‹ Traité de la paralysie générale des aliénés [electronic resource]Chapitre 92 sur 137 · CONGESTION CÉRÉBRALE 1»,\NS LA FOLIE VÉSANIQUE · texte numérisé non relu

CONGESTION CÉRÉBRALE 1»,\NS LA FOLIE VÉSANIQUE

des journaux, des livres. Puis elle est tombée dans une vive agitation, elle s'est mise à casser les meubles, les vitres.

A son entrée, je la trouve très-agitée, parlant avec une grande incohérence. Les pupilles sont égales. Les conjonctives sont fortement injectées. L'injection s'arrête à 2 millimètres du bord de la cornée. Les papilles sont normales; pas de flexuosilés des artères centrales; pas de turgescence des veines centrales. La vue paraît normale.

Pas d'ataxie de la langue, ni des lèvres, ni des mains.

Souffle continu, musical, dans les vaisseaux du cou; enrouement consécutif à ses cris; parole facile.

Pas de règles en ce moment.

La malade ne sait pas où elle est, ne peut dire les jours de la semaine, du mois.

Elle parle d'une foule de choses qu'elle a dû voir ou entendre.

Elle dit qu'elleestlaplusbelledeFrance, qu'elle a vu tous les soldats gardes nationaux du monde. Voici une partie de son récit raconté sans interruption :

« J'étais vivante, j'ai passé les trois jours, on a dit: il y a une sainte mère ; une disait : J'étais la plus belle, elle était dans le jardin; je dirais tout ce que j'ai vu, le printemps va arriver. L'œil m'a fait voir M. Léon, on a donné le Journal illustré, il y avait là les plus belles parures de tout Paris. » Elle se retourne brusquement en arrière avec l'apparence de la frayeur, puis fixe le parquet comme si elle entendait parler sous elle. Température axillaire, 30°, 2.

L'état de ses yeux et la forme ambitieuse de sou délire me paraissant indiquer qu'il existe un état congestif cérébral, je fais appliquer pendant ((uarante-huit heures un grand vésicatoire volant à l'occiput préalablement rasé.

15 avril. — Est calme, me dit qu'elle a été très-eiîrayée dans la maison qu'elle habitait, qu'elle y voyait tout dérangé.

Elle ne se rappelle pas m'avoir dit qu'elle était la plus belle de France.

22 avril. — Un peu d'agitation, récits décousus. Elle ne se rappelle pas avoir parlé de richesse; n'a plus d'idées de richesse, mais elle entremêle Geneviève de Brabant, Robert le Diable et les trois anges de Bondy.

Elle ne sait depuis quand elle est ici, ne se rappelle pas que sa mère est morte en couches.

Pas de fièvre le soir ni le matin : nouveau vésicatoire h l'occiput.

8 mai. — Elle manifeste beaucoup d'enfantillage.

Même état des yeux ; vésicatoires permanents en arrière des oreilles.

4 juin. — Vésicatoire tà l'occiput.

4 juillet. — Vésicatoire à l'occiput.

13 juillet. — La malade est toujours sous Tintluence d'hallucinations de l'ouïe; elle passe ses journées immobile, a montré beaucoup d'enfantillage. Température axillaire, 38 degrés : vésicatoire à l'occiput.

4 août. — Température axillaire : 37 degrés et demi.

La congestion des yeux a presque disparu sous l'influence de scarifications répétées des vaisseaux sous-conjonctivaux que je lui ai faites, depuis deux mois, tous les trois jours; elle me disait voir comme de la fumée, elle a maintenant la vue nette. Chaque scarification a du reste fait disparaître pendant quelques jours la vue de fumée. Les phénomènes congestifs me paraissant dominés, je commence le traitement des injections sous-cutanées de morphine.

4 août. — (j milligrammes l'impressionnent fortement : somnolence, fatigue, abattement.

ÉTIOLOGIE.

15 août. — Calme. Dose quotidienne, 12 milligrammes en deux fois, matin et soir.

21 août. — La physionomie est éveillée; elle vient d'elle-même recevoir l'injection et me remercie de la soigner.

N'est plus désordonnée dans ses actes ni dans sa tenue : IG milligrammes par jour.

1^'' septembre. — Elle a été reprise d'un peu d'agitation.

La dose est portée en peu de jours à 12 centigrammes par jour.

8 septembre. — Le calme est revenu,

La dose est arrivée à 18 centigrammes par jour.

8 octobre. — Retour d'hallucinations et de rougeur des conjonctives. Scarifications des vaisseaux de l'œil, vésicatoire à l'occiput rasé. Cet accès ne dure que quinze jours.

La dose de morphine, qui avait été abaissée, est de nouveau progressivement portée à G centigrammes.

4 novembre. — Le calme et la raison sont revenus.

9 novembre. — Menstruation. A partir du mois de décembre la malade n'a pas cessé d'être bien. La dose de morphine quotidienne est de 12 centigrammes (2 fois par jour), et est maintenue pendant quatre mois. La malade sort en juin 1875 : elle se rappelle précisément tout ce qui s'est passé, a conscience de son état de maladie grave; elle travaille régulièrement.

Elle me remercie de l'avoir guérie. Je l'ai revue en juin 1878.

Cette observation est intéressante parce qu'elle montre que le délire des grandeurs joint à l'agitation et à la diminution de la mémoire n'indique pas une lésion irrémédiable.

Je suis persuadé que chez cetic jeune malade l'état mental était primitivement en rapport avec un élat congestif de l'encéphale.

La rongeur des conjonctives, la forme ambitieuse du délire, me permirent tout d'abord de le penser ; plus tard, la constatation de la lièvre vint m'en fournir une nouvelle preuve et m'engagea à poursuivre le traitement antiphlogislique et révulsif institué dès le début de la maladie.

Il est bien possible qiie, si je n'étais pas arrivé à me rendre maître de la fluxion encéphalique, la paralysie générale serait survenue chez celte malade, bien que son âge ne soit pas l'âge d'élection; fort heureusement, après trois mois et demi, l'état congestif me parut être dominé, et le traitement antispasmodique put être employé avec chances de succès. Pendant les trois mois que dura ce traitement antispasmodique, la malade éprouva un accès aigu de quinze jours de durée qui me força à diminuer la dose de morphine, et qui m'aurait même forcé à la suspendre s'il avait persisté plus longtemps.

4" De la folie congestive considérée comme cause de la folie paralytique. Caractères de la folie congestive. — Nous nous sommes efforcé, au dmi^ilre du diagnostic différentiel., de séparei^ l'une de l'autre la folie paralytique et la folie congestive; nous avons dit que, pour nous, la folie congestive était une maladie rare, se traduisant par un délire qu'on peut très-bien différencier du délire paralytique, même s'il présente le caractère ambitieux;

FOLIE CONGESTIVE. 377

que dans la folie congestive, telle que nous V entendons, il n'y a pas de troubles somatiques; qu'enfin celle maladie peut durer trèslonglcmps; elle se lermine toul comme la folie vésanique, par la folie systématisée, c'est le cas le plus fréquent, les malades finissant par avoir un certain nombre limité de conceptions délirantes en dehors desquelles ils ont le raisonnement à peu près normal; ils conservent la mémoire, la vivacité de leurs sentiments, surtout de leurs sentiments haineux et vindicatifs.

La folie congestive se termine quelquefois, mais très-exceptionnellement, par laguérison. Les malades sont si difficiles à soigner, qu'il faut peu compter sur l'intervention thérapeutique pour améliorer leur situation: c'est une des causes de la gravité de cette forme de folie.

Elle se termine parfois par la démence, c'est-à-dire par l'affaiblissement progressif des facultés, mais cette démence ressemble à la démence consécutive, aux folies vésaniques chroniques; elle peut ne revêtir aucun des caractères de la folie paralytique.

Enfin on la voit parfois donner lieu à la folie paralytique, tout comme nous avons vu que la folie vésanique pouvait amener la folie paralytique. C'est surtout sur ce dernier sujet que nous avons à insister ici. Ces cas se présentent rarement, et par une excellente raison, c'est que la folie congestive est rare. Nous en avons observé tout au plus une vingtaine de cas; à l'heure qu'il est, sur 200 malades, nous n'en avons que deux atteintes de folie congestive ; l'une de ces femmes (la née P. . .) est malade depuis six ans, ses concepions délirantes n'ont pas changé depuis le début, elles revêtent le caractère ambitieux. Elles sont le résultat d'hallucinations de l'ouïe, mais la malade n'a aucun signe somatique de paralysie générale, et tout porte à croire qu'elle vivra encore fort longtemps. Il est extrêmement difficile de la soigner; il faudrait, pour lui imposer un traitement, des luttes quotidiennes qui ne pourraient que lui être nuisibles. Cette malade a de mauvais sentiments, des paroles d'injures pour les filles de service, mordantes pour les médecins qui lui demandent de ses nouvelles. Elle passe toute la journée à travailler sans mot dire, avec un maintien hautain en rapport avec les éminentes qualités qu'elle s'attribue. Son délire est d'ailleurs très-bien coordonné, et elle discute d'une façon sensée les objections des médecins. Nous avons trouvé

378 ÉTIOiOGIE.

dans le livre d'Haslam cinq cas se rapportant absolument à ce que nous appelons la folie congestive.

Dans l'appendice au Traité de Griesinger, sur 48 observations que Baillarger rapporte, soit au groupe des folies congestives, soit au groupe des faits difficiles à classer, nous n'en avons trouvé qu'une qui rentre absolument dans notre cadre de^ folies congestives. C'est l'observation ^5 à laquelle nous renvoyons le lecteur.

Dans le livre de Parchappe , nous n'avons également trouvé qu'une observation de folie (1) méritant le nom de folie congestive.

Nous regi-ettons d'avoir à introduire une confusion apparente dans l'histoire déjà si compliquée de la folie. Mais la chose nous semble nécessaire, parce qu'au point de vue du pronostic, il est très-important de pouvoir reconnaître ce que nous appelons la folie congestive.

« Ce n'est ni la folie simple ou vésanique, ni la première période de la paralysie générale : c'est une forme mentale toute spéciale et assez rare, caractérisée le plus souvent par des conceptions ambitieuses, et d'autres fois par des conceptions lypémaniaques procédant dans les deux cas d'hallucinations de l'ouïe (2), qui est compatible avec une très-longue existence et qui le plus souvent est difficilement curable. »

Eh bien ! il faut savoir que cette forme de folie peut, comme toutes les autres, mais exceptionnellement, aboutir à la folie paralytique. Le malade de M. Baillarger, cité plus haut, devint paralytique après avoir été pendant quatre ans atteint de folie congestive.

Cette assertion n'est pas faite pour simplilier la question ; mais l'avenir arrivera peut-être à la résoudre. En tout cas, ce n'est pas en cachant les difficultés qu'on arrive à faire avancer la science.

L'avenir expliquera peut-être aussi les cas où, chez certains aliénés franchement névropathiques etdepuis longtemps malades, on observe par intervalles de l'inégalité pupillaire (3). Nous en avons observé quelques-uns; c'étaient des malades hallucinés depuis cinq à huit ans, dont la maladie avait résisté à l'usage, même prolongé, des antispasmodiques, et qui ont fini par pré-

(1) C'est Tobservalion 65.

(2) Voisin, Leçons cl iniqtie.'i, 1868-1876.

(3) 13 malades atteintes de folie simple, acUiclleriient dans iinlre sorviee, ont les pupilles inégales; 9 sont halliirinées d(^ l'ouÏ!' et de la vue.

•FOLIE CONGESTIVE.

senter de l'incohérencè et de raffaiblissemenl de la mémoire.

Doit-on dire que chez ces malades la folie simple avait fini par déterminer des lésions dans les nerfs ou les noyaux d'origine de la troisième paire, ou dans la partie supérieure des couches optiques (J)? C'est possible, mais nous n'osons pas l'affirmer, et ce problème n'est pas encore résolu dans notre esprit, parce que nous n'avons pas encore eu occasion de faire assez d'autopsies de semblables malades.

Nous allons relater, pour finir ce chapitre, l'observation d'une malade atteinte de ce que nous appelons la folie congestive, et dont la maladie était en voie de passer à l'état paralytique, lorsque la mort survint accidentellement.

Cette malade a été l'objet d'une expertise médico-légale confiée à Blanche et Motet, une partie de son observation a été publiée par Legrand du SauUe {"ï). Lorsque la malade eut été internée à la Salpêtrière, l'observation fut continuée par moi, et la dernière partie ainsi que l'autopsie sont consignées dans la thèse de Burlureaux (3) ; plus tard, enfin, cette observation fut reprise par Ach. Foville (4) : on peut donc la considérer comme complète. C'est de tous ces documents que nous extrayons le résumé suivant :

OnsERVATiON XLVl. — ^C...,àgée de cinquante-cinq ans, née en Belgique, est venue de bonne heure à Paris ; elle y a subi une condamnation pour vol et est restée cinq ans en prison. A sa sortie, elle a voulu faire tout ce qui dépendait d'elle pour racheter son passé à force de régularité dans sa vie, d'honnêteté, d'assiduité au travail et de piété ; elle tenait surtout à laisser ignorer ses antécédents. Mais elle ne tarda pas à croire que tous ses efl'orls de discrétion étaient déjuués par des révélations sans cesse commises contre elle ; tout pour elle devint illusion de l'ouïe ; elle croyait sans cesse que ceux qu'elle voyait parler s'occupaient d'elle, la dénonçaient; elle était un peu sourde, et cette circonstance ne faisait que la rendre plus ingénieuse à deviner, sur les lèvres, les propos dirigés contre elle.

Elle était très-pieuse et fréquentait beaucoup l'église de Montmartre, sa paroisse; elle ne tarda pas à reconnaître que c'était le clergé qui était à la tête du complot de divulgation tramé contre elle. Le curé de Montmartre, snrtout, était son ennemi acharné. 11 l'injuriait dansTéglise, la faisait dénoncer en chaire par les prédicateurs, la tournait en ridicule, et transformait tous les prêtres, toutes les religieuses, tous les frères, en espions de sa personne. Elle lui écrivit plusieurs lettres de plaintes, mais rien ne changea.

(1) Consulte/, Lussana, ^/'c/ijycs- rfeyj/ij/.s'(oZoi7!>, 1877. (i) Legrand du Sanlle, Délire des persécutions, p. 21.'!. (3) Burluroaux, Ihèse. Paris, 187i

ii) FoviHo, Ia'^ alif'iiés nugralriirs. nli^. XII (Aiui. »?<'i/.-/)x(/r/i., juillet I87rii

ÉTIOLOGIE.

Eli 1870, elle se décida à quitter Paris, surtout dans le but d'échapper à SCS persécutions. On la vit dans les ambulances à Reiclislioiïen ; puis elle se réfugia en Savoie, vint se fixer à Lyon, arriva enfin à Blarseille. Partout elle fut victime des mêmes illusions ; partout elle crut être poursuivie par les mêmes ennemis ; partout l'animosité des prêtres, des frères, des sœurs, lui rendit l'existence impossible et l'empêcha de gagner sa vie.

A Marseille, elle a essayé de se faire marchande ambulante, mais « dans la banlieue, elle a vu des gens qui chuchotaient et qui disaient : La voilà, il ne faut rien lui acheter. » Elle a reconnu, à ces propos, racharnement du curé de Montmartre, qu'elle qualifie de surfine canaille pétrie de perfidie, et elle s'est dit que puisque, même en fuyant, elle ne pouvait échapper à son animosilé, elle devait se défendre autrement ; d'ailleurs un éclat aurait l'avantage de lui fournir une occasion publique de proclamer ses griefs et d'obtenir justice. Elle part tout de suite pour Paris et y arrive le 5 août 1871. Le lendemain était un dimanche : à 11 heures et demie, vers la fin de la messe, le curé de Montmartre quêtait dans son église. Trois coups de pistolet retentissent; les deux premières balles avaient frôlé M. le curé; la troisième avait frappé la voûte, parce que le suisse avait pu relever le canon de l'arme ; c'est G... qui venait d'accomplir celte tentative d'assassinat.

Quand elle fut interrogée sur cet acte, elle répondit : « Je ne voulais pas le tuer, je voulais simplement le blesser. Je voulais tirer dans les fesses, parce que j'ai entendu dire que dans les chairs ce n'est pas mortel. Je savais qu'on m'arrêterait et que je passerais aux assises. C'est là ce que je cherchais, parce qu'il y aurait eu des journaux, la presse, et que j'aurais pu faire connaître que si j'étais venue une seconde fois en prison, c'était leur faute, aux curés. »

Après cette tentative d'assassinat. G... fut conduite à Saint-Lazare, puis à Sainte-Anne; elle y resta sans subir de traitement. « Tout traitement est inutile, disait-elle, puisque je ne suis pas malade. » Le 20 avril 1872, elle fut internée à la Salpôtrière, dans mon service.

Voici les différents diagnostics portés, lors de son entrée à la Salpêtrière, par les médecins de la préfecture de police, par ceux de l'asile Sainte-Anne, etdans mes certificats immédiats et de quinzaine :

1° Délire de persécution avec surdité et hallucinations de l'ouïe, actes de violence (docteur Legraud du Saulle),

2° Délire de persécutions avec illusions et hallucinations de la vue et de l'ouïe, tentative de meurtre (certificat de l'asile Sainte-Anne).

3" Délire de persécutions avec illusions dè la vue et de l'ouïe, surdité ancienne mais incomplète, accès de fureur et de violence qu'elle cherche ensuite à légitimer.

■i° Actes de violence provoqués par des hallucinations ; très-calme dans l'intervalle des accès.

5° Folie lypémaniaque avec stupeur en rapport avec des hallucinations de l'ouïe ; violences.

Cette femme est arrivée depuis 1870 à la ménopause ; ses fonctions digeslives sont parfaites; sa force est considérable; elle a une diminution notable de l'acuité de l'ouïe qui date de Irès-loin, déjà en 1867 elle avait des tintements d'oreille ; l'odorat est conservé.

Après avoir étudié la malade et employé quelques dérivalifs (caulèros

FOLIE CONGESTIVE.

mastoïdiens, sinapismes, bains de pieds sinapisés tous les jours, etc.), on institue le traitement par les injections sous-cutanées do morphine ; la malade les refuse d'abord, disant qu'il fallait préalablement en référer à l'ambassade belge.

Elle n'admet pas qu'elle ait la moindre maladie mentale : « On veut me faire passer pour malade, dit-elle, parce que ce n'est pas seulement le clergé qui y est intéressé, mais encore la magistrature, gravement compromise, quand on saura ce que j'ai eu à endurer. »

Du l imai au l i juillet, la morphine est portée à des doses croissantes, sans avoir produit d'effets physiologiques marqués; parfois un peu de somnolence, deux fois des vomissements. Le 25 juillet, la morphine avait pour effet de congestionner la face, de faire vomir et saliver la malade, de lui donner de la somnolence, de la diarrhée.

La malade se trouva les jours suivants dans un état de calme très-satisfaisant. Elle était douce et polie, ne résistait (ilus lorsqu'il s'agissait de lui faire l'injection de morphine, et disait : « Il faut prendre patience et courage, un temps meilleur viendra. » La morphine protiuisit encore des effets physiologiques : dinrrhée alternant avec constipation, vomissements, douleurs de ventre; mais peu à peu la tolérance s'établit; le médicament était alors porté à la dose de 8 centigrammes. A la lin de septembre 1872. la malade était agitée, elle chaulait, dansait, avait par instant, le rire niais et saccadé. La physionomie exprimait souvent l'hésitation d'une personne qui cherche; à cette hésitation succédait un éclat de rire; la malade abordait souvent le médecin en se moquant de lui. Un jour, 11 octobre 1872, entrant dans la salle des malades, je trouvai C... riant aux éclats d'une façon convulsive ; je lui demandai pourquoi, et j'obtins la réponse suivante : « Il faudrait qu'une femme, en France, ait le courage de faire ce qu'a fait le rapporteur d'un journal anglais, qui s'est fait passer pour fou, pour voir ce qu'on fait dans les asiles d'aliénés; de même devrait faire une femme pour bien voir qu'on y retient des femmes qui ne sont pas folles, moi entre autres. »

Je porte, pendant le mois d'octobre, la dose de morphine à 10 centigrammes par jour.

4 septembre. — La malade est très-excitée; elle nous dit que nous sommes des menteurs, qu'elle nous exècre autant que nous exécrons les Prussiens.

Les jours suivants, l'état ne s'améliore pas ; la malade a un caractère atroce, elle ricane, elle insulte grossièrement, elle croit, vu sa surdité, que toutes les paroles qu'on dit devant elle sont des injiu-es à son adresse.

Le 18, elle eut ses règles, qui n'avaient pas paru depuis dix mois.

Le 27, dans un mouvement de colère, la malade a frappé avec une chaise une malade inoffensive avec qui elle avait eu une discussion auparavant ; plus tard elle déclara qu'elle me tuerait un jour ou l'autre.

J'ai augmenté la dose de morphine et la portai à 13 centigrammes pendant tout le mois de janvier et de février 1873; la malade avait toujours mauvais caractère, mais elle était calme, elle tricotait toute la journée ; en mars, je diminuai la dose du médicament,

En avril, le caractère était plus violent que jamais ; la malade était exaltée, arrivait vers moi la tête droite, le port méprisant. La moindre observation, le

ÉTIOLOGIE.

iiioiiulrc IVoissement l'irrilaient, et dans les accès du colère ses yeux flaiiibovaient, son visage rougissait. Elle menaçait et même frappait les personnes du' service et les autres malades. Un jour elle blessa grièvement une autre malade, si bien qu'on dut l'isoler. Elle devint alors de moins en moins sociable, passant toutes les journées à se promener de long en large avec une grande précipitation. Elle chantait une espèce d'hymne à la liberté, ramassant tout ce qu'elle rencontrait en fait de chiffons, de bouchons, de morceaux de papier, etc., et cachant soigneusement ses trouvailles dans un petit sac qu'elle plaçait sous son matelas.

Elle écrivait tous les jours une lettre à l'ambassade belge ; toutes ces lettres étaient exactement semblables ; la malade y réclamait sa mise en liberté ou bien son jugement. Dans les dernières, elle disait que si au !22 juillet prochain elle n'était pas sortie, elle se tuerait. Elle n'attendit pas au "2:2 juillet, elle se pendit le l'J avril 1872.

A l'autopsie on trouva, en décortiquant l'encéphale, un épaississement notable des méninges, épaississement marqué surtout dans les régions pariétales.

A ce niveau, une sorte d'exsudat jaunâtre, comme pultacé, existait dans l'épaisseur des méninges, surtout à la face interne de la pie-mère, mais était distincte de la substance cérébrale, dont elle ne provenait certainement pas par déchirure. On trouve une plaque semblable sur la deuxième circonvolution occipitale droite. En quelques endroits, cette couche exsudative présente de petits pertuis qui lui donnent un aspect chagriné.

Elle n'est pas adhérente à la surface corticale. Examiné à l'état frais, cet exsudât présente au microscope : 1° un substratum granuleux, amorphe, renfermant des leucocytes en assez grande quantité ; 2" un lacis de vaisseaux incolores, dont les plus gros ont 4 millimètres) : ces vaisseaux renferment des noyaux fusiformes, mais aucune trace de globules sanguins ; 3" un faisceau de fibres lamineuses entre lesquelles on voit de la graisse, des amas d'hématosine, des globules décolorés, des cristaux d'hématine.

La coupe des circonvolutions pariétales fait voir, surtout au niveau de la deuxième pariétale droite, une décoloration manifeste de la substance corticale, et par places un piqueté jaunâtre. Les circonvolutions voisines ont leur substance grise normale; la substance blanclie est injectée. On ne rencontre pas de granulations dans les ventricules.

Examinée au microscope, à l'état frais, la deuxième pariétale droite présente, dans l'épaisseur de la zone moyenne, de nombreuses cellules infiltrées de granulations graisseuses. D'autres cellules sont arrivées au deuxième degré de la dégénérescence ; les vaisseaux ne sont pas altérés dans une des préparations, mais dans une autre on trouve une houppe de vaisseaux dont plusieurs sont altérés, leurs parois renferment des amas granulo-graisseux, surtout apparents aux points de bifurcation des vaisseaux; ces amas rétrécissent la lumière du vaisseau.

A la zone supérieure, c'est-à-dire à cette partie de la circonvolution qui est en rapport avec l'exsudat décrit plus haut, on trouve un grand nombre de cellules altérées au premier degré, graisseuses, pigmenlées en tout ou en partie; la préparation apparaît comme tigrée ; tous les vaisseaux y sont malades.

La deuxième circonvolution occipitale droite, sur laquelle on trouve une petite plaque d'exsudat, présente quelques vaisseaux altérés comme cidessus, mais aucune cellule malade.

FOLIE CONGESTIVE. . 383

Sur une préparation conservée par l'acide chroniique, puis par ralcool, puis par l'essence de térébenthine et coloriée par le carmin, appartenant à cette circonvolution pariétale dont on avait constaté à l'œil nu la décoloralion, on trouve qu'il n'y a pas d'hypertrophie de tissu conjonctil', mais qu'un certain nombre de cellules ont un aspect granuleux, opaque, que leur noyau est difficile ou impossible à voir; d'autres cellules sont parfaitement saines, les vaisseaux ne présentent pas d'épaississement, les amas granulo-graisseux constatés à l'état frais ont disparu.

Les cellules malades ont un contour irrégulier, on n'y distingue qu'un tronçon de cylindre-axe, mais aucune trace de prolongement secondaire, même aux endroits où le contour est granuleux.

Les coupes perpendiculaires montrent que les vaisseaux ne présentent pas de lésions inllammatoires. Les tubes nerveux que l'on aperçoit en assez grand nombre ne présentent pas de lésions.

Une portion des méninges traitée par l'alcool et le carmin ne présente pas trace de prolifération de noyaux ; on voit seulement sur la préparation quatre ou cinq masses d'hématosine, les parois des vaisseaux ne sont pas épaissies. Les nerfs de la base sont sains.

La moelle est ramollie à la région cervicale. Les deux poumons sont, par suite de la pendaison, petits, légers, crépitants sous les doigts, couleur lie de vin, on y remarque des points bleuâtres, sous-pleuraux, gros comme des têtes d'épingle.

Cœur de volume normal, chargé de graisse.

Tous les diagnostics portés sur l'état mental de M"" C... au début de la maladie (aoijt 1871) indiquent qu'il s'agissait d'une Iblie simple, sans tendance à la paralysie générale. Le traitement institué et les bons effets qu'on a obtenus pendant un certain temps confirment le diagnostic. Cependant il faut remarquer que la morphine n'a produit que pendant quelques jours ses effets physiologiques, et, comme je l'ai souvent remarqué, cette tolérance invincible est d'un pronostic fâcheux. Dix-huit mois après, la maladie avait nettement les caractères d'une folie congestive : colères violentes, regard hautain, excitabilité, agitation; c'est dans cet état que C... mit fin à ses jours, et les lésions qu'on trouva dans les méninges et dans son cerveau (épaississcment des méninges, exsudât) permettent de croire qu'une paralysie générale était en train d'évoluer. Nous prenons donc là, sur le fait, la transformation d'une folie, simple d'abord, puis congestive, en paralysie générale.

ETIOLOGIE.

RÉSUMÉ

Étiologie. — Iiinuence île riiérédité. Mauvaise hygiène morale. Iiilluences cxpansives et dépressives, de longue durée. Auibilion. Evénements politiques. Dissensions intestines. Malheurs domestiques. — Ces influences amènent, soil la folie simple, soit la folie paralytique, suivant Tàge, le sexe et le tempérament; elles seront d'autant moins pernicieuses que l'individu qu'elles atteindront sera mieux préparé pour la lutte, c'est-à-dire qu'il aura reçu une meilleure éducation.

Influence du travail intellectuel exagéré, des phénomènes propres à avertir que la limite physiologique a été dépassée.

Abus de régime, de tabac.

Du milieu social.

De la folie paralytique dans l'armée. Influence du milieu cosmique.

Coups et chutes sur la tète. Insolation. Pellagre. Diabète. Epilepsie.

Influence des maladies aiguës, de la suppression de la sueur, de la menstruation, de l'allaitement. — Influence des névralgies généralisées de longue durée.

La folie simple et la folie congestice peuvent encore amener la folie paralytique.

Il existe en effet, entre la folie simple et la folie paralytique, un haut degré de parenté ; c'est tellement vrai, qu'on voit les deux maladies être amenées par les mêmes causes. Il est très-difficile quelquefois de les différencier au début. A chaque pas, en pathologie, on est arrêté par des difficultés de même ordre, quand il s'agit de différencier l'une de l'autre deux maladies à leur début, surtout si ces deux maladies évoluent en prenant pour siège le même organe; il n'est donc pas étonnant que la folie simple puisse amener la folie paralytique.

Ce que j'appelle la folie congestive peut également aboutir à la paralysie générale.

Patitogcnie. — La paralysie générale est une maladie inflammatoire : l'anatomie pathologique, la symplomatologie, le prouvent; cette origine inflammatoire est d'ailleurs acceptée par les meilleurs esprits.

Le processus inflammatoire est soumis, dans l'encéphale, aux mômes lois que dans les divers organes ; il s'opère au moyen de paralysies vaso-motrices et par le fait de la dilatation active des vaisseaux capillaires.

Ces phénomènes vaso-moteurs peuvent se rencontrer dans un organe à l'exclusion des autres; et quant aux causes de ces phénomènes vaso-moteurs, souvent elles nous échappent, d'autres fois nous pouvons les trouver dans l'irritation de l'organe congestionné, d'autres l'ois enfin dans l'irritation d'un organe éloigné.

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