‹ Traité de la paralysie générale des aliénés [electronic resource]Chapitre 105 sur 137 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Considéralions médico-légales.

La folie paralytique est tellement fréquente à l'heure qu'il est, qu'elle mérite une étude approfondie au point de vue médicolégal.

Cette étude doit porter:

1" Sur l'appréciation de la responsabilité des aliénés paralytiques;

2" Sur l'appréciation de leur capacité civile ; 3" Sur l'appréciation de la validité de leurs actes.

§ 1". — De la responsabilité des aliénés paralytiques.

Lorsque la paralysie générale est manifestement confirmée, quand elle a atteint la seconde et, à plus foi^te raison, la ti^oisième période, les malades sont absolument irresponsables de leurs actes délictueux; ils bénéficient des clauses de l'article 64 du Code pénal d'après lequel : « il n'y a ni crime, ni délit lorsque le prévenu était

RESPONSABILITÉ DES PARALYSÉS GÉNÉRAUX. 461 en état de démence au moment de l'action, ou lorsqu'il y a été contraint par une force à laquelle il n'a pu résister. » Mais ce n'est pas lorsque les malades sont arrivés à la deuxième ou k la troisième période que l'appréciation de la responsabilité est discutée.

C'est surtout à la période intermédiaire et à la première période que les aliénés paralytiques ont des démêlés avec la justice.

C'est dans ces cas que les médecins doivent mettre à profit tous les renseignements que peuvent leur fournir les antécédents des malades, et l'état actuel. Leur attention doit porter sur l'état mental et surtout sur l'état physique. — Nous avons suffisamment insisté sur les symptômes qui peuvent pcrmettrede soupçonner ou d'affirmer la folie paralytique, et sur les détails de diagnostic différentiel, pour n'avoir pas à y revenir ici.

Rappelons seulement que tant qu'il n'existe pas de signes somatiques, le médecin n'est pas en droit d'affirmer l'existence d'une périencéphalite diffuse : il ne lui est permis que de la soupçonner.

La constatation des troubles somatiques est d'une importance capitale :

i° Parce que les troubles intellectuels peuvent se simuler, tandis que les symptômes somatiques essentiels ne sont pas susceptibles d'être simulés.

'2" Parce que les troubles somatiques sont perceptibles pour tout le monde, personne ne peut en nier l'existence, tandis que les troubles intellectuels chez les fous paralytiques au début, peuvent être méconnus ; ces derniers signes sont quelquefois si minimes, en effet, que des médecins peu exercés, et des magistrats, se refusent à les admettre, alors même qu'aux yeux des médecins compétents, ils existent d'une façon indiscutable. Nous savons bien que dans ces questions d'appréciation, le médecin ne doit relever que de sa conscience, et ne doit pas s'inquiéter outre mesure de savoir si ses opinions seront ou non partagées; cependant cette considération n'est pas absolument sans valeur. Mais, dira-t-on, les troubles somatiques qui signalent le début de la folie paralytique sont le plus souvent très-peu marqués, et la plupart des personnes étrangères aux études médicales ont de la tendance k nier l'importance que les médecins leur accordent. C'est parfaitement vrai; mais ce qu'elles ne peuvent pas nier, c'est l'existence de ces troubles, qu'on peut leur faire apprécier

■m CUNSIDÉHATIONS MÉDICO-LÉGALES.

devisi( ;ei plus tard, lorsqu'une connaissance plus approfondie sur les maladies mentales sera répandue parmi les magistrats, la constatation de ces troubles somatiques prendra l'importance qu'elle mérite.

3" La constatation des troubles somatiques appartenant au début de la folie paralytique, est encore extrêmement importante dans les cas où les troubles psychiques sont peu marqués.

Supposons pour préciser, le cas d'un homme qui aurait commis un acte délictueux et sur l'état mental duquel un médecin aurait à se prononcer. Il est possible que ce médecin ne soit pas extrêmement versé dans la connaissance de la folie, et qu'il ne puisse pas apprécier un trouble mental qui n'échapperait pas à un aliéniste de profession ; tandis qu'il est difficile qu'il se laisse induire en erreur, s'il parvient à constater des troubles somatiques. Il peut encore arriver que le trouble mental soit extrêmement peu marqué et qu'il s'agisse cependant de paralysie générale au début ; il est essentiel dans ces cas que le diagnostic soit porté, parce que s'il est prouvé qu'il s'agit de paralysie générale, si peu marqué que soit d'ailleurs le trouble mental, l'accusé devient irresponsable et doit être traité comme tel, ainsi que nous le démontrerons plus loin.

Le médecin pourra encore s'appuyer, pour formuler son diagnostic, sur certains éléments qui viennent en seconde ligne.

Il devra s'enquérir des habitudes, du genre de vie, des occupations ordinaires du malade. Il devra demander s'il a eu des attaques épileptiformes ou apoplectiformes, dues à des poussées congestives, qui annoncent parfois le début de la périencéphalite chronique ; rechercher si depuis un certain temps le caractère du malade s'est modifié ; il se procurera des écrits.

Comme le dit très-bien M. Tardieu (i), il y a deux choses à examiner dans les écrits des aliénés : d'une part, ce qu'ils contiennent, d'autre part, la forme sous laquelle ils se présentent ; Relativement au fond, il faut savoir que parfois les fous paralytiques écrivent avec une facilité extrême : on les voit se prodiguer en lettres de recommandation, d'achats, etc.

D'autres fois ils écrivent de longs mémoires qu'ils cachent avec soin, et qui sont très-intéressants, parce qu'ils renferment l'exposé de conceptions délirantes qu'ils dissimulent dans la conver-

(I) Tardieu, Etude médico-légale sur la folie, 1872.

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sation ; mais le plus souvent ils écrivent peu ; beaucoup moins, par exemple, que les aliénés simples ou par vésanie, qni croient avoir une mission à remplir, ou être persécutés ; pour peu que la débilité intellectuelle ait atteint un certain degré, les fous paralytiques le révèlent beaucoup mieux en écrivant qu'en parlant. — Il en est, par exemple, qui conservent une bonne tenue, qui répondent d'une façon satisfaisante aux questions, qui ont conservé les formules ordinaires delà politesse; chez lesquels, en un mot, un observateur inattentif pourrait méconnaître le trouble mental, et qui, mis en demeure d'écrire quelque chose, ne tracent que des phrases inachevées et sans suite. Ils commencent une lettre dans un sens et la finissent dans un autre ; le plu» souvent ils ne la Unissent pas et décèlent ainsi leur affaiblissement intellectuel. Quand ils écrivent des lettres un peu longues, la lucidité diminue à mesure qu'on arrive à la fin de la lettre. Les idées émises en premier lieu peuvent être raisonnables, tandis que les suivantes ne s'enchaînent plus d'un façon logique ; comme si le malade se fatiguait en écrivant. — Au point de vue de la forme graphique, les écrits des paralytiques ne sont pas moins intéressants à étudier. Nous n'avons pas à parler des signes hiéroglyphiques que tracent ces aliénés parvenus à la deuxième ou à la troisième période. C'est seulement l'écriture des fous paralytiques au début qui doit nous arrêter un instant.

Cette écriture est le plus souvent troublée; les A et les 0 sont surtout irréguliers, les caractères en sont ordinairement fins; mais à côté des caractères fins, on en voit de trop gros. Les lettres majuscules abondent, les lettres ne sont pas parallèles; la ponctuation manque; on y constate des fautes d'orthographe dues le plus souvent à l'omission de lettres. Des syllabes, des mots entiers, sont passés. Nous donnons d'ailleurs à la fin de ce volume quelques spécimens. Il est inutile de dire que la constatation de ces défectuosités dans l'écriture n'a de valeur absolue que si l'on peut prendre comme point de comparaison les écrits des malades, antérieurs à l'invasion de leur folie. La plupart de ces détails ont d'ailleurs été signalés par Marcé (1) et Brierre de Boismont (2),

Le médecin légiste peut encore tirer quelques indications des

(1) Marco, De la valeur des écrits des aliénés, in Ann. d'hijrj. pub. et de méd. lég. 1864.

(2) Brierre de Boismont, Ann. méd.-psycliologiques, 1864.

m CONSIDÉRATIONS MÉDICO-LÉGALES.

circonstances dans lesquelles ont été accomplis les actes qui ont attiré sur l'inculpé les poursuites de la justice.

Les actes des fous paralytiques qui motivent le plus souvent des poursuites judiciaires sont :

Les attentats à la pudeur, les vols et les homicides ou tentatives d'homicides.

Or, nous avons dit au chapitre consacré à l'étude des symptômes que les attentats à la pudeur ressemblaient à ceux commis par les vieillards atteints de démence sénile. Nous devons ajouter qu'on ne remarque pas d'habitude, dans la forme débile, l'exagération des appétits sexuels que nous avons signalée dans la forme expansive.

Quant aux vols, ils portent avec eux le caractère d'une souveraine imprévoyance. — « L'un dérobe, en passant, un outil qu'un ouvrier occupé dans la rue avait placé auprès de lui, sans pouvoir d'ailleurs en tirer aucun profit ». (Lasègue.) L'autre, c'était un officier de l'armée, enlève à l'étalage d'un épicier un morceau de sucre qu'il met tranquillement sous son bras (Villemin). En général, ces larcins sont sans importance, et le malade ne croit pas mal faire en les commettant; aussi ne se cache- t-il pas pour les accomplir. Il le fait d'une façon si naturelle qu'il n'a même pas l'air de voler.

Darde rapporte dans sa thèse l'histoire d'un homme qui avait pris une vahse à côté de son possesseur, à la gare de Strasbourg, et qui s'en allait tout tranquillement, sa valise à la main, quand un employé l'arrêta : or, cet homme qui ne paraissait pas être encore atteint de paralysie générale confirmée, mais qui le devint par la suite, fut condamné à six mois de prison. — Un malade cité par Magnan, voyant une barrique pleine devant un marchand de vins, alla prier deux sergents de ville de vouloir bien l'aider à rouler cette pièce de vin, et ceux-ci de se mettre à l'œuvre sans se douter le moins du monde qu'ils aidaient à commettre un vol. Le plus souvent les malades seraient bien en peine d'expliquer les raisons qui les ont poussés à opérer ces larcins ; dans d'autres circonstances, ils se figurent de bonne foi que ce qu'ils ont dérobé leur appartenait. Cette idée n'a rien d'extraordinaire aux yeux des personnes qui ont étudié le délire ambitieux et le délire des richesses observables chez la plupart

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