous-même. Si vous pouviez une fois vous délivrer de ce ver intérieur qui vous agite au dedans et qui vous donne une faim insatiable des choses du dehors, vous jouiriez d’une paix profonde et d’une tranquii-

(1) Oportet eum à nemine magis cavere \ tripso. /mit, Christi. I. 3, c, 53.

4o8 PRATIQUE

lité inaltérable (1). Le malheur des hommes , et la cause de leur peu de progrès dans les voies de la paix, c’est qu’au lieu de sortir entièrement d’eux-mêmes , iis restent toujours enveloppés et enlacés dans les plis et replis de l’amour - propre (2) : car celui qui veut marcher délibérément dans ces voies toutes saintes , doit mortifier toutes ses affections déréglées , et ne tenir à aucune créature par les liens de la cupidité,

Renoncez donc à vos goûts , à vos humeurs , à votre volonté propre, à cette complaisance en vous - même qui s’admire en tout , jusque dans le désir et la résolution de s’oublier; à cet amour-propre délicat qui affecte toujours le merveilleux et le singulier , qu’une conduite commune déses-

(r) Ex lioc vïtio quôd homo seipsum nimis inordinatè diligit, penè totum pendet quidquid radicaliter vincendum est ; quo devicto et subacto malo , pax magna et tranquiilitaserit continué. Imit. Clir. 1. 3. c. 53.

(2) In se implicati rémanent , nec supra se in spiritu elevari possunt. Qui autem libéré mecum ambulare déciderai , necesse est ut omnes pravas et inordinatas af fectiones suas mortificet, atque nuîii creaturæ pnvato emo^e concupiscenter inhæreat. Ibid.

père, et qui veut exceller et l’emporter sur les autres jusque dans l’austérité et dans l’humiliation ; à cet intérêt humain qui cherche à se placer dans tout ce qu’il dit et à 6e retrouver dans tout ce qu’il fait , et qui seroit peut-être sans force et sans action s’il étoit assuré de n’avoir que Dieu seul pour témoin et pour récompense ; à cette prudence de la chair, qui est ennemie de Dieu, et qui anéantit la sage folie de la croix ; à cette manière de penser fine et délicate qui subtilise en tout , et qui subsiste jusque dans une profession ouverte de piété , au mépris de la simplicité qui en fait le principal caractère ; à ce goût fastueux d’ordre et d’arrangement , dont on est quelquefois plus entêté dans la retraite et dans la dévotion , que dans la magnificence du luxe et dans la vanité du siècle ; à cette bonne idée de votre façon de penser, qui fait que les pensées des autres vous trouvent toujours prévenu ; à celte finesse dans le commerce , même entre des personnes de piété; vraie politique , que les gens un peu droits détestent jusque dans les mondains. Enfin renoncez à tout ce qui vous éloigne de Dieu à mesure qu’il vous ramène à vous-même.

Vous trouverez la paix intérieure dans le renoncement aux choses du dehors , et vous

trouverez la source même de cette paix dans l’union avec Dieu , où vous conduit le renoncement à vous-même (i).

S- III

Une chose dont les personnes même vertueuses ne sont pas toujours assez détachées, c’est leur santé ; et l’amour-propre ne manque pas de beaux prétextes pour justifier le soin excessif qu’elles en prennent. Si vous écoutez ce séducteur familier , vous n’aurez jamais un moment de repos. Vous craindrez toujours ou de ruiner votre santé , ou de ne vous donner pas assez de soins pour la rétablir, ou de vous en donner d’inutiles , ou de ne vous donner pas précisément ceux qu’il faut. Les veilles vous échaufferont , les jeûnes vous affoibliront, l’oraison vous épuisera. Il faudra souvent réparer vos forces pour mieux servir Dieu, comme si le service de Dieu ne demandoit pas le sacrifice même de vos forces ; et ce beau zèle pour vous mettre en état depra

(i) Fili , quanlùm à te vales exire , tantum in me poteris transit e.

Sicut nihil loris concupiscere , pacem internam facil ; âic se interiùs relinquere, Deo conjungit. Imit. Chrisdi ith. 3. cap. 56

tiquer la vertu , fera que vous ne la pratiquerez jamais.

Vous êtes sans cesse à réfléchir sur ce qui convient à votre santé , ou sur ce qui lui est contraire. Eh ! vous êtes-vous donc mis au service de Dieu pour devenir bon médecin par le discernement de ce qui est utile au corps , ou pour devenir bon chrétien par la pratique de ce qui sanctifie l’ame ? Qu’importe que les exercices de celleci affoiblissent celui-là , qui n’est fait que pour elle ? Faut -il la force d’un athlète pour emporter le Ciel? Ou faut-il de l’embonpoint pour servir Dieu , comme pour servir les rois de Babylone? Juif timide et sensuel , allez bâtir des maisons commodes, pl nter des vignes délicieuses , vous livrer à l’oisiveté et aux plaisirs domestiques: vous n’êtes pas propre à cette guerre sainte sans laquelle on ne peut avoir la paix (1). Point d’excès dans les austérités , mais encore moins de timidité et de mollesse. L’attrait et le directeur doivent régler vos pratiques , et le zèle , plus que le régime , doit régler votre fidélité. Ayez toujours pour maxime que la vie la plus courte , si elle est fervente vaut mieux que la plus longue tiédeur.

(i) Deuferon. 20. 1 Maehab 3.

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