‹ Traité de la paralysie générale des aliénés [electronic resource]Chapitre 88 sur 137 · NÉVRALGIES GÉNÉRALISÉES · texte numérisé non relu

NÉVRALGIES GÉNÉRALISÉES

les {'[). Il n'est pas impossible, à notre avis, que ces douleurs aient fini par amener une lésion vasculaire de l'encéphale; les expressions : être affolé de douleur, devenir fou de douleur, doivent aussi bien s'appliquera la douleur physique qu'aux peines morales.

Qu'on songe en effet au trouble intellectuel que produit une simple névralgie dentaire prolongée, empêchant le sommeil, persistant sans rémission, et l'on comprendra comment une névralgie plus intense, plus généralisée, plus persistante, plus pénible en un mot, peut finir par amener un trouble persistant du fonctionnement cérébral et des lésions appréciables de l'organe ainsi vicié dans son fonctionnement.

Sizaret partageait à peu près les mêmes idées lorsqu'il se demandait si les violentes et longues épreuves auxquelles les dentistes soumettent les nerfs dentaires pour la pose et le maintien des dents artificielles, n'étaient pas pour quelque chose dans l'étiologie de la paralysie générale (2).

De là, à notre avis, la nécessité qui s'impose au médecin de calmer à tout prix les douleurs chez les individus qui, sans avoir le moindre dérangement intellectuel, ont des névralgies rebelles et persistantes ; c'est dans ces cas que le traitement par la morphine, prolongé pendant des mois et des années s'il le faut, trouve une de ses plus formelles indications. Notre conviction à cet égard est inébranlable ; il faut calmer la douleur, parce que d'abord c'est là le rôle essentiel du médecin, ensuite parce que la douleur mène à la folie.

Pour calmer la douleur, ce qu'il y a de plus sùr, c'est, tout en administrant la médication anti-diathésique, l'usage immédiat de la morphine ; tous les autres moyens thérapeutiques, la cautérisation transcurrente elle-même, recommandée par Valleix, qui a si bien étudié ces névralgies générales, tous les moyens, disons-nous, échouent le plus souvent. La morphine, au contraire, réussit dans l'immense majorité des cas, à la condition d'être employée à doses suffisantes. Il n'y a pas lieu de fixer un

(1) Voy. obscrv. 2!), 30, 57, fiO, 101, lOi. — Voy. à co sujet : Valleix, De la néi'mlfiie générale {Union méd., et Bull, de tliér., 1868) ; Krisliaher, Névropathie cévébro-cardiaque (Union méd., 1872); Peter, Clinique médicale de rHolel-Dieu, de Tronssenu, 1874.

(2) Sizaret, De l'inconvénient des dents artificielles cliei les aliénés (Ann. tnédico-psijch., janvier ISTTi).

3i.-i . ÉTIOLOGIE.

chiffre pour la dose à employer. Il faut tout simplement arriver à produire certains effets physiologiques que nous avons déjà signalés (i) : chez certaines personnes ce résultat sera obtenu avec 1 milligramme en injections sous-cutanées, chez d'autres il faudra 5 centigrammes, chez d'autres il en faudra 10. Ou'importe ! A dose suffisante, la morphine amènera presque toujours la cessation momentanée des douleurs névralgiques (à la condition, bien entendu, que ces douleurs ne seront pas symptomatiques d'un état congestif de l'axe cérébro-rachidien). Nous disons la cessation momentanée; c'est qu'en effet, même avec la morphine convenablement employée, il ne faut pas se flatter de guérir définitivement ces névralgies rebelles, on les fera disparaître pour vingt-quatre, pour douze heures; c'est déjà un résultat immense: il suffit pour s'en convaincre de demander l'avis des malades atteints de ces névralgies. Quand l'action de la morphine sera épuisée, soit au bout de douze, soit au bout de vingt-quatre heures, on renouvellera l'administration du médicament, et l'on donnera ainsi de douze à vingt-quatre nouvelles heures de repos aux patients. Le grand point à obtenir, c'est d'arriver à supprimer l'habitude morbide ; c'est là un fait qui nous semble être trèsimportant. L'économie en effet prend facilement des habitudes morbides, et le fait seul d'avoir souffert est une cause de souffrances nouvelles. De même, le fait d'avoir eu des convulsions entrahie une certaine tendance de l'économie à en éprouver indéfiniment. C'est précisément pourquoi il est si important, chez les enfants par exemple, de supprimer les convulsions. Si on laisse l'enfant avoir des convulsions pendant un certain temps, c'est en vain plus tard que l'on fera disparaître la cause qui a produit la première fois les convulsions. Dans le cas, par exemple, de convulsions dues à des vers intestinaux, un vermifuge pris dès l'apparition des premières convulsions fera disparaître à jamais et les vers et les convulsions. Si au contraire ce vermifuge n'est pris que tardivement, il fera bien disparaître les vers intestinaux, mais il pourra se faire que les convulsions persistent au moins un certain temps. C'est que l'économie aura pour ainsi dire pris une fâcheuse habitude.

(1) A. Voisin, île Ihéinfieiitiqiip, IS!72etlS7i.

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Eti pathologie nerveuse, l'axiome « snhlata causa, tollifur cffeclHS » n'est pas rigoureusement vrai, par celte raison que la cause originelle, quelquefois dialhésiquc (dartre, arthrilis), produit des tendances, des habitudes, des états dynamiques ou même des lésions qui jouent à leur tour le rôle de causes secondaires.

Ainsi donc, chez les individus loui mentés par des névralgies, la morphine calme la douleur et atténue ou supprime l'habitude morbide.

Mais, dira-t-on, le malade finira par ne plus pouvoir se passer de ce remède. Eh bien, qu'importe encore? Nous pouvons affirmer que la morphine, même à doses considérables, n'a pas les efi"ets délétères que certains esprits prévenus se sont plu à lui attribuer. Sans avoir suffisamment étudié le fait, nous ne savons pas, et pour cause, ce que produirait la morphine administrée pendant des mois et des années à des individus sains, mais nous savons très-bien que chez les malades atteints de névralgies généralisées, ainsi que chez ceux qui sont atteints de folie simple (par sthénie vasculaire par exemple), la morphine peut être employée pendant longtemps, sans danger pour l'état général. Elle calme les douleurs, elle fait surtout disparaître ce malaise inexprimable que ressentent les individus atteints de névralgies généralisées, cet état de vague qui les empêche le plus souvent de vaquer à leurs occupations, et cela sans amener de troubles sérieux.

Nous soignons depuis deux ans un monsieur qui prend par jour 8 centigrammes de morphine en quatre doses, par injections sous-cutanées. Ce malade, pour qui l'existence était un véritable fardeau auparavant, pour qui le travail intellectuel était devenu très-pénible, peut depuis deux ans travailler ; sa tête est libre lorsqu'il est sous l'influence de la morphine et ses douleurs sont supportables. Il y a tout lieu de penser que ces douleurs finiront par s'amender et qu'on pourra arriver à supprimer l'usage de la morphine ; mais dussions-nous continuer pour ainsi dire indéfiniment l'usage de ce médicament, nous le ferions sans hésiter, puisqu'il n'en résulte pour le malade aucun inconvénient sérieux (1). D'ailleurs il nous est arrivé plusieurs fois déjà de

(1) Consultez, au sujet de l'administration prolongée de la morpliinf, mon mémoii'e |iublié dans le Bulletin de thérapeutique . janvier 1874.

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mener à guérison définitive des malades atteints de névralgies généralisées ; nous pouvons citer entre autres le cas d'un monsieur qui, depuis dix ans, avait par intervalles des douleurs qui lui faisaient pousser des cris; après six mois de traitement ce malade était parfaitement guéri, sans être pour cela l'esclave de la médication par la morphine.

Ainsi donc, calmer les douleurs chez les sujets atteints de névralgies généralisées nous semble être une excellente chose à différents points de vue, et en particulier parce qu'il se peut que ces douleurs longtemps prolongées finissent par amener un trouble mental définitif. Ce trouble mental sera, soit la folie simple, soit la folie paralytique avec inilammation lente de la couche corticale du cerveau.

Si nous cherchons à nous expliquer le rapport entre l'inflammation cérébrale et les douleurs névralgiques, nous serons obligé de recourir à l'hypothèse du mécanisme réflexe.

Nous allons prouver qu'à chaque instant, en pathologie, cette hypothèse est mise en avant pour expliquer des faits analogues. Nous avons donc droit d'y avoir recours, quitte à l'apprécier ensuite.

Coïndet, Senn, Requin, accordent certaine valeur à l'influence de la dentition sur les convulsions chez les enfants. A ce propos Requin ajoute cette phrase que nous notons en passant:

« Une influence (la dentition) qui peut ordinairement produire des convulsions avec hijperhéinie encéphaUque . C'est là un point incontestable.... Ne peut-elle pas, d'autres circonstances aidant, concourir à faire... une encéphalite et une méningite bien confirmées ? »

Andral rapporte dans sa Clinirpie médicale (tome 1) le fait d'une couturière âgée de vingt-huit ans, qui,ayantété blessée depropos outrageants, éprouva une suppression suivie d'un frisson de vingt-quatre heures. Le lendemain, boule hystérique; le troisième et le quatrième jour, vomissements bilieux, cessation des symptômes d'hystérie ; le cinquième jour, tète renversée en arrière, douleur spinale ; le dixième jour, la mort survint. A l'autopsie, on trouva du pus à la surface interne de l'arachnoïde et dans tout le rachis. Or, dans ce cas, le célèbre clinicien est fort porté il regai'dei' « les promiei's svmplAmes comme nerveux, contre

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lesqiiols, ajoute-t-il, les narcotiques auraient fait merveille (l). »

J'ai domié mes soins à une clame très-nerveuse, enceinte de trois mois, qui, à la suite de violentes douleurs utérines, a eu des vomissements incoercibles, en outre, une fluxion avec éréthisme et dureté considérable des deux mamelles, et une congestion de la muqueuse de l'arrière-gorge accompagnée de muguet. Or tous les accidents ont cédé rapidement : les vomissements au bromure de potassium, la congestion des mamelles et de l'arrière-gorge à l'application de quatre sangsues (2).

Il s'agissait bien là de congestion réflexe.

Trousseau a insisté avec le plus grand soin sur ces faits et sur la nécessité qu'il y a, dans la douleur abdominale par exemple, de calmer l'élément névralgique pour empêcher l'inflammation de survenir (3) .

Marrotte a signalé l'intluence des névralgies lombo-sacrées ou lombo-abdominales, influence se traduisant par des congestions et des hémorrhagies utérines (4). Valleix attribue souvent le flux leucorrhéique à la névralgie lombo-abdominale.

Le même auteur explique certains cas d'hématocèle rétroutérine par la paralysie vaso-motrice due à des névralgies utérines (5).

Woillez a décrit les congestions pulmonaires à formes névralgiques (6).

Bourgeois a parlé également dans sa thèse (1870) de cette forme de congestion. C'est cette donnée qui a fourni à Jansen (7) l'idée de proposer les inhalations de chloroforme et l'usage du chloral dans le traitement de la pneumonie.

Gahen a parlé dans son mémoire sur les névroses vaso-motrices de ces congestions intermittentes de l'œil, qui sont sous la dépendance des névralgies sus-et sous-orbitaires (8).

D'ailleurs, les altérations organiques de l'œil produites par la

(1) Union méd., 12 seplomhrc 1876.

("2) Dans la thèse de Burliiroaux, Paris, IcSTi.

(3) Trousseau, Clinique méflicale (le l'Hàtel-nieii, t. H, p. ill.

M) Marrotte, Arch. de méd., 1860, t. II, p.

(5) Union méd., 1874.

(6) Woillez, Tmité desmalad. des voies respiniloire.i, p. 7

(7) Jansen, Bulletin méd. du Nord, 1873.

(8) Cahen, Arch. de med.. IN63.

3i,S ÉTIOLOGIE.

perturbation névralgique sont connues depuis longtemps. Ainsi la Gazelle de Slrasboiirg de 1857 relate un exemple d'hypopion consécutif à une névralgie prolongée. Dans le môme recueil de 1858, il est cité un cas d'opthalmorrhagiesous l'influence névralgique.

Félix Guyon a décrit avec soin tous les troubles nerveux qui peuvent être la conséquence d'une simple carie dentaire, mais qui sont dus le plus souvent à l'inflammation de l'antre d'ilighmore. Ces troubles se rencontrent dans la folie paralytique. Les principaux sont l'inégalité pupillaire, les attaques épileptiformes et une perversion notable des idées (1).

Joly, Mazades, ont aussi insisté sur ces phénomènes réflexes provoqués par des troubles sine maleria.

Pour revenir à la pathogénie de la paralysie générale, étudions principalement les phénomènes vaso-moteurs qui ont pour siège la tète et la face (2).

11 serait utile tout d'abord de connaître l'orisine de ces nerfs vaso-moteurs. Malheureusement cette question d'anatomie n'est pas encore complètement élucidée, et les physiologistes émettent à ce sujet des opinions très-variées. C'est ainsi que Schitï et beaucoup d'Allemands prétendent que les vaso-moteurs de la tète et de la face tirent leur origine du buble rachidien.

Budge croyait que le centre en question était dans la môme région que les autres centres d'origine des nerfs de l'iris. Claude Bernard affirme que le foyer d'origine des vaso-moteurs de la tête se trouve au niveau de la troisième dorsale. Brown-Séquard (3), observant que les lésions de la moelle à la huitième et même à la neuvième dorsale peuvent encore déterminer des modifications vasculaires dans la tête, a été porté à rejeter ime localisation précise dans tel ou tel point de l'axe cérébro-spinal. Vulpian partage cette manière de voir, et il prétend que les nerfs vaso-moteurs de la tête ne sont pas tous contenus dans le cordon cervical du sympathique (puisque l'extirpation du ganglion cervical supérieur produit une paralysie vaso-motrice bien plus marquée que la simple section du cordon cervical du sympathique).

(1) Guyon, Dictionnaire de médecine de Decliambre, arliclo Maxillaire.

(2) V. Nolhiiagel, Arch. fûr palliologisclie Anatomie de Virchow, 18C5, Des nerfs vasomoteurs du cerveau.

(3) Brown-Séqiianl. Bril. med. .hiiirnal, févrior el mars 1871.

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