CHAPITRE XI
Anatomie pathologique.
L'étude de l'analomie pathologique doit être faite suivant que la maladie a présenté la forme aiguë ou la forme chronique, La description histologique suivra la description de la forme et dos lésions visibles à l'œil nu.
Forme aiguë. — L'anatomie pathologique de la paralysie géné-
raie aiguë des aliénés a été fort bien étudiée par M. Calmeil, à propos de ce qu'il appelle la périencéphalite à forme insidieuse, et par Parchappe (1) au chapitre P'' de son Traité sur la folie, à propos des folies aiguës terminées par la mort, et au livre II de ce même traité.
Le crâne présente des altérations qui consistent en une teinte violacée de son tissu -,et en particulier de la substance diploïque; sitôt qu'on a enlevé la boîte crânienne, on constate, dans quelques cas, que les circonvolutions se dessinent à travers la dure-mère et semblent vouloir faire hernie. On trouve au microscope une congestion énorme des canaux d'Havers.
La dure-mère offre, dans ces cas, une teinte violacée, surtout le long du sinus longitudinal inférieur. Les vaisseaux les plus fins de la pie-mère sont injectés et distendus par du sang, et la membrane présente un aspect ecchymotique et des suffisions sanguines de plusieurs centimètres de diamètre; l'arrachement de la pie-mère amène l'écoulement d'une grande quantité de gouttes de sang par les capillaires déchirés, la pie-mère est infiltrée de sérosité et sa surface présente fréquemment (pl. II, fig. 4) une apparence couenneuse constituée par un coagulum fibrino-albumineux que l'on trouve plus abondant sur le trajet des principaux troncs vasculaires.
Un liquide d'apparence purulente est quelquefois mêlé à cette sorte dégelée; la matière fibrineuse existe en plus grande abondance aux régions supéro-externes de chaque hémisphère, et dans l'espace interpédonculaire, au voisinage de la protubérance.
Les adhérences de la pie-mère avec la substance grise sont fréquentes, même à cette période (2). Cette membrane est, dans quelques cas, sèche et rouge ; il est enfin des cas où la cavité nrachnoïdienne renferme des caillots. Les examens microscopiques apprennent que le liquide qui suinte de la pie-mère ainsi injectée renferme d'innombrables globules de sang, de petits noyaux amorphes, d'autres à grains fins; le produit d'apparence couenneuse est représenté au microscope par de la fibrine, des globules pyoïdes en grand nombre, du plasma non coagulé chargé lui-même de globules sanguins.
(1) Pai-cliappc, Traité de la folie, 1841, p. 5 à 51 ot 148 à 272. /2) Pl. XIV, fi^r. 2.
- SUBSTANCE CORTICALE. 407
Dans les formes aiguës, la substance corticale (surtout celle des circonvolutions supérieures) présente, pnr places, une apparence chagrinée et érodée, est molle, facile à séparer avec le manche du scalpel; dans sa profondeur, on voit une teinte violette avec des reflets violets très-vits ; on y trouve des traînées vasculaires. On voit au microscope d'innombrables fdets vasculaires dont la paroi adventice et la gahie lymphatique peuvent être surmontées par des noyaux de nouvelle formation, de forme arrondie, faciles à colorer par le carmin et surtout parl'hématoxyline. Dans les cas suraigus, cette lésion périvasculaire n'a pas eu le temps de se former, et l'on ne trouve qu'un état de réplétion sanguine des capillaires les plus fins. On trouve encore des hématies libres isolées ou en nappes, et des éléments nucléaires semblables à ceux qu'on voit apparaître dans presque tous les blastèmes exsudatifs.
La substance l)Ianche es,t fortement hyperhémiée et laisse échapper beaucoup de sang par les pertuis vasculaires coupés. Dans les ventricules latéraux, on trouve une injection considérable des vaisseaux qui rampent sur leurs parois, et dans la direction du taenia une sorte de gelée demi-transparente, à la surface de laquelle on voit quelquefois un granité fin, qui peut même donner au doigt une légère sensation de rugosité.
Noyaux opto-striés. — Le corps strié est assez fréquemment hyperhémié; sa teinte est quelquefois violacée et sa substance maculée de taches ecchymotiques.
La couche optique présente aussi parfois de la rougeur.
La pie-mère cérébelleuse est souvent injectée, et par l'examen microscopique on peut constater dans son épaisseur des globules de pus, des éléments pyoïdes, des éléments granuleux amorphes.
La substance corticale du cervelet présente fréquemment une teinte violacée et même noire ; sa substance blanche est d'une coloration rouge, .et l'examen microscopique permet d'y constater de nombreux globules sanguins. La protubérance est hyperhémiée et souvent comme comprimée par les membranes et par l'exsudat plastique qui la couvrent.
La moelle allongée est aussi fortement vascularisée.
La dure-mère rachidienne est rouge dans les formes aiguës, ainsi que l'arachnoïde et la pie-mère; ces deux dernières mem-
brancs sont opaques et épaissies ; on trouve dans la cavité sousarachnoïdienne de la sérosité trouble. Le tissu médullaire luimême est très-rouge, et la moelle présente des étranglements annulaires qui la réduisent au volume d'un tuyau de plume ; dans un certain nombre de cas, la moelle est, dans sa totalité, ramollie et en bouillie; dans d'autres cas, le ramollissement occupe la substance grise centrale seule.
Lésions viscérales. — Les viscères thoraciques et abdominaux participent fréquemment â l'hyperhéraie cérébrale; on trouve souvent les lésions de la bronchite, de la pleuro-pneumonie, et de maladies abdominales, si bien que Calmeil a pu dire : « Ces résultats établissent d'une manière à peu près certaine que les personnes atteintes de ces périencéphalites aiguës sont en général singulièrement prédisposées à toutes les inflammations. »
La membrane interne de l'aorte est rouge et même violacée. L'estomac est ordinairement injecté; sa muqueuse, d'un rouge vif, est ramollie, si l'on juge par la facilité avec laquelle on peut la détacher par le grattage avec l'ongle.
Le foie, les reins sont hyperhémiés, ainsi que l'utérus; la rate est ausîmenlée de volume et ramollie.
En résumé, les lésions de la paralysie générale aiguë sont identiques à celles qu'on rencontre chez les sujets qui meurent de congestion cérébrale, chez un bon nombre de ceux qui succombent à l'encéphalopathie rhumatismale, à la méningite aiguë, à l'intoxication par l'alcool, à la suite de manie post-puerpérale, de fièvre typhoïde, de variole, etc. Ce sont, en somme, les caractères de la congestion cérébro-spinale aiguë.
Forme chronique. — Le crâne présente toujours une injection plus ou moins vive, surtout dans le diploé. Son épaisseur est quelquefois augmentée.
Les membranes offrent des altérations de même nature, soit qu'elles enveloppent le cerveau, soit qu'elles enveloppent la moelle; nous étudierons donc à la fois les méninges cérébrales et spinales (i).
Dure-mère cérébrale et spinale. — La congestion des vaisseaux de la dure-mère et l'augmentation de leur volume sont constantes. Nous avons rencontré, dans un cas où la mort avait été
( I ) Voy. le rliapitrp XI.
DURE-MÈRE. m)
amenée par des convulsions tétaniformes, la partie antérieure de la dure-mère spinale tapissée à sa face viscérale de nombreuses granulations miliaires transparentes donnant la sensation de langue de chat.
Examinées au microscope, elles étaient formées par une enveloppe de tissu lamineux très-fin, par une trame dans laquelle on voyait des vaisseaux à parois épaissies, par des noyaux ovoïdes de tissu conjonctif et des cristaux d'hématine.
Pachy méningite de la dure-mère. — La dure-mère présente quelquefois à sa face viscérale des pseudo-membranes (pl. XIV, fig. i) ; dans la portion cervicale, nous avons rencontré deux fois de l'hypertrophie nettement localisée à la partie postérieure, au niveau des deuxième, troisième et quatrième vertèbres. Cette lésion est identique à celle que Joffroy a décrite récemment sur des malades qui n'étaient pas aliénés paralytiques (i).
Ces fausses membranes ont été trouvées par Bayle, Baillarger et Brunet dans des proportions diverses, de 1 sur 6 à i sur 5, Elles sont lisses à leur face viscérale, parfois elles n'adhèrent à la dure-mère que par une partie de leur contour en avant, en arrière ou sur les côtés; elles ont commencé par être ténues, molles, avant de devenir épaisses et résistantes; elles sont, dans tous les cas, composées de tractus et de feuillets juxtaposés au milieu desquels on trouve des traces d'anciennes hémorrhagies. Elles sont formées de tissu conjonctif fdDrillaire très-serré, et doivent être considérées comme un produit de sécrétion du feuillet pariétal de l'arachnoïde.
Kijstes entre la dure-mère et V arachnoïde. — A la dure-mère sont souvent accolés des kystes dits arachnoïdiens, dont la face viscérale est lisse et dont la face supérieure adhère à la duremère. L'origine de ces kystes est variable : tantôt ils proviennent d'un épanchement sanguin qui, après s'être formé dans la cavité arachnoïdienne , produit dans la séreuse une inflammation et des adhérences qui limitent le caillot; tantôt, au contraire, une fausse membrane existant antérieurement, est décollée par du sang qui s'épanche dans ses mailles. On a vu de ces kystes occuper la convexité des deux hémisphères dans une étendue considérable.
(1) Voy. Joffrciv, Archives de pliijsioloijie, 1873.
/ilO ANATOMIE PATHOLOGIQUE.
Nous avons plusieurs fois rencontré des kystes sous-arachnoïdiens accolés à la face viscérale de l'arachnoïde viscérale, remplis d'un liquide séreux, et faisant à la snrface du cerveau une dépression arrondie d'un diamètre variable. Le kyste adhère alors à la dure-mère par sa face pariétale, il se déchire en écartant la dure-mère, et il reste sur la partie de méninge qui correspond à sa circonférence un liséré blanchâtre constitué pai" des débris d'arachnoïde. Il est à noter que la portion de pie-mère que l'on trouve alors sous le kyste, et qui tapisse le cerveau, est très-mince et non adhérente; peu de vaisseaux y sont apparents.
U arachnoïde cérébrale est toujours le siège d'opacités, surtout dans l'espace interpédonculaire, dans la partie correspondant aux lobules antérieurs, moyens et temporaux, principalement au niveau des sillons des circonvolutions et à la face postérieure de la moelle épinière. Elle est quelquefois tapissée par des produits couenneux, composés de fibrine amorphe, rarement par des plaques ostéiformes. Il existe le plus ordinairement peu de sérosité dans la grande cavité arachnoïdienne. Des tractus membraneux plus ou moins denses unissent souvent les deux feuillets de l'arachnoïde spinale, surtout dans la partie postérieure de la moelle.
Corps étoilés. — L'arachnoïde est fréquemment, dans sa portion spinale, le siège de corps étoilés, ainsi appelés parce que leur circonférence est hérissée d'aspérités. Ces produits de nouvelle formation existent dans les trois quarts des cas ; ils ont été mentionnés par Morgagni, Soemmering, Lobstein, Esquirol, Ollivier, Wilks, Virchow. Leur siège de prédilection est la région lombaire. Ils sont adhérents à la face viscérale du feuillet viscéral de l'arachnoïde postérieure; jamais on n'en trouve sur l'arachnoïde qui tapisse la partie antérieure de la moelle ; leur face interne est lisse tandis que leur face externe est rugnense; leur diamètre varie de 0,001 à 0,005. Ils sont composés chimiquement de tissu cellulaire et de carbonate de chaux; étudiés au microscope ils présentent les caractères de fibrilles conjonctives surmontées de cristaux de carbonate de chaux (pl. XI, fig. 3). Ils sont quelquefois composés de plusieurs couches concentriques au milieu desquelles on distingue des corpuscules étoilés,