CHAPITRE XIX
Qu'un Peintre doit souhaiter d'apprendre les difftrens jugernens qu on fait de ses ouvrages.
C'est une maxime cerlaiiie qu'un Ptdnire , lorsqu'il Irav^aille au dessin ou à la ptiniure , ne doit jamais refuser d'entendre les diftérens scntimens qnon a de son ouvrage ; il doit même en être bien aise , poiu' en profiter; car, quoiqu'un liomme ne soit pas peintre , il sait cependant bien quelle est la forme d'un homme ; il verra tien s'il est bossu ou boiteux , s'il a la jambe trop j^rossp , la main tiop grande, ou quelqu'antre défaut semblable. Pourquoi donc les hommes ne remarqueraient-ils pas des défauts dans les ouvrages de l'art, puisqu'ils en remarquent dans ceux de la nature?
Il faut se défier de son jugement sur ses propres ouvrages j l'usage des Peinti es de l'antiquité d'exposer
(i) C'est ce que Pline dit d'Eupranor , Peintre grec
leurs ouvrages aux jeux du public, fait assez voir combien on pouvait proliter de la critique pour tendre à la perfection. Zeuxis , Apelle, Prologène , Amphion et plusieurs autres artistes célèbres de la Grèce, exposaient leurs ouvrages aux passans , et souvent se tenaient cachés derrière pour écouter ce qu'on en dirait, dans le dessein d'en j)rotil:er.
« Chacun sait l'histoire de ce cordonnier qui , passant devant la maison d'ApcUe, un joui- qu'il y avait un tableau exposé , reprit avec liberté quelques défauts qu'il aperçut à une chaussure , et qui fut corrigé aussitôt après. Le lendemain , repassant par le même endroit , cet artisan , glorieux de voir qu'on avait profité de sa critique , s'avisa de critiquer aussi une cuisse , ce qui ilt sortir Apelle de derrière sa toile pour diie au cordonnier que son jugement ne passait point la sandale. »
« Aè sutor iiltrà crepidam. »
Belle leçon pour les artistes qui ont une assez bonne judiciaire pour savoir discerner les rédexions justes et sensées d'avec celles qui partent de l'envie, due au savoir, ou de l'ignorance !