DÉMENCE SYMPTOMATIQUE
i'* Ou bien une inflammation lente ayant pour point de départ la lésion localisée primitive s'est étendue à la périphérie de la masse encéphalique, et alors la démence peut très-bien revêtir les caractères de la démence paralytique ; il peut même, dans ces cas, y avoir plus que de la démence : il peut en effet survenir du délire absolument semblable à celui de la paralysie générale; dans ces cas, il est impossible d'établir un diagnostic différentiel, car on ne peut pas différencier deux états qui se traduisent par les mêmes symptômes et qui aboutissent aux mêmes lésions.
Il faut nécessairement conclure à leur identité; ceci étant, lorsque, à la suite d'une hémorrhagie cérébrale par exemple, on verra que les malades restent avec un affaiblissement de l'intelligence pendant un certain temps, on pourra craindre chez eux révolution ultérieure de la paralysie générale; si cet affaiblissement intellectuel va croissant, si surtout il s'y joint des lueurs de conceptions ambitieuses ou hypochondriaques, on pourra estimer qu'on a affaire à de la démence paralytique consécutive à un foyer hémorrhagique.
2** Dans d'autres cas, la démence qui est consécutive à des lésions en foyer diffère de la démence paralytique par la fréquence de rires, de pleurs non motivés, par l'absence de toute conception délirante spéciale à la paralysie générale, ainsi que par l'absence des troubles somatiques propres à la paralysie générale.
3* Dans certains cas, enfin, le diagnostic est très-embarrassant : c'est lorsque la démence est due à des lunieurs cérébrales. Nous nous rappelons à cet égard un fait très-intéressant. Il s'agissait d'un malade, M. L..., âgé de trente-deux ans (1), sur les antécédents duquel nous n'étions pas bien fixé; ce malade était apathique; on lui faisait répondre ce qu'on voulait aux questions qu'on lui posait; il ne répondait d'ailleurs que par monosyllabes. Il gâtait, il se tenait à peine sur ses jambes. Pendant les trois mois que nous l'observâmes, nous étions très-embarrassé pour formuler un diagnostic, et le diagnostic qui nous semblait le plus admissible était celui de démence paralytique. Or, à l'autopsie, nous vîmes qu'il ne s'agissait nullement de démence paralytique, mais que la démence élait liée à des gommes syphilitiques mulet) Burlureaux, Thèse, Paris, 187i
A. VOISIN. Paralvsic. IH
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culive aux folies simples. Dans ces dernières les troubles somatiques font défaut; rengraissemenl est plutôt la règle, quoique certains de ces déments deviennent cachectiques; l'état général est bon ; ordinairement les fonctions sont régulières; les malades ont des tics, des habitudes : ils répètent toujours le même mol dénué de sens, il y a dans toute leur existence une monotomie qu'on ne rencontre pas dans la démence paralytique.
5" Démence scnile. — Abordons enfin une autre question, celle des rapports qu'il y a entre la démence paralytique et la démence sénile, pour arriver au diagnostic différentiel entre ces deux variétés de démence.
La démence Sénile et la paralysie générale sont deux états qui diffèrent sensiblement l'un de l'autre, si l'on a affaire à des cas bien tranchés. Marcé (1) affirme qu'on peut, dans le plus grand nombre des cas, les distinguer l'un de l'autre par la seule observation clinique. On se fondera, dit-il, sur les considérations suivantes :
L'âge du sujet; l'hémiplégie plus rare et moins accentuée, moins durable dans la paralysie générale que dans la démence sénile. 11 en est de môme de la déviation de la langue. Les contractions llbrillaires ne se rencontrent qu'exceptionnellement dans la démence sénile ; l'inégalité des pupilles ne se rencontre presque jamais.
La parole est plutôt confuse, mal articulée dans la démence; elle est plutôt scandée et hésitante dans la paralysie générale.
La diminution des forces dans la paralysie générale est plutôt apparente que réelle, du moins dans les premières périodes. Chez les déments, au contraire, il y aune diminution réelle de l'éneipe musculaire.
L'affaiblissement de la mémoire et de toutes les facultés intellectuelles ; le délire maniaque avec un caractère tout particulif*r d'incohérence dans les actes et dans les paroles, avec hallucinations ; la folie mélancolique y le délire hypochondriaqne lui-aiême, sont communs à la démence et à la paralysie générale, bien que beaucoup plus fréquents dans cette dernière affection ; mais le délire des grandeurs est si rare dans la démence sénile et si fréquent
(I) Marco, Hecherchet cliniqtUB et analomo-palhologiques sur la démence téniie {(kiméd. de Paris, 1863).
DÉMENCE SENILE. !277
dans la paralysie générale, que sa constatation est un symptôme de la plus haute valeur au point de vue du diagnostic différentiel. Tout ceci est exact et trouve son application dans le plus grand nombre des cas ; mais il en est d'autres qui établissent une transition entre la paralysie générale et la démence sénile. Telles sont, par exemple ; la paralysie générale à forme sénile^ la paralysie générale ayant la forme dite démence paralytique ^ la démence apoplectique. C'est pourquoi nous croyons que beaucoup de cas de démence dite sénile appartiennent à la paralysie générale des vieillards.
Nous appuyons cette opinion sur des considérations théoriques, mais surtout sur les données de l'observation clinique et anatomique. Théoriquement, n'est-il pas séduisant de considérer certains cas de démence sénile comme autant de cas de paralysie générale devant leurs caractères particuliers à l'âge des individus qui en sont affectés? Cette hypothèse n'a rien d'inadmissible, car on sait que les maladies changent d'aspect suivant l'âge des sujets qui en sont porteurs. La pneumonie des vieillards, par exemple, n'est pas la même que la pneumonie des adultes ; pourquoi la paralysie générale des vieillards ne serait-elle pas différente de celle de l'adulte? Pourquoi n'affecterait-elle pas la forme de démence sénile? De cette façon, un certain nombre de cas de démence sénile pourraient rentrer dans le cadre de la paralysie générale.
C'est de la même manière que l'on peut dire qu'un certain nombre de cas d'idiotie appartiennent à la paralysie générale des enfants.
Les données de l'obsei-vation, avons-nous dit, portent également à étendre le cadre de la paralysie générale au détriment de celui de la démence sénile; en effet, au point de vue symptomatique la chose n'est pas discutable, et Marcé lui-même a été bien forcé d'avouer que le diagnostic était parfois excessivement difficile.
Au point de vue anatomique certains faits viennent corroborer notre opinion ; c'est ainsi que, d'après Hayem (1)," un ceilain travail phlegmasique ne serait pas étrangère la production de la démence sénile. Les traces de ce travail inflammatoire seraient les
(1) Hayem, Sur Us Encéphalites, Thèse, 1868, p. 96.
suivantes : les méninges sont épaissies; l'arachnoïde est opaline, blanchâtre, la dure-mère présente souvent des néo-membranes avec des extravasations sanguines plus ou moins développées. Vient-on à enlever les méninges avec précaution, on Irouve quelquefois de petits points adhérents, au niveau desquels la couche corticale offre des exulcérations analogues à celles que Ton voit dans la paralysie générale ; mais elles ne sont pas aussi étendues ni aussi caractéristiques que dans cette dernière maladie. Dans un cas où le malade avait présenté pendant la ^ie de l'excitation maniaque, les circonvolutions offraient en plusieurs points un aspect un peu framboise et une certaine dureté. Au microscope, on trouva des lésions complètement analogues à celles qui ont été données comme caractéristiques de la parabie générale, c'est-à-dire une multiplication, quelquefois très-abondante de noyaux le long des capillaires et dans le tissu intermédiaire.
« Nous sommes donc porté à croire, ajoute l'auteur, que dans certains cas de démence sénile, ceux surtout qui ont été remarqués par des symptômes d'excitation maniaque, il existe uo certain nombre de caractères pouvant faire admettre une péricnccphahte, je ne dis pas analogue à celle delà paralysie générale, mais très-voisine; et ce n'est pas sans raison que les aliénistes, el particulièrement Marcé, ont fait de si grands efforts pour bien établir le diagnostic différentiel entre la démence sénile el la paralysie générale, i»
Nous adoptons cette manière de voir, et sans vouloir étendre démesurément le cadre de la paralysie générale, nous croyons que ce groupe nosologique doit empiéter sur le groupe constitué par la démence sénile (1).
C'est, dira-t-on, compliquer encore le diagnostic, c'est possible; mais la vérité scientifique doit passer, avant tout, d'autant pte que d'un bon diagnostic découlent des considérations thérapeutiques importantes.
Ainsi, dans les cas où la démence dite sénile paraîtra se rappn^
(1) rai fait récemment Tautopsie d'une nommée Mat..., atteinte de démence séoiie i^ agitation. H existait des adhérences entre les méninges épaissies et les circooTo)'J> ''^" frontales. Des examens microscopiques m*ont montré des noyaux en très-grande quanti^ dans Ips vaisseaux, et le long des vaisseaux, des cristaux hématiques et les plus fins (■^'^' laires gorgés de globules.
cher de la paralysie générale, on évitera toutes les causes susceptibles d'augmenter l'état congestif, on insistera même sur les révulsifs et les antiphlogistiques. On réservera le diagnostic au point de vue de la durée de la maladie.
Dans les cas, au contraire, où la maladie paraîtra se rapprocher davantage de ce que Marcé a si bien étudié sous le nom de démence sénile, on pourra espérerque de longs jours sont encore réservés aux malades ; on pourra leur imposer une thérapeutique moins sévère.