GÉNÉRALISATION DU DÉLIRE
CHAPITHE X
Pbysioisgle pathologique.
Nous venons d'étudier les diverses iulluences qui finissent par déterminer, surtout chez les individus prédisposés, un état inllaminatoire plus ou moins aigu de l'axe cérébro-spinal. Nous avons vu, d'autre part, que la lésion qui était primitivement d'origine vasculaire ne tardait pas à amener des lésions secondaires dans les éléments nerveux; nous avons étudié les symptômes par lesquels se traduisent ces lésions, soit primitives, soit secondaires, de l'axe cérébro-spinal.
Il nous resterait à jeter un coup d'œil d'ensemble sur tous ces points, de façon à voir s'il existe un rapport entre une lésion donnée et un symptôme donné.
Pour ce qui est des symptômes d'ordre soma tique, le travail a été fait dans le cours de cet ouvi'age, car à chaque symptôme nous avons cherché à l'expliquer, et nous sommes parfois arrivé à déterminer d'une façon suffisamment précise le rappoi t qui existait entre telle lésion et telle manifestation. C'est ainsi, pour ne citer que quelques exemples, que nous avons démontré que le tremblement fibrillaire de la face, de la langue, était en rapport avec une lésion des cellules d'origine de l'hypoglosse et du facial; que la perte de l'odorat était due aune altération du nerf olfactif entouré par un manchon de méninges hyperhéiniées; que les troubles d'ordre ataxique dans les membres étaient liés à une lésion de la partie postérieure de l'axe spinal (moelle et méninges) ; que les troubles graves de la nutrition, qui caractérisent la troisième période de la maladie, étaient surtout en rapport avec un état particulier du liquide sanguin ; que l'inégalité persistante des pupilles tenait le plus souvent à une lésion définitive des noyaux du moteur oculaire commun (1).
De même nous avons insisté sur les lésions cérébro-bulbaires capables d'expliquer le tremblement de la parole, lebégayement et le bredouillement. Nous avons dit que ces divers troubles du
(1) Voy. à ce sujet, Fano, Journal d'oculislique, octobre 1876. A. VOISIN. Paralysie.
langage articulé étaient d'ordre ataxique; qu'ils étaient la conséquence d'un défaut d'harmonie dans les actes coordonnés qu'accomplissent les muscles animés par les nerfs bulbaires; que les lésions qui causaient ce défaut d'harmonie étaient des lésions vasculaires et des lésions des cellules bulbaires. Nous avons vu aussi que le mutisme pouvait tenir à un défaut absolu d'idées, mais qu'il tenait parfois à des lésions somatiques parfaitement appréciables (lésions de la circonvolution de Broca, ou lésions du corps strié et des fibres qui font communiquer les circojivolutions avec les noyaux bulbaires ; dégénérescence des nuisclcs de la langue; lésions très-avancées des noyaux des nerfs bulbaires).
Pour d'autres troubles somatiques, il nous a été impossible de donner une interprétation aussi satisfaisante : c'est ainsi que la cause anatomique des phénomènes épileptiformes nous échappe, en ce sens que ces phénomènes sont quelquefois liés à des lésions relativement considérables, et que rien n'autorise à affirmer que c'est tel département de l'axe cérébro-spinal plutôt que tel autre, qui est le point de départ des phénomènes convulsifs observés.
Le problème devient bien plus difticile encore lorsqu'il s'agit d'interpréter les phénomènes d'ordre psychique, d'expliquer, par exemple, le délire ambitieux, le changement de caractère, l'affaiblissement progressif de l'intelligence, le délire hypocondriaque, etc. Nous allons cependant l'aborder, et, sans avoir la prétention de le résoudre d'une façon complète, nous espérons parvenir k élucider certains points de détails. Cette étude sera aussi pour nous l'occasion de rappeler les travaux de nos devanciers.
Il s'agit de considérer séparément le délire ambitieux, le délire mélancolique, le délire hypocondriaque. Mais ces diverses formes de délire ont deux caractères communs; ce sont eux qu'il est logique d'étudier tout d'abord pour voir si l'anatomie pathologique peut les interpréter d'une façon suffisante. Ces deux caractères communs sont les suivants : a. Le délire des aliénés paralytiques est toujours un délire général ; h.W est toujou; accompagné d'un certain degré de débilité intellectuelle.
u. — Le délire des paralytiques est toujours général parce qu'il
CARACTÈRES ANATOMiOlJES DE LA DÉMENCE PARALYTIQUE. 387
est en rapport avec des lésions diffuses. Le délire pai'alytiquc n'est jamais partiel, ou, s'il l'est dans le début, il ne le reste pas longtemps, ce processus inflammatoire qui envahit indistinctement toutes les parties de l'appareil nerveux doit nécessairement en troubler les diverses fonctions : de là, la généralisation du délii-e. La mémoire, le jugement, la sensibilité affective, le caractère, sont également et simultanément altérés. Cette manière d'expliquer pourquoi le délire des paralytiques est un délire général, nous semble de nature à corroborer l'opinion de Delasiauve sur les délires généraux, opinion basée nniquement sur des considérations psychologiques. Pour Delasiauve, le délire est nécessairement général chaque l'ois que telle ou telle fonction de l'intelligence est lésée, à cause des connexions intimes qui existent entre les diverses fonctions intellectuelles : l'attention fixe les conquêtes de la mémoire, l'imagination les féconde, le jugement les utilise; toute irrégularité partielle entraîne l'irrégularité de l'ensemble, tandis qu'un délire qui porte sur des facultés morales ou instinctives peut être partiel, car les sentiments sont indépen dants les uns des autres, de même les instincts loin de s'impM- (juer s'excluent l'réquenrment. Ce n'est que dans des cas exceptiomiels que la lésion de la paralysie générale débute spécialement par telle on telle partie de l'appareil cérébral, on a alors affaire à des paralysies générales frustes, dont la symptoniatologie peut variei'à l'infini. D'ailleurs, la lésion finit le plus souvent par se généraliser.
h. — Le délire des paralytiques est toujours accompagné d'un certain degré de débilité intellectuelle : ceci découle comme corollaire de la proposition que nous venons d'émettre. Cette débilité est sans doute en rapport avec la lésion des parties antérieures du cerveau, lesquelles n'échappent jamais à l'atteinte du processus inflammatoire.
Dans certains cas, la débilité intellectuelle est le plus saillant de tous les troubles psychiques ; la maladie mérite alors le nom de démence paralytique : dans ce cas, au dire de Calmeil, « l'anatomie pathologique ne révèle aucune lésion spéciale, le cerveau est aussi congestionné que dans les cas où il y a du délire maniaque, et il serait impossible au plus habile de dire si tel cerveau de fou paralytique, étudié à l'amphithéâtre, ap|)artenait à
m l'HYSIOLOGlE PATHOLOGIQUE.
un paralytique dément, ou à un paralytique maniaque, ou à un paralytique mélancolique ».
C'est ce que Calmeil fait remarquer en divers passages. Ainsi, par exemple, à propos de sa 67" observation , il écrit : « Les symptômes notés sur M'^'^E.... avaient été ceux d'une démence lente et progressive, compliquée de symptômes toujours croissants d'afïiiiblissemont musculaire. Les altérations anatoniiques ne différaient cependant pas, dans cette circonstance, de celles qu'on a coutume de rencontrer dans les cas de paralysie générale avec fureur ou avec délire mélancolique. Il faut, ajoute-t-il, conclure de ce fait, comme de beaucoup d'autres, que nos investigations anatoniiques ne nous montrent qu'une partie des modifications que les centres nerveux sont k même d'éprouver pendant le cours des phlegmasies qui peuvent les atteindre. »
11 y a cependant quelque chose de particulier dans la paralysie générale à forme de démence paralytique, c'est l'évolution lente de la maladie et sa plus grande fréquence chez les femmes. Ceci, malgré le plus profond respect que nous professons pour les opinions de Calmeil, nous a fait douter de son interprétation, et nous sommes enclin à penser (jue chez les fous paralytiques, dont le trouble intellectuel ne consiste que dans la démence, la lésion cérébrale procède d'une façon particulière. Chez eux, la lésion cérébrale nous semble rester pendant très-longtemps uniquement vasculaire, n'intéressant que très-peu l'élément nerveux, portant beaucoup plus sur le cerveau que sur les méninges, de là encore le peu de complications épileptiformes ou apoplectiformes ; c'est dans ce cas que l'on observe surtout de l'athérome des petites artères du cerveau. Depuis longtemps, nous avons remarqué que l'athérome artériel avait plus de tendance à se produire chez la femme que chez l'homme. Cette observation corrobore notre interprétation, puisque tout le monde sait que la paralysie générale à forme démente est plus fréquente dans le sexe féminin.
C'est à l'affaiblissement intellectuel qu'il faut rapporter certains troubles de la parole, tels que l'ànonnement, l'habitude qu'ont certains malades de répéter comme un écho les derniers mots des phrases qu'on prononce devant eux, l'habitude d'employer d'une façon abusive le mot chose, macJiiuc, pour remplacer un mot qui manque. La parole hésitée et traînée est également
(l\riSES ANATOMIQITES DU nÉÎJRE AMBITIKtIX'. 089
due à un certain retard dans la production dos idées. Ce sont là des troubles de langage qui méritent le nom de troubles intellectuels, par opposition aux troubles ataxiques et paralytiques que nous avons étudiés sous le nom de tremblement de la parole, de bégayement et de bredouillement.
Après ces quelques aperçus généraux, abordons l'étude des diverses formes de délire, en commençant par la plus connue, la plus fréquente, et certainement la plus curieuse, par le délire aml)itieux. Faut-il en chercher l'explication dans un état anatomique spécial? Telle est la tendance de Bayle, de Raillarger, de Gubler. Ces auteurs prétendent que le délire ambitieux coexiste avec un état de congestion encéphalique. Gubler pense même que le délire dépressif est en rapport axec un état d'anémie de l'encéphale. Cette opinion, consignée dans les Commentaires (hérapeutiques de Gubler, à propos de l'étude du bromure de potassium, a été développée dans la thèse de Materne; malheureusement, elle repose sur un trop petitnombre défaits. D'ailleurs, nous avons vu bon nombre d'autopsies de paralytiques mélancoliques dont le cerveau présentait un étatcongestif évident.
Voici comment s'exprimait Bayle à propos de la pathogénie du délire ambitieux (1 ) :
« Peut-on déterminer quelles sont les causes ou mieux les conditions physiques du délire ambitieux? Cette question est de la |)lus grande difficulté : sans nous flatter d'y avoir répondu d'une manière tout à fait satisfaisante, nous espérons cependant avoir approché le plus près possible de la vérité. Nous regardons ces idées comme l'effet indirect de l'action qu'exercent sur la substance corticale, et par suite sur le cerveau tout entier, la congestion sanguine de la pic-mère et l'inflammation de la face interne de l'arachnoïde, lésions qui existent toujours simultanément dans la maladie que je décris. Donnons les preuves de cette proposition.
» 1" On trouve constamment, à l'ouverture du cadavre des indi • vidus qui succombent à cette affection, une injection très-considérable de la pie-mère, dont le degré est souvent proportionnel au délire ambitieux qui domine les malades.
(1) Bayle, Maladies du cerveau, p. ^11.
» 2" La méningilo chronique reconnaît pour cause prochaine une congestion cérébrale, qui tantôt survient tout à coup, et lantôt s'établit lentement et d'une manière progressive. Les attaques apoplectiques auxquelles elle donne lieu, sont souvent immédiatement suivies de la manifestation des idées dominantes de richesse et de grandeur.
j) 3° Des émissions sanguines abondantes faites à propos dans les première et seconde périodes, dominent souvent et font cesseï' (juelquefois ces idées d'une manière prompte. Mais si la congestion augmente, ou s'il survient une nonvelle attaque apoplectique, le délire ambitieux devient plus considérable, ou éclate de nouveau, s'il était dissipé. Les observations de la première partie de cet ouvrage nous offrent des preuves multipliées de cette proposition ( i). y>
Bayle, un peu plus loin, fait cependant remarquer que l'injection sanguine de la pie-mère n'est pas « la seule condition des idées ambitieuses dominantes; car s'il en était ainsi, dit-il, ces idées devraient se rencontrer chez les individus qui ont été frappés d'attaques de congestion cérébrale simple, ce qui n'est point.
s> Il faut donc admettre une seconde cause, et cette seconde cause consisterait en une irritation ou en une inflammation de la surface interne de l'arachnoïde cérébrale. »
Baillarger s'est de même appuyé sur l'observation, pour soutenir cette théorie, et à la lecture d'une de ses observations de l'Appendice au Traité de Griesinger, on serait porté à adopter pleinement cette manière de voir (2). Mais plus loin, Baillarger lui-même a relaté des cas de paralysie générale à forme dépressive avec état congestif du cerveau, démontré par l'autopsie.
Faut-il chercher dans les influences morales une raison pour expliquer le délire ambitieux? ce délire n'est-il, comme le soutient Lefebvre, que l'exagération des tendances de l'époque actuelle? Le délire dépressif, au contraire, serait-il dû plus spécialement à des influences dépressives? Cette opinion est passible de diverses objections d'un poids considérable : et d'abord pourquoi le délire ambitieux s'observe-t-il chez les pauvres à ambition bornée, chez les paysans lombards qui sont loin d'être dans le courant de la
(1) Bayle, Maladies du cerveau, p. 547.
(2) Baillarger. Appemlice au Traité de Gnesimier, p. 625.
CAUSES ANATOMIQllES DU DÉLIIIR MÉLANCOfJQUE. 391
civilisation? Pourquoi s'observe-l-il parfois chez les sujcis qui deviennent paralytiques à la suite d'impressions morales pénibles et longtemps prolongées, à la suite d'influences diamétralement opposées à celles qu'accuse le D' Lefebvre?
Phijsiolorjie pathologique du délire mélancolique. — Quant au délire mélancolique, nous avons vu qu'il était impossible de l'expliquer par l'état anémique de l'encéphale; car nous avons observé bon nombre de cas de délire mélancolique avec congestion. Les observations de Big... (p. 364) et de Gris... (p. 366) entre autres, en font foi.
Après avoir exposé les opinions des auteurs, il nous reste à dire la façon dont nous comprendrions la cause intime du délire ambitieux et du délire mélancolique.
Pour nous, le délire ambitieux appartient en propre et uniquement à la maladie lorsqu'elle est simple, limitée au cerveau, à la pie-mère et à l'arachnoïde; lorsqu'elle n'est pas compliquée de lésions de la dure-mère ni des nerfs de la base du crAne pouvant causer des douleurs cérébro-crâniennes ; lorsqu'il n'existe pas de lésions spinales et des névralgies qui en sont la conséquence. Le délire ambitieux a pour cause intime l'hyperhémie cérébrale, la turgescence et l'irritation des cellules de l'encéphale, et un sentiment de bien-être, comparable à celui qu'on éprouve après un bon dîner pendant cette période de fluxion générale qui le suit. Quant au délire mélancolique, il existe lorsque la maladie est compliquée de lésions de la dure-mère, des nerfs crâniens, de la moelle épinière. Les paralysés généraux sont alors tourmentés par de la céphalée, par des névralgies, par des sensations viscérales douloureuses, dépendant ou non de troubles des nerfs trophiques. C'est ainsi qu'on observe, chez ces malades, de l'inflammation des intestins, des ulcères simples, des lésions variées, etc., etc., dont ils éprouvent les effets pénibles sans en avoir la perception et la conscience bien nettes.
Nous avons pu souvent constater que le délire mélancolique était en rapport avec des phénomènes morbides d'organes, de viscères et de nerfs crâniens ou autres. L'étude que nous avons faite des prodromes et de la période intermédiaire montre suffisamment la fréquence de ces sensations chez ces malades ; mais tandis que dans la péi'iode prodromique ils perçoivent ei
m PHYSIOLOGIE PATIIOLOrTlQIIE.
devinent les phénomènes ressentis, ils ne les perçoivent plus distinctement, ne peuvent plus s'en rendre compte lorsque la maladie est déclarée, et ils ne sauraient les décrire. Les seules manifestations qui font comprendre leur malaise et leurs soufnces aux personnes de leur entourage qui les connaissent bien, sont un besoin de mouvement, de l'agitation, de la mauvaise humeur et des pleurs.
Ces phénomènes morbides établissent un point de contact de plus entre la folie simple et la paralysie générale. La physiologie pathologique du délire est la môme : mais tandis que les lésions de la paralysie générale détruisent les sources du jugement, de la causahté, de la mémoire; dans la folie simple, les facultés générales ne sont que troublées, viciées, dans leur fonctionnement.
Le délire mélancolique peut encore être la conséquence d'hallucinations irritantes, injurieuses. Or, si l'on songe à la fréquence des altérations des couches optiques, de ses vaisseaux et de ses cellules dans cette maladie, et au rôle des couches optiques dans les phénomènes de sensibilité et des sens spéciaux, on comprendra l'importance que peuvent prendre ces lésions dans la pathogénie de sensations pénibles et d'hallucinations. J'ai observé maintes fois de ces altérations lorsque le délire inélancolique avait été observé pendant la vie.
Il se passe du reste ici pour la paralysie générale, ce que l'on observe dans la folie simple. J'ai communiqué à Ritti des autopsies très-significatives à ce sujet (1), qui prouvent que le délire mélancolique aigu simple avec hallucinations peut être en rapport avec une hyperhémie très-nette de l'une ou des deux couches optiques (^2).
Mais il ne faut pas étendre cette explication à tous les cas, el dire, comme Austin, d'une façon absolue, que le délire mélancolique, avec ou sans hallucinations, est toujours lié à un état morbide des couches optiques. Aux objections faites par S. Kae (.'i) à cette manière de voir, il faut ajouter qu'on peut faire des autopsies de fous paralytiques mélancoliques, sans trouver de lésions dans les couches optiques.
(1) Ritti, thèse. Paris, 1874.
(2) Pl. XIV (fig. 5).
(3) Edinburg, Médical journal, avril 1860
CAUSES D{J DÉLIRE MÉf.ANGOLIQUE. 393
Relativement aux influences morales, on doit être tout aussi réservé. On serait porté à croire, à priori, que les influences dépressives longtemps prolongées chez un individu qui devient ultérieurement Ibu paralytique, doivent retentir sur le caractère de son délire et lui donner une teinte mélancolique. Cette opinion ne serait pas le moins du monde conforme à la vérité, si l'on en croit Lunier (1), qui a eu occasion d'étudier l'influence des circonstances extérieures sur le caractère du délire.
Pour Lunier, quelle que soit la forme de la folie, la nature du délire n'est pas en rapport avec la nature de la cause perturbatrice. Ainsi, tandis qu'en temps ordinaire on rencontre sur 100 cas de maladies mentales, 18 cas de folie paralytique, 9 formes mal déterminées, 'M formes expansives, 43 formes dépressives; chez le même nombre de malades dont la folie a été causée par la guerre, on rencontre 8 cas de folie paralytique, 14 formes mal déterminées, 39 formes expansives, 39 l'ormes dépressives. D'après ces données, on est en droit de s'atlendre à ne rencontrer le délire mélancolique ni plus ni moins fréquemment dans les folies paralytiques déterminées par les influences dépressives de 4870-1871, que dans les folies paralytiques ordinaires. Le dépouillement des observations de paralysie générale, rapporté par Lunier, vient, en effet, corroborer cette opinion. Sur 25 cas de paralysie générale, reconnaissant pour cause déterminante les événements de 1870-1871, on n'a rencontré que dans 6 cas le délire mélancolique : deux fois le délire mélancolique exista au début de la maladie, une fois il alterna tous les deux jours avec de l'excitation , une fois enfin il se montra dans la période intermédiaire.
Pour nous, cependant, malgré ces assertions et ces chiffres, nous ne pouvons pas nous refuser à admettre l'influence des causes déterminantes de la folie sur la forme du délire ; cela esl incontestable pour ce qui est de la folie simple, et relativement à la folie paralytique, nous avons vu trop de paralysies générales à forme mélancolique depuis sept ans, pour pouvoir nier l'influence des tristes événements de 1870-1 871. Il faut bien se rappeler que la paralysie générale est une maladie à marche lente, dont
(1) Lunier, Del'influenee des évéïienifiils di- 1870-1871 s\tr le inoinrniPiil de l'aliénation mentale en France.
394 PHYSIOLOGIE PATH0I>0GIO[iK.
le germe peut remonter aux événements de 1870- J 87 1 , et dont les manifestations n'ont pu être sensibles que tleux ou trois ans après et même plus, c'est-à-dire ultérieurement au travail de Lunier. Dans bon nombre d'observations d'un mémoire écrit en 1873 (1), on peut voir mentionnée cette pln-ase : «: La maladie a commencé pendant le siège de Paris. y> D'ailleurs les relations entre les causes de la maladie et la forme du délire sont très-nettes, dans les observations 1, 7, 13, 18, 19, 22, 24, 25, 20, 43, 48, 50, 57, 90, 121, 119, 238, de ce môme mémoire.
Nous ne voulons pas terminer ce qui a rapport à l'influence des causes morales sur le caractère mélancolique du délire, sans parler de la mélancolie produite par des idées de grandeur. Le délire des grandeurs n'est pas toujours l'indice d'un bonheur parfait. « Les souverains des petites maisons déplorent parfois avec amertume l'injustice de leurs prétendus sujets, ils se figurent qu'ils sont d'une origine illustre, et qu'on leur a substitué, pour des raisons politiques, des individus de basse origine. » Ces idées sont pour eux la source d'un véritable délire de persécution sur lequel Foville fds a appelé l'attention : ces idées se rencontrent surtout dans la folie congestive et dans la folie systématique, mais on peut les voir au début de la paralysie générale.
Tandis que le délire mélancolique proprement dit est parfois produit par des hallucinations de la vue, de l'ouïe, etc. , le délire hypocondriaque est plutôt le résultat d'illusions de la sensibilité générale : il ne faut pas oublier que les lésions delà folie paralytique ne sont pas seulement cérébrales, mais que tous les appareils de leur économie sont plus ou moins vite, et plus ou moins profondément lésés. Nous avons vu que leur sang n'a certainement pas la consistance et la constitution du sang normal ; leurs intestins, leur Ibie, leurs reins, leur cœur, leurs poumons, leur moelle épinière et ses méninges, sont, comme leur cerveau, lésés dans leur constitution et dans leurs diverses fonctions; c'est ce que démoiitie très-bien un travail de Dufour, médecin adjoint de l'asile de Brou (2).
(1) Concours pour le prix Lefèvre 1873.
(2) Dufour, Note sur les aUéraUonx du fine, du cœur et des reins che-: les aliénés (Ann. inéd.-psijchol., 1876.)
CAUSES DU DÉLIRE HYPOGOiNDRIAQUE. :i95
De là, sans aucun doute, des troubles variés que les malades traduisent l\ leur façon propre et avec un raisonnement entaché de débilité, en disant qu'ils ont les intestins bouchés, leur foie pourri, la tête complètement vidée : une malade qui a d'habitude des bourdonnemenls d'oreille, prétend qu'elle a dans l'oreille droite ime souris qui y pourrit. D'une façon générale, il faut se garder de considérer le délire hypocondriaque comme nn délire survenant sans motifs, sans malaises, sans douleurs. Le délire hypocondriaque simple a, en général, pour raison d'être une lésion somatique passagère quelquefois, et alors elle échappe à l'analyse, permanente le plus souvent; on peut dès lors la constater à l'autopsie (maladies de l'utérus, lésions du plexus solaire) (i). A plus forte raison, doit-on penser que le délire hypocondriaque des fous paralytiques n'est pas sans reposer sur quelque fondement; d doit être, dans la plupart des cas, en rapport avec des lésions organiques et viscérales. On rencontre chez les paralysés généraux des lésions variées que nous avons étudiées, qui sont parfois si profondes, qu'on est en droit de s'étonner de ne pas voir plus souvent du délire hypocondriaque. Les douleurs névralgiques produites par les lésions de la moelle épinière et de ses méninges ne sont pas les seules qu'on observe dans la paralysie générale ; nous avons vu au chapitre précédent, que souvent, bien longtemps avant l'apparition de la paralysie générale, les malades étaient tourmentés par des douleurs névralgiques, et ces douleurs, qui peuvent persister lorsque la paralysie générale est déclarée, peuvent encore expliquer certains cas de délire mélancolique et de délire hypocondriaque. Ce sont des troubles de sensibilité qui font dire aux malades qu'ils n'ont plus de jambes : le raisonnement n'étant plus là pour rectifier les appréciations, les malades portent un jugement qui nous semble absurde et non fondé, mais qui a sa raison d'être dans les sensations éprouvées. Chez un malade qui prétendait avoir une double langue, il y avait embarras de la parole, c'est peut-être cette gêne dans l'articulation des mots qui lui avait suscité l'idée d'une double langue, dont « l'une, accessoire, s'enroulait autour de la première et en empêchait le libre fonctionnement ». Chez les
(1) A. Voisin, Leçons sur les maladies mentales, p. 94.
396 l'HYSIOLOGIE PATHOLOGIQUE.
individus qui disent avoir l'estomac bouché, le gosier bouché, l'intestin bouché, nous croyons que ces idées hypocondriaques sont le résultat d'illusions, et que ce sont des spasmes, de la constipation, qui donnent naissance à ces conceptions délirantes (1). Nous nous rappelons avoir vu un officier, interné plus tard à Charenton, qui, après avoir présenté pendant cinq mois le délire de satisfaction, comme on ne le rencontre que dans la paralysie générale, fut pris un matin du délire hypocondriaque : il disait qu'il était bouché et il refusait absolument de manger; le lendemain, comme il n'avait pas encore mangé, on insista tellement pour qu'il prît une cuillerée de potage, qu'il finit par s'y résoudre, et sitôt cette première cuillerée prise, le malade dit qu'il était débouché et il continua à manger sans trop do difficulté. Cette obstruction était-elle autre chose qu'un spasme du pharynx? L'idée de spasme se présenta tout de suite à l'esprit du chef de service (le professeur Villernin). Baillarger a d'ailleurs noté ce fait chez les malades qui refusent de manger, c'est que sitôt que, de gré ou de force, on leur a fait prendre quelque aliment, ils peuvent continuer à manger d'eux-mêmes. Le spéculum buccal nous parait bien propre à faire cesser ces spasmes du pharynx, aussi l'employons-nous alors de préférence à la sonde qu'on passe par le nez pour l'alimentation forcée. La cessation du refus de manger a suivi immédiatement, dans plusieurs cas, l'introduction du spéculum bucco-pharyngien que j'appliquais sur des malades atteints de cette variété de délire.
Quant à la constipation, elle est aussi probablement la cause, chez beaucoup, de délire hypocondriaque. Un officier de marine était atteint depuis deux ans de paralysie générale. Il se disait bouché, se plaignait de douleurs vagues dans les entrailles tant qu'il était constipé; il restait pendant cinq ou six jours sans aller à la selle, et tous les médicaments échouaient contre cette constipation . La podophille n'avait pas encore été essayée ; l'administration de ce purgatif parvint à provoquer des selles régulières, et du jour où les fonctions alvines reprirent leur cours normal, on vit disparaître les idées hypocondriaques. Le malade est aujourd'hui dans une période de délire expansif. Bien certainement, entre cette dis-
(1) Yoy. à ce sujet. X. Rota, De l'influence des lésions physiques el ries a/]eflio)is nn/nniqiies sur In forme du délire cliei les (iliéiiés. Thèse de Paris, 1849.