‹ Traité de la paralysie générale des aliénés [electronic resource]Chapitre 114 sur 137 · MÉDICAMENTS NUISIBLES · texte numérisé non relu

MÉDICAMENTS NUISIBLES

malades, ont servi à établir notre conviction. En voici des exemples.

Une femme de mon service de la Salpêtrière, la nommée Hy..., avait été regardée à tort par moi, lors de son entrée, comme étant atteinte de folie simple, et comme telle, traitée par la morphine ; son état, loin de s'améliorer, s'aggravait de jour en jour, jusqu'au moment où, sous l'influence d'une injection sous-cutanée de 0,03 de chlorhydrate de morphine, elle présenta, quelques instants après, des symptômes inquiétants de congestion cérébrale (prostration extrême, état vultueux de la face, etc.) : l'apparition de ces symptômes m'éclaira sur le diagnostic, qui d'ailleurs se confirma plus tard. La malade mourut au bout de deux ans, et l'autopsie me démontra les lésions de la méningo-encéphalite.

Un médecin m'amenait récemment un malade chez lequel je crus de prime abord à l'existence d'un état de folie névropathique; en conséquence, je conseillai l'usage de la morphine, à la condition de commencer, comme il faut toujours le faire, par des doses extrêmement faibles, un demi-milligramme en injection souscutanée. Au bout de quelques jours, l'état du malade était quelque peu aggravé, et la description que me fit mon confrère des symptômes éprouvés par son malade sous l'influence du médicament me fit affirmer, sans même revoir le malade, que nous étions dans une fausse voie thérapeutique. Et en effet, quelques jours plus tard, nous pûmes constater de visu que ce malade était paralytique ; il eut devant nos yeux une convulsion épileptiforme des plus nettes qui dura deux minutes.

Autre exemple. Une malade offrant des symptômes nerveux qui pouvaient, à la rigueur, être pris pour des phénomènes névropathiques, ce qui était, pour bien dire, une erreur de diagnostic, fut traitée par la morphine sur le conseil d'un médecin. Tous les jours, elle prit à l'intérieur un milligramme de chlorhydrate de morphine; sous l'influence de cette faible dose, elle sentit son état s'aggraver ; on dut au bout de cinq jours suspendre le traitement.

Elle avait en effet la figure plus congestionnée que d'habitude, un malaise inexprimable, une sensation de fatigue qui l'empêchait de vaquer à ses occupations habituelles ; ses hallucinations de la vue, de l'ouïe, avaient augmenté d'intensité. Ces symptômes démontrèrent que l'on avait fait erreur, et vérifièrent l'opinion

de son médecin, qui, ayant suivi la malade depuis le début c'est-à-dire depuis deux mois environ, l'avait considérée comme menacée de paralysie générale ; chez cette femme le traitement rationnel fut institué de suite, et depuis cinq mois le retour à la santé est complet. J'ai fait les mêmes observation, sur un malade de Sedan.

Ces faits et d'autres encore m'ont démontré que la morphine est loin d'être utile dans les cas de paralysie générale ou de troubles liés àun état congestif de l'encéphale ; si la morphine peut servir dans les cas douteux, c'est précisément par son action négative, en ce sens que dans les cas douteux elle peut aider au diagnostic. C'est une sorte de pierre de touche que nous ne nous ferons pas faute d'employer dans les cas exceptionnels où le diagnostic ne pourra pas être posé par la considération des symptômes, soit psychiques, soit surtout somatiques.

(( On est quelquefois amené, dit Calmeil, dans le but de calmer les emportements du délire et de remédier à la persistance de l'insomnie, à administrer à certains frénétiques des potions contenant soit 1 centigramme d'acétate de morphine, soit une quinzaine de centigrammes d'extrait d'opium ; mais l'opium, s'il était administré trop longtemps dans les phlegmasies cérébrales, pourrait contribuer à entretenir et augmenter l'engorgement des capillaires ; cet agent ne doit être conseillé que d'une façon accidentelle. » C'est là tout à fait notre manière de voir. Brachet a professé la même opinion (1).

h. Médicaments utiles. — Que faut-il penser des bains prolongés? Bonnafous (2) parle d'une malade atteint d'une paralysie générale au début, qui aurait guéri i-apidement sous l'influence d'un bain prolongé de quinze jours; mais il faut bien dire, et Lunier n'a pas laissé passer ce détail dans la réponse à Bonnafous, que cette même malade s'était fait des brûlures considérables, en voulant s'enfermer dans sa cellule, et que la guérison pourrait bien être due à l'influence révulsive de ces brûlures.

Dans le British médical journal 24 octobre 1874, on peut voir relatés deux cas de paralysie générale guéris par la fève de

(1) Brachet, De l'emploi de l'opium dans les phlegmasies des membranes muqueuses séreuses et fibreuses. 1838. »

Ci) Ann. méd.-psych. . mai 1869.

MÉDICAMEMS UTILES. 489

Calahar; les essais que nous en avons laits n'ont'prouvé en aucune façon que l'administration de ce médicament pût être utile. Bouchut a traité trois malades atteints de paralysie générale progressive avec ou sans aliénation, au moyen du nitrate d'argent, et il a observé dans deux cas la guérison de la paralysie, et dans un cas de l'amélioration, sans que la folie ait été amendée (i).

Varsenic est donné par un assez grand nombre de praticiens dans le but de décongestionner l'encéphale (2). Lasègue l'emploie, mais sans accorder à ce médicament une confiance exagérée. Le tartre stibié en doses massives a été également essayé à titre de contre-stimulant; mais il est loin de produire dans la périencéphalite diffuse les résultats avantageux qu'il amène dans certaines autres phlegmasies.

Parmi les médicaments qui ont une action anticongestive moins discutable, il faut citer l'ergot de seigle, la digitale, le bromure de potassium et le sulfate de quinine (3) ; chacune de ces substances a été essayée dans le traitement de la paralysie générale.

Crichton Browne a employé V ergot de seigle dans les maladies mentales. « Il est indiqué dans les cas de lésions nerveuses dont l'hyperhémie constitue l'élément principal. » (Trousseau, Gubler, Brown-Séquard) . On doit alors le donner à la dose de 10 centigrammes, répétée six ou huit fois par jour. L'ergotine en injections sous-cutanées a été essayée par le docteur Reiner de Sacksenberg, mais les injections n'ont jamais produit que des abcès (4); notre pratique nous a donné les mêmes résultats fâcheux. Nous avons longtemps essayé ce médicament, par usage interne, dans la paralysie générale, sans en obtenir de résultats utiles.

La digitale, nous l'avons essayéesous toutes ses formes, alcoolature, teinture; nous avons adopté l'usage de la digitaline Nativelle ; nous en donnons 1 à 4 granules par jour. Pendant un certain temps, nous avons administré ce médicament d'une fa-

(1) Bouchut, Bull, de thérapeutique, 1865.

(2) Lisie, Du traitement de la congestion cérébrale et delà folie par l'acide arsénieux. {Journal de méd. et de chir. pratiques, 1872.)

(3) Voy. Gazette médicale de Paris, 12 décembre 1874, p. 628, ranalyse d'un travail de Schiile intitulé : De l'influence qu'exercent certains médicaments sur les vaisseaux de l'encéphale.

(4) Allg. Zeitschrift fur Psijch., 1873.

çon quotidienne, en variant le nombre des granules de i h 4 suivant l'état du pouls. M'"' L..., citée dans la thèse de Burlureaux, a été soumise à l'inlluence de ce médicament pendant plus de cinq mois, et d'une façon continue ; est-ce à lui qu'on doit rapporter l'évolution lente que la maladie a eue chez cette paralytique? c'est bien possible; néanmoins, depuis cette époque, nous avons renoncé à l'emploi quotidien de la digitaline, parce que nous avons remarqué qu'elle prodm"sait une action défavorable sur l'état général. Les malades deviennent en effet jaunes, et prennent un teint semblable à celui des cancéreux; nous en réservons l'usage pour combattre les poussées congestives, et pour les prévenir lorsque l'ascension du thermomètre indique qu'il y a menace de poussée au cerveau.

C'est dans les mêmes circonstances que nous employons le sulfate de quinine et les bromures de potassium, de sodium, d'ammonium. On doit peu compter sur l'action curative des bromures dans le traitement de la paralysie générale; mais on l'emploie avantageusement pour prévenir les attaques épileptiformes, pour en diminuer l'intensité. Gubler s'en estserviavec succès pour apaiser l'excitation de certains fous paralytiques. Je m'en trouve bien pour combattre les ardeurs génitales de quelques-uns de ces malades. Il faut savoir que l'intoxication par le bromure donne lieu à des phénomènes pouvant faire croire à la paralysie générale. (Voy. Diag. différent, page 298). Lunierm'a dit avoir vu le même fait une fois.

Lunier a essayé le bromure associé à l'iodure de potassium (i).

L'auteur prétend avoir obtenu quelques demi-succès, à la première et même dans la seconde période de la maladie, par l'emploi de l'iodure de potassium et surtout de la médication bromo-ioduréesissociéeaux préparations ferrugineuses. Cesmédicaments agiraient en régularisant la circulation cérébrale, les phénomènes de nutrition et la menstruation. La dose du médicament ne doit pas être considérable, et le bromure est toujours donné en moindre quantité que l'iodure. Cette médication réussit également, au dire de l'auteur, dans l'alcoolisme chronique, et dans toutes les autres formes de folie, surtout celles qui sont liées à un état général défectueux.

(1) Mémoire lu à TAcadémie de médecine dans la séance du 4 mai 1852.

MOYENS ANTIPIILOGISTIQUES. 491

L'auteur cite huit malades atteints de diverses formes de folie chez lesquels il employa cette médication avec succès.

c. Moyens antiphlofjist'lqaes. — Les moyens d'une utilité incontestable qui nous restent à étudier ont tous pour action de combattre la congestion et V inflammation de l'axe cérébro-rachidien. Lorsqu'il s'agit d'aliénés paralytiques, il ne faut jamais perdre de vue l'importance du processus inflammatoire. C'est lui qu'il faut soupçonner et craindre lorsque la maladie, encore mal déterminée, n'est représentée que par cet ensemble de manifestations que nous avons étudiées au chapitre consacré à la période du début. C'est lui qu'il faut savoir combattre dès cette époque, si l'on veut se rendre maître de la maladie.

C'est encore lui qu'il faut combattre et avec rigueur chez les individus qui, à peu près en état de santé jusqu'alors, sont brusquement frappés par une attaque apoplectiforme; si l'on perd du temps, et surtout si l'on abandonne aux soins de la nature médicatrice le malade ainsi subitement frappé, on risque de le laisser mourir, ou tout au moins de laisser s'établir dans son cerveau des lésions qui ne feront ensuite que s'aggraver et qui finiront par amener la démence paralytique.

On pourrait ûous objecter que la gravité de la lésion encéphalique est telle qu'il ne faut pas tenter la lutte : c'est ce que disent beaucoup d'anatomo-pathologistes, lorsqu'ils ont sous les yeux des cerveaux ou des moelles d'aliénés paralytiques arrivés à la troisième période ; lorsqu'ils constatent ces pachyméningites, ces adhérences de la pie-mère avec la couche corticale, ces suffusions séreuses, qui font que les méninges ont l'aspect gélatineux, ces ramollissements, ces atrophies; ou lorsqu'ils constatent au microscope ces dégénérescences qui appartiennent à la période cachectique de la paralysie générale. On se demande, quand on constate ces lésions, comment la vie a pu être un instant compatible avec elles, et l'on est naturellement porté à douter d'une thérapeutique quelconque. Mais est-ce ainsi qu'il faut raisonner? A ce compte, le pronostic de toutes les maladies s'assombrirait de telle sorte que personne n'aurait le courage d'être médecin praticien. C'est la réflexion qui nous est venue en faisant des autopsies des malades ayant succombé à la fièvre typhoïde, pendant une épidémie. Trente malades présentaient des symptômes à peu

près identiques; sur ces trente il en mourut cinq dans la première semaine, et l'autopsie démontrait l'existence de lésions éminemment graves dont on aurait difficilement compris la régression ; il était logique de penser que les malades qui n'avaient pas encore succombé étaient cependant porteurs de lésions à peu près aussi graves, puisqu'ils avaient présenté les mêmes symptômes, puisque la maladie avait été contractée dans les mômes circonstances; mais fallait-il s'appuyer sur ce raisonnement pour abandonner toute espérance? Non certainement; on auraiteu grand tort, puisque sur les vingt-cinq qui restaient, vingt et un sont arrivés à guérison complète. Ces faits ne prouvent qu'une chose, c'est que la nature a des ressources d'une puissance incroyable, sur lesquelles il faut toujours compter et qu'il faut aider de toutes ses forces. La réflexion et l'observation des malades montrent, tous les jours, que telle lésion qui à priori pourrait être considérée comme incompatible avec la vie et comme fatalement irrémédiable, est cependant susceptible de régression et même de disparition complète.

Ainsi donc, d'une façon générale, l'étude de l'anatomie pathologique, loin d'amener le doute dans les esprits, doit en bonne logique y faire naître la foi; notre cause sera bien plus facile à défendre, si au lieu d'aborder le cas où l'on a affaire à des paralysies générales à la troisième période, nous envisageons ceux où la maladie est au début de son évolution. Quelles sont donc dans les premières périodes les lésions si graves contre lesquelles la thérapeutique doit être fatalement impuissante?

Elles consistent en un simple processus congestif souvent peu marqué, quelquefois (quand il est tout à fait au début) localisé à telle ou telle circonvolution. Selon toute apparence, ce processus congestif est sous l'influence d'actions vaso-motrices, et la maladie emprunte sa gravité à la délicatesse de l'organe atteint bien plus qu'à l'intensité de la lésion. Tant qu'il ne s'est pas produit de lésions secondaires, le raisonnement basé sur l'observation anatomo-pathologique, doit donc donner au médecin la foi, loin de la lui ôter. L'observation ne nous prouve-t-elle pas d'ailleurs qu'on peut beaucoup contre les processus congestifs, lorsqu'on les attaque à leur début? Le bromure de potassium, par exemple, n'a-il pas une action extrêmement puissante sur les phénomènes

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